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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2103999

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2103999

jeudi 1 février 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2103999
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantSELARL ADDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 10 novembre 2021 et le 9 janvier 2024, M. et Mme B A, représentés par Me Lepage, demandent au tribunal :

1°) de condamner solidairement l'Etat, SNCF Réseau et la société Liséa au paiement de la somme de 14 135 euros en réparation de la perte de valeur vénale de leur habitation et de 30 000 euros au titre des troubles dans leurs conditions d'existence, ces sommes étant assorties des intérêts au taux légal ;

2°) de mettre à la charge solidaire de l'Etat, de SNCF Réseau et de la société Liséa la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- ils subissent des nuisances sonores et visuelles créées par la ligne ferroviaire à grande vitesse Sud Europe Atlantique ; cette ligne passe à 720 mètres de leur propriété ; ils se prévalent des lignes directrices de l'organisation mondiale de la santé ;

- ils produisent un rapport démontrant la perte de valeur vénale de la maison, de l'ordre de 5,32% ; la ligne de chemin de fer est visible depuis le premier étage ; des fissures ont causé des désordres au gros-œuvre ;

- ils souffrent d'hypertension artérielle ;

- l'expertise de la société Liséa n'a pas été précédée d'une visite de l'immeuble ; ils produisent un rapport complémentaire.

Par un mémoire enregistré le 12 avril 2022, le ministre de la transition écologique conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- l'Etat ne peut être déclaré responsable, en application de l'article 31.1 de la convention de concession de la ligne signée le 16 juin 2011 entre Réseau ferré de France et la société Liséa, laquelle n'est pas insolvable ;

- la spécialité du dommage n'est pas caractérisée par la seule proximité de l'habitation de la voie de chemin de fer ;

- l'expertise produite est fondée sur une comparaison avec des biens différents de la propriété des requérants, dont la localisation ne présente pas d'avantage particulier ;

- la règlementation définie par l'arrêté du 8 novembre 1999 pris pour l'application du code de l'environnement ne mentionne pas la notion d'émergence de bruit ; les lignes directrices de l'OMS ont été jugées sans portée juridique ;

- le lien de causalité entre les préjudices évoqués et la ligne ferroviaire n'est pas caractérisé, alors que la maison des requérants est également située à proximité de l'autoroute A10.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 août 2023, SNCF Réseau, représenté par Me Nahmias, conclut au rejet de la requête et demande que soit mise à la charge des requérants la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les seuils réglementaires définis pour les nuisances sonores des infrastructures ferroviaires sont respectés aux abords de la propriété des requérants, ce qu'établit également le rapport d'expertise produit ; l'arrêté du 8 novembre 1999 ne limite pas le niveau sonore au passage de chaque circulation de train, mais détermine une limite pour le cumul d'énergie de l'ensemble des passages des trains sur la durée totale des périodes diurne et nocturne ;

- la requête est mal dirigée, le concessionnaire, non insolvable, étant seul susceptible de voir sa responsabilité engagée en sa qualité de maître de l'ouvrage ;

- le caractère spécial des préjudices allégués n'est pas établi ;

- le risque de provoquer des dommages à la structure sous l'effet des vibrations provoquées par les circulations ferroviaires est négligeable ; la réalité du préjudice résultant de l'effet visuel de la ligne ferroviaire n'est pas établi ;

- la réalité du préjudice de perte de valeur vénale n'est pas établie.

Par un mémoire enregistré le 10 janvier 2024, la société Liséa, représentée par Me Symchowiz, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge des requérants de la somme de 5 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative .

