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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2200091

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2200091

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2200091
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantSCPA BILLEBEAU - MARINACCE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 11 janvier 2022 et le 7 février 2024, la commune de Chambray-les-Tours, représentée par la SARL Hubert Veauvy, demande au tribunal :

1°) de condamner la société SADE-CGTH à lui verser la somme de 77 564,70 euros à titre de dommages-et intérêts ;

2°) de mettre les dépens, liquidés à la somme de 6 343,72 euros, à la charge de la société SADE-CGTH ;

3°) de mettre la somme de 4 000 euros à la charge de la société SADE-CGTH sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :
- après les travaux de renouvellement des canalisations d’eau potable en 2012, incluant l’allée Brulée, des affaissements du sol et des fissures à l’endroit du passage des réseaux enterrés sont apparus ; le 29 janvier 2019, l’association syndicale libre (ASL) des propriétaires de l’allée Brulée a produit un devis établi par la société SADE de 17 578 euros ;
- le rapport d’expertise judiciaire a été déposé le 10 décembre 2020, concluant à la nature décennale des désordres, rendant la chaussée impropre à sa destination ; le coût des travaux est estimé à 77 564,70 euros ;
- des travaux publics peuvent être entrepris par une personne privée agissant pour le compte d’une personne publique ;
- l’ASL a elle-même proposé à la commune de remplacer l’enrobé par un bicouche rouge et le 10 septembre 2012, la commune a accepté de réaliser ces travaux dans le cadre de son marché public ;
- le rapport d’expertise produit par le défendeur reprend son dire n°2, écarté par l’expert judiciaire ;
- la société SADE-CGTH a réalisé une opération unique, les deux marchés étant liés ; le manque de compactage des matériaux à partir de 60 cm de profondeur peut être lié à l’intervention de la société SADE dans le cadre du renouvellement des travaux d’assainissement, mais ne peut être totalement étranger à l’intervention de la société SADE agissant sous maîtrise d’ouvrage publique pour le renouvellement du réseau d’eau potable.

Par des mémoires, enregistrés le 22 octobre 2023 et le 29 février 2024, la société SADE-CGTH, représentée par Me Marinacce, conclut au rejet de la requête, à la condamnation de la commune à lui verser la somme de 80 024,30 euros qu’elle a réglée à l’ASL, et, à titre subsidiaire que 80% du coût des réparations soit mis à la charge de la requérante, et demande que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de la requérante sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :
- la maîtrise d’œuvre était assurée par la commune ;
- un contrat privé de renouvellement du réseau d’assainissement était conclu avec l’ASL, qui ne comprenait pas la réfection de la voirie ;
- les travaux (AEP) ont été réceptionnés sans réserve par la commune le 15 février 2013 ; les contrôles de compactage réalisés par l’entreprise ont été jugé « acceptables » ;
- la fin des relations contractuelles fait obstacle à tout recours du maître d’ouvrage contre le titulaire pour des dommages causés aux tiers ; le titulaire est fondé à appeler en garantie le maître d’ouvrage ;
- l’hypothèse de l’expert, qui retient la cause des désordres dans la mise en œuvre d’un bicouche rose au lieu d’enrobé et l’affaissement de la partie inférieure du remblai (située à 60/70 cm de profondeur) est techniquement critiquable, dans la mesure où elle suppose stable la partie intermédiaire du remblai et que ces erreurs auraient dû causer la rupture des canalisations d’eau potable ;
- elle a fait procéder à sa propre expertise, qui conclut à la cause des désordres dans l’acceptation par le maître d’ouvrage d’un bicouche rose et du choix du maître d’œuvre de ne pas avoir majoré de 10% la chaussée ; il s’agit d’un défaut de conception imputable au maître d’œuvre, qui doit supporter 80% du coût des réparations ;
- par une ordonnance du 19 octobre 2023, le tribunal judiciaire de Tours s’est estimé compétent et a condamné la société SADE à verser à l’ASL, à titre de provision, la somme de 80 024,30 euros comprenant les 77 564,70 euros au titre des frais de reprise évalués par l’expert et 2 459,60 euros au titre des dépenses exposées par l’ASL pour l’entretien conservatoire de la voirie ; elle appelle en garantie le maître d’ouvrage.

Vu les autres pièces du dossier.

En application des dispositions de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, les parties ont été informées que le tribunal était susceptible de fonder le jugement sur un moyen relevé d’office, tiré de l’irrecevabilité des conclusions reconventionnelles présentées par la société SADE.
Des observations ont été présentées le 13 juin 2024 pour la société SADE et communiquées aux parties.

