mardi 19 juillet 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2201198 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SELARL DEREC |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 7 avril 2022, M. D G, représenté par la Selarl Arguments, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise médicale en vue de déterminer s'il a bénéficié d'une prise en charge et de soins attentifs par les services du centre hospitalier régional universitaire de Tours lors de son hospitalisation le 12 mars 2019 pour une opération à l'œil droit, de donner tous éléments permettant d'apprécier ses préjudices, de statuer ce que de droit sur la consignation à valoir sur les honoraires de l'expert et de mettre à la charge du centre hospitalier régional universitaire de Tours les entiers dépens ainsi que la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- en juillet 2018, il a subi une intervention de chirurgie de la cataracte aux deux yeux au centre hospitalier régional universitaire de Tours ;
- ensuite, il a été hospitalisé dans le service de chirurgie ambulatoire d'ophtalmologie les 15 novembre 2018 et 12 mars 2019 pour une cure chirurgicale ab-interno d'un décollement de rétine inférieur respectivement de l'œil gauche et de l'œil droit ;
- il a été informé qu'il ne devait pas prendre l'avion tant que la bulle C2F6 ne serait pas résorbée ;
- l'autorisation de partir pour la montagne lui a été accordée par un médecin sans pouvoir dépasser l'altitude de 1 500 mètres en cas de douleurs oculaires ;
- le 18 mars 2019, il est parti à la montagne dans les Deux-Alpes, soit à moins de la limite de 1 500 mètres conformément à l'accord du médecin ;
- le lendemain, son œil droit est devenu rouge ;
- il est rentré immédiatement le 20 mars 2019 et il est allé consulter les urgences du centre hospitalier de Tours mais les suites seront dramatiques car il sera victime d'une baisse d'acuité visuelle profonde ;
- le 20 mai 2019, l'acuité visuelle de son œil droit était chiffrée à " voir bouger la main " avec la présence d'une atrophie rétinienne internet et du nerf optique ;
- le 11 juin 2019, le docteur B indique que " compte tenu du contexte de montée en altitude en présence d'un tamponnement par gaz, une hypertrophie oculaire a pu occasionner une neuropathie optique ischémique à l'origine de la baisse d'acuité visuelle " ;
- son état est jugé stable les 11 et 24 juin 2019 par les docteurs Arsène et F ;
- le 24 juillet 2019, le docteur F indiquera que son état est stable et préconisera une consultation dans deux mois avec le docteur A ou Briat ;
- finalement, le docteur F indiquait qu'une telle consultation était inutile au vue de son état ;
- le 28 février 2020, il a adressé un recours administratif préalable en sollicitant une expertise pour chiffrer ses préjudices ;
- par un courrier du 15 septembre 2020, la SHAM, assureur du centre hospitalier de Tours, a rejeté sa demande au motif qu'il n'aurait pas suivi les recommandations du médecin ;
- il estime qu'il a subi des préjudices importants à la suite de l'intervention du 12 mars 2019.
Par un mémoire en défense, enregistré le 2 mai 2022, le centre hospitalier régional universitaire de Tours, représenté par la Selarl Derec, demande de lui donner acte de ses protestations et réserves et de dire que l'expert devra se faire communiquer contradictoirement le relevé détaillé des frais de santé exposés par les organismes de sécurité sociale avant de procéder aux opérations d'expertise et qu'il adressera un pré-rapport aux parties en leur laissant un délai suffisant afin de leur permettre de formuler leurs éventuelles observations sous forme de dires auxquels il devra répondre.
Par un mémoire, enregistré le 2 mai 2022, la société Adis indique qu'elle n'a pas de créance à faire valoir et qu'elle ne sera ni présente, ni représentée devant le tribunal administratif.
La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher et à la compagnie Générali Iard qui n'ont pas produit de mémoire.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. H en application de l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'expertise :
1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal qui doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens et de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir en prenant en compte, à cet effet, les expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée. En outre, peuvent être appelées à une expertise ordonnée sur le fondement de ces dispositions, non seulement les personnes dont la responsabilité est susceptible d'être engagée par l'action qui motive la demande d'expertise, mais aussi toute personne dont la présence est de nature à éclairer les travaux de l'expert.
2. D'une part, il résulte de l'instruction que le litige susceptible d'opposer le requérant au centre hospitalier régional universitaire de Tours relève de la compétence de la juridiction administrative. Le centre hospitalier régional universitaire de Tours ne s'oppose pas à la mesure d'expertise sollicitée par le requérant. La mesure d'expertise apparaît utile et entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, d'y faire droit, de désigner un seul expert et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
3. D'autre part, dès lors que la demande du requérant est exclusivement fondée sur la responsabilité éventuelle du centre hospitalier régional universitaire de Tours, que la société Adis ne peut voir sa responsabilité engagée et indique qu'elle n'a pas de créance à faire valoir et que le requérant ne soutient pas, ni même n'allègue, que la présence de la société Adis serait de nature à éclairer les travaux de l'expert, il y a lieu de mettre hors de cause la société Adis.
Sur les conclusions du centre hospitalier régional universitaire de Tours tendant à lui donner acte de ses protestations et réserves :
4. Le centre hospitalier régional universitaire de Tours demande de lui donner acte de ses protestations et réserves. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves.