Elle soutient que :

- elle produit une expertise réalisée en septembre 2022, qui relève que le bien immobilier est séparé de la ligne LGV par un bois nommé " Bois Adrien " d'une largeur de 400 mètres environ, que l'autoroute A10 existe depuis 1977 et que sa zone identifiée comme sonore, de 300 mètres de part et d'autre de la route, est par ailleurs plus proche par rapport au bien évalué que celle de la LGV de 250 mètres ; la valeur vénale retenue de 265 000 euros est surévaluée, ainsi que le taux de dépréciation de 5% ; ce taux doit être fixé à entre 2 et 3% ;

- en matière de préjudice, sonore, le juge administratif prend en compte le dépassement des seuils fixés par l'arrêté du 8 novembre 1999 ;

- en matière de préjudice visuel, les juges n'hésitent pas à admettre l'impact visuel limité pour les requérants malgré la vision directe sur la ligne ;

- la spécialité des dommages allégués n'est pas établie.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le décret n° 2011-761 du 28 juin 2011 ;

- l'arrêté du 8 novembre 1999 relatif au bruit des infrastructures ferroviaires ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Jaosidy,

- les conclusions de Mme Dumand, rapporteure publique,

et les observations de Me Cornu, représentant les requérants, de Me Montfront représentant, SCNF Réseau et de Me Scanvic représentant la société Liséa.

Considérant ce qui suit :

1. La ligne ferroviaire à grande vitesse Sud-Europe-Atlantique est une ligne à grande vitesse de 302 kilomètres entre la commune de Monts (Indre-et-Loire) et Ambarès-et-Lagrave (Gironde) au nord de Bordeaux. Le décret n° 2011-761 du 28 juin 2011 a approuvé le contrat de concession conclu entre Réseau Ferré de France et la société Liséa pour le financement, la conception, la construction, la maintenance et l'exploitation de la LGV SEA. Cette ligne a été mise en service en juillet 2017. Mme et M. A sont propriétaires depuis 1982 d'une propriété d'une surface cadastrale totale de 7 500 m², dotée d'une maison d'habitation, d'une superficie de 177 m², pourvue de dépendances et d'une piscine intérieure, sise au lieu-dit les Eguets, distant de 2,6 kilomètres de la commune de Maillé (Indre-et-Loire). La ligne de chemin de fer à grande vitesse est située à environ 720 mètres de leur propriété. Ils demandent la condamnation solidaire de l'Etat, de SNCF Réseau et de la société Liséa, titulaire d'un contrat de concession conclu avec SNCF Réseau, à la réparation des préjudices qu'ils imputent à la ligne ferroviaire.

Sur les conclusions indemnitaires dirigées contre l'Etat et SNCF Réseau :

2. En premier lieu, les conclusions indemnitaires dirigées contre l'Etat tendent à la réparation de préjudices permanents causés aux tiers par un ouvrage public. Toutefois, il est constant que l'Etat n'est pas le maître de l'ouvrage. Par suite, il est fondé à demander à être mis hors de cause.

3. En second lieu, La responsabilité de Réseau ferré de France (RFF), auquel a succédé SNCF Réseau, maître de l'ouvrage constitué par le réseau ferré national et ses dépendances, est susceptible d'être engagée sans faute pour tous les dommages permanents imputables à celui-ci, qu'ils résultent de son implantation, de son fonctionnement ou de son entretien. Toutefois, en application du principe repris à l'article 31.1 du contrat de concession de la ligne ferroviaire à grande vitesse Sud-Europe Atlantique entre Tours et Bordeaux signé, le 16 juin 2011, entre RFF et Liséa, le concessionnaire est seul responsable à l'égard des tiers des dommages causés par l'existence ou le fonctionnement des ouvrages concédés, la responsabilité de la collectivité concédante ne pouvant être engagée de ce fait qu'à titre subsidiaire, en cas d'insolvabilité du concessionnaire. La LGV SEA est un ouvrage public à l'égard duquel Mme et M. A ont la qualité de tiers et il n'est pas établi que la société Liséa soit insolvable. Dans ces conditions, les requérants ne sont pas fondés à rechercher que la responsabilité de SNCF Réseau.

Sur les conclusions indemnitaires dirigées contre la société Liséa :

4. La société Liséa est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que la LGV SEA peut causer aux tiers tant en raison de son existence que de son fonctionnement. Elle ne peut dégager sa responsabilité que si elle établit que ces dommages résultent de la faute de la victime ou d'un cas de force majeure. Saisi de conclusions indemnitaires en ce sens, il appartient au juge du plein contentieux de porter une appréciation globale sur l'ensemble des chefs de préjudice allégués, aux fins de caractériser l'existence ou non d'un dommage revêtant, pris dans son ensemble, un caractère grave et spécial.