Vu :
- le code civil ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Jaosidy,
- les conclusions de Mme Best-de-Gand, rapporteure publique,
- et les observations de Me Veauvy, représentant la commune de Chambray-les-Tours, et de Me Billebeau, représentant la société SADE-CGTH.

Une note en délibéré, enregistrée le 27 juin 2024, a été produite pour la commune de Chambray-les-Tours.


Considérant ce qui suit :

Sur la responsabilité au titre de la garantie décennale :

1. La commune de Chambray-les-Tours a signé le 6 juin 2012 avec la société SADE un marché public afférent à des travaux de renouvellement des canalisations du réseau d’eau potable communal, situé notamment sous l’Allée Brûlée, propriété de l’association syndicale libre (ASL) des propriétaires de l’Allée Brûlée. L’ASL des propriétaires de l’Allée Brûlée a conclu avec la société SADE le 12 novembre 2012 un contrat de renouvellement du réseau d’assainissement également sis sous cette allée. Le 10 septembre 2012, la commune a accepté de prendre en charge la réalisation de la fermeture et la finition de la tranchée commune, incluant notamment la pose d’un bicouche rose en lieu et place d’un enrobé rouge. Les travaux concernant les deux contrats ont été réalisés par la société SADE au cours du troisième trimestre 2012, sous la maîtrise d’œuvre de la commune de Chambray-les-Tours s’agissant du marché de renouvellement des canalisations d’eau potable, dont la réception sans réserve a été acceptée par la commune de Chambray-les-Tours le 15 février 2013.

2. Des dégradations du revêtement de surface avec des affaissements du sol et des fissures à l’endroit du passage des réseaux enterrés ont été constatés lors d’une réunion entre représentants de la commune et du constructeur le 12 septembre 2013. Par la présente requête, la commune de Chambray-les-Tours demande la condamnation de la société SADE-CGTH à lui verser la somme de 77 564,70 euros sur le fondement de la garantie décennale des constructeurs.

3. En application des principes régissant la garantie décennale des constructeurs, est susceptible de voir sa responsabilité engagée de plein droit, avant l’expiration d’un délai de dix ans à compter de la réception des travaux, à raison des dommages qui compromettent la solidité d’un ouvrage ou le rendent impropre à sa destination, toute personne appelée à participer à la construction de l’ouvrage, liée au maître de l’ouvrage par un contrat de louage d’ouvrage.

4. Il résulte de l’instruction, et notamment du rapport de l’expertise judiciaire ordonnée par le tribunal judiciaire de Tours, que les désordres affectant la voirie de l’Allée Brûlée se présentent sous la forme d’un affaissement généralisé de la tranchée, conduisant à une rétention des eaux pluviales dégradant de façon significative le bicouche rouge et occasionnant des nids de poule. Ce désordre, de nature évolutive, est de nature à compromettre la solidité de l’ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination.

5. Le rapport d’expertise impute le désordre, d’une part, à l’affaissement de la partie inférieure du remblai réalisé dans le cadre du contrat de mise en place du réseau d’assainissement conclu entre la société SADE et l’ASL de l’Allée Brûlée, situé à une profondeur de 60/70 centimètres sous la voie, entre le réseau d’eau potable et le réseau d’assainissement, et, d’autre part, à l’utilisation d’un bicouche rose de 1 à 2 centimètres d’épaisseur en lieu et place de l’enrobé rouge initialement prévu par le cahier des clauses techniques particulières du marché. Le rapport d’expertise précise que, dans le cadre d’une tranchée sous chaussée, l’enrobé aurait dû être reconstruit à l’identique et son épaisseur majorée de 10%.

6. Le cahier des clauses techniques particulières du marché public conclu entre la commune de Chambray-les-Tours et la société SADE confie au constructeur la réfection provisoire et définitive des chaussées, à l’emplacement des tranchées et des fouilles. A ce titre, le constructeur est tenu à la garantie décennale des désordres affectant l’ouvrage. Il suit de là que la société Sade n’est pas fondée à soutenir que la demande de la commune de Chambray-les-Tours serait fondée sur l’engagement de la responsabilité encourue par la collectivité à l’égard d’un tiers, en l’espèce l’ASL de l’Allée Brûlée, ni que la réception sans réserve du marché public aurait mis fin à la relation contractuelle entre le maître d’ouvrage et le constructeur. Au demeurant, la société ne saurait sérieusement soutenir que la rénovation des canalisations du réseau d’eau potable et l’installation du réseau d’assainissement sous l’allée Brûlée, réalisées conjointement par la même entreprise sur une tranchée commune, seraient fonctionnellement dissociables.

7. Si la société SADE soutient que l’analyse technique des causes du désordre affectant le revêtement de l’Allée Brûlée est critiquable, il ne résulte toutefois pas de l’instruction que ces désordres ne lui seraient pas imputables, qu’ils seraient causés par le maître d’ouvrage ou résultent d’un cas de force majeure. Par suite, la responsabilité de la société Sade est engagée au titre de la garantie décennale.

Sur le montant des réparations :

8. Il résulte de l’instruction que le coût des réparations nécessaires s’élève à la somme de 77 564,70 euros TTC.

9. Si la société SADE se prévaut d’une ordonnance du 19 octobre 2023 du juge de la mise en état du tribunal judiciaire de Tours la condamnant à verser à l’ASL de l’Allée Brûlée une provision de 80 024,30 euros au titre du préjudice causé par les désordres nés des travaux litigieux, elle précise dans son mémoire en défense du 29 février 2024 que la procédure est toujours pendante devant ce tribunal. Par suite, à supposer que la société SADE entende se prévaloir du principe selon lequel une personne privée ne saurait être condamnée à payer une somme qu’elle ne doit pas, ce moyen doit être écarté.

10. Il y a lieu par suite de condamner la société SADE à verser la somme de 77 564,70 euros à la commune de Chambray-les-Tours.

Sur l’appel en garantie de la société SADE :

11. La société SADE appelle en garantie la commune de Chambray-les-Tours en sa qualité de maître d’œuvre du marché de rénovation du réseau d’eau potable. Il résulte de l’instruction que la commune a donné le 10 septembre 2012 son accord à l’ASL sur le principe technique de la substitution d’un bicouche rose en lieu et place de l’enrobé rouge présent. Cette modification est à l’origine du désordre affectant le revêtement de l’Allée Brûlée. Le maître d’œuvre est ainsi responsable d’un défaut de conception de l’ouvrage. Toutefois, il ne résulte pas de l’instruction que la société SADE avait alerté le maître d’œuvre des risques inhérents à cette modification, alors que l’Allée Brûlée est dépourvue de tout dispositif d’évacuation des eaux pluviales et que le rapport d’expertise précise que la pose d’un bicouche de 1 à 2 cm d’épaisseur n’est pas conforme aux prescriptions du guide technique « remblayage des tranchées » de mai 1994, prévoyant une reconstruction à l’identique majorée de 10%.

12. Dans ces conditions, il y a lieu de condamner la commune de Chambray-les-Tours à garantir la société SADE à hauteur de 30% de la condamnation du point 10, soit à la somme de 23 269,41 euros.

Sur les conclusions reconventionnelles présentées par la société SADE :

13. Si la société SADE demande au tribunal de condamner la commune de Chambray-les-Tours à la garantir de la condamnation prononcée par le tribunal judiciaire de Tours au profit de l’ASL de l’Allée Brûlée, ces conclusions, alors même qu’elles se rapportent à une même opération de travaux, présentent à juger un litige distinct de celui dont est saisi le tribunal, fondé sur la responsabilité décennale du constructeur. Par suite, ces conclusions sont irrecevables et ne peuvent qu’être rejetées.

Sur les frais de l’instance :

14. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qui soit mise à la charge de la commune de Chambray-les-Tours, qui n’est pas la partie principalement perdante dans la présente instance, la somme que demande la société SADE. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de la société SADE la somme de 1 500 euros à verser à la commune de Chambray-les-Tours sur le fondement de ces dispositions.

15. La présente instance ne comporte aucun dépens, les frais de l’expertise ordonnée par le juge judiciaire constituant un préjudice financier dont la commune n’a pas demandé la réparation. Les conclusions de la requête afférentes aux dépens de l’instance doivent dès lors être rejetées.


D E C I D E :


Article 1er : La société SADE est condamnée à verser à la commune de Chambray-les-Tours la somme de 77 564,70 euros TTC.

Article 2 : La société SADE versera à la commune de Chambray-les-Tours la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 4 : La commune de Chambray-les-Tours est condamnée à garantir la société SADE à hauteur de 30% de la condamnation de l’article 1er.

Article 5 : Les conclusions reconventionnelles ainsi que les conclusions de la société SADE présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à la commune de Chambray-les-Tours et à la société SADE.
Copie en sera adressée pour information à l’association syndicale libre de l’Allée Brûlée.

Délibéré après l’audience du 20 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Guével, président,
M. Jaosidy, premier conseiller,
M. Gasnier, conseiller.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.


Le rapporteur,





Jean-Luc JAOSIDY



Le président,





Benoist GUEVEL
La greffière,



Marie-Josée PRECOPE


La République mande et ordonne au préfet d’Indre-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

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