En ce qui concerne la perte de valeur vénale de la propriété des requérants :

5. Mme et M. A se prévalent d'une expertise non contradictoire réalisée à leur demande le 21 octobre 2020 par le cabinet AgriFoncier et complétée le 19 octobre 2023. Ce rapport, après avoir déterminé une valeur vénale de 265 500 euros à partir de transactions portant sur des biens comparables situés à moins de 1 000 mètres de la voie ferrée, réalisées entre 2017 et 2019, retient un pourcentage de 5,32% de perte de la valeur vénale globale lié à l'incidence sonore de la présence de la ligne à grande vitesse. Il ne résulte pas de l'instruction que ce pourcentage présenterait un caractère anormal, alors que le rapport se borne à mentionner, sans l'établir, qu'une légère augmentation des prix de vente moyens, de l'ordre de 3%, a été constatée sur le marché immobilier de Maillé durant les dix dernières années. Au demeurant, l'expertise produite par la SAS Liséa, réalisée en septembre 2022, retient une perte de valeur vénale de 2 à 3%. Par suite, les requérants ne sont pas fondés à demander la condamnation de la société Liséa à les indemniser de la perte de la valeur vénale de leur propriété.

En ce qui concerne les troubles dans les conditions d'existence :

6. D'une part, il ne résulte pas de l'instruction, que les seuils fixés par l'arrêté du 8 novembre 1999 relatif au bruit des infrastructures ferroviaires, seraient méconnus et les lignes directrices de l'organisation mondiale de la santé dont se prévalent les requérants ne comportent aucune disposition opposable aux tiers. D'autre part, le ministre de la transition écologique produit le rapport rendu en avril 2019 par le Conseil général de l'environnement et du développement durable (CGEDD), qui préconise de poursuivre les études sur les effets des pics de bruit sur la santé afin de faire évoluer la réglementation, et dans l'attente, de les prendre en compte dans les cahiers de charges des nouvelles infrastructures, notamment en renforçant les protections phoniques au-delà de ce qui est actuellement prescrit. Toutefois, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que le passage des trains à proximité de la propriété des requérants occasionne des pics de bruit excédant les inconvénients normaux que doivent supporter, dans l'intérêt général, les riverains de l'ouvrage public.

7. D'autre part, si les requérants soutiennent que la ligne ferroviaire est visible depuis le premier étage de leur habitation, il ne résulte pas de l'instruction et notamment de la photographie produite, que ce préjudice revêt un caractère anormal, alors que la LGV SEA est distante de 720 mètres de la propriété des requérants et qu'un bois d'une largeur d'environ 400 mètres sépare la propriété de la voie ferrée.

8. Enfin, si les requérants soutiennent que le fonctionnement de la LGV SEA a favorisé l'apparition de fissures, ils ne produisent toutefois aucun élément, qu'ils sont seuls à même de produire, au soutien de cette allégation, et le rapport d'expertise ne retient aucun taux de dépréciation lié à des phénomènes vibratoires.

9. Pour les motifs exposés aux points précédents, il ne résulte pas de l'instruction que l'ouvrage public a occasionné des troubles dans les conditions d'existence des requérants présentant un caractère anormal et spécial.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires de Mme et M. A doivent être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge des défendeurs, qui ne sont pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demandent Mme et M. A. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentée par SNCF Réseau et la SAS Liséa.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme et M. A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par SNCF Réseau et la SAS Liséa sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. et Mme B A, au ministre de la transition écologique, à SNCF Réseau et à la société Liséa.

Délibéré après l'audience du 18 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Lacassagne, président,

M. Jaosidy, premier conseiller,

Mme Pajot, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er février 2024.

Le rapporteur,

Jean-Luc JAOSIDY

Le président,

Denis LACASSAGNE

La greffière,

Aurore MARTIN

La République mande et ordonne au préfet d'Indre-et-Loire, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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