Sur la demande du centre hospitalier régional universitaire de Tours tendant à ce que l'expert établisse un pré-rapport avant le dépôt de son rapport et se fasse communiquer l'état détaillé des débours exposés par les organismes de sécurité sociale :
5. Aucune disposition du code de justice administrative, ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert, d'une part, d'établir un pré-rapport ou une note de synthèse et, d'autre part, de se faire communiquer certaines pièces avant de procéder aux opérations d'expertise. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. L'établissement d'un pré-rapport ou d'une note de synthèse adressé aux parties en vue de recueillir leurs éventuelles observations ne constitue donc qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir. De même, il appartient à l'expert d'apprécier s'il y a lieu de se faire communiquer certains documents ou certaines pièces détenues par les parties. Il suit de là que les conclusions susvisées du centre hospitalier régional universitaire de Tours ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les conclusions du requérant tendant à statuer ce que de droit sur la consignation à valoir sur les honoraires de l'expert :
6. L'organisation des mesures d'expertise devant le juge administratif est régie par les articles R. 621-1 et suivants du code de justice administrative, qui contrairement au code de procédure civile, ne prévoient ni la fixation d'une consignation, ni la saisine d'un juge de la mise en état. Par suite, les conclusions susvisées du requérant ne sont pas recevables.
Sur les frais liés au litige :
7. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ". Ces dispositions ont notamment pour objet de permettre l'indemnisation de la personne qui a dû s'adresser à une juridiction pour faire valoir ses droits, dès lors qu'elle a obtenu que soit prescrite une mesure utile pour y parvenir. Il en est ainsi d'une demande d'expertise formée devant une juridiction, laquelle est à elle seule de nature à ouvrir une instance au sens de ces mêmes dispositions.
8. Pour s'opposer à la demande présentée par le requérant au titre de ces dispositions, le centre hospitalier régional universitaire de Tours fait valoir que la présente procédure vise simplement à obtenir une mesure d'instruction qui ne préjudicie pas au principal et ne permet pas, en l'état des éléments du dossier, de préjuger des responsabilités éventuellement encourues. Toutefois, il résulte de ce qui a été dit au point 7 ci-dessus que dès lors qu'il est fait droit à la demande d'expertise du requérant, ce dernier est fondé à réclamer le bénéfice des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. La circonstance que le centre hospitalier régional universitaire de Tours ne s'oppose pas à demande d'expertise ne fait pas obstacle à ce qu'il soit regardé, en l'espèce, comme ayant la qualité de partie perdante pour l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Par suite, il y a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier régional de Tours la somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. G et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : La société Adis est mise hors de cause.
Article 2 : Le docteur E C, chirurgien ophtalmologue, domicilié 9 rue Philippe de Dangeau à Versailles (78000), est désigné en qualité d'expert avec pour mission de :
1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de M. D G et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués sur lui par les services du centre hospitalier régional universitaire de Tours lors de sa prise en charge le 12 mars 2019 ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de M. G ainsi qu'éventuellement à son examen clinique ;
2°) décrire l'état de santé de M. G et les conditions dans lesquelles il a été pris en charge et soigné par les services du centre hospitalier régional universitaire de Tours ; décrire l'état pathologique de l'intéressé ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;
3°) donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de M. G et aux symptômes qu'il présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales du centre hospitalier et l'utilité, le cas échéant, des gestes opératoires pratiqués ;
4°) réunir, de manière générale, tous les éléments devant permettre de déterminer si des fautes médicales, des fautes de soins ou des fautes dans l'organisation des services du centre hospitalier régional universitaire de Tours ont été commises ; rechercher si les diligences nécessaires pour l'établissement d'un diagnostic exact ont été mises en œuvre ; rechercher si les interventions et actes médicaux pratiqués ont été exécutés conformément aux règles de l'art ; déterminer si M. G a été victime d'un accident médical ou d'un aléa thérapeutique ou d'une infection nosocomiale et, le cas échéant, dire si l'on est en présence de conséquences anormales, non pas au regard du résultat attendu des interventions, mais au regard de l'état de santé de l'intéressé, de l'évolution prévisible de cet état et de la fréquence de réalisation du risque constaté et si ces conséquences étaient, au regard de l'état de l'intéressé comme de son évolution probable, attendues ou redoutées ;
5°) donner son avis sur le point de savoir si le dommage corporel constaté a un rapport avec l'état de M. G, ou l'évolution prévisible de cet état ; le cas échéant, déterminer la part du préjudice présentant un lien de causalité direct, certain et exclusif avec un manquement reproché à l'établissement hospitalier, en excluant la part des séquelles à mettre en relation avec la pathologie initiale, son évolution ou toute autre cause extérieure ; en cas de causes multiples, d'indiquer la part imputable (pourcentage) à chacune des causes ;
6°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements du centre hospitalier éventuellement constatés ont fait perdre à M. G une chance sérieuse de guérison des lésions dont il est atteint ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par M. G de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ; en cas de manquements multiples, indiquer la part imputable à chacun de ces manquements ;
7°) dire si l'état de M. G a entraîné une incapacité permanente partielle résultant de troubles physiologiques ou psychologiques et en préciser les dates de début et de fin, ainsi que le ou les taux ;
8°) indiquer à quelle date l'état de M. G peut être considéré comme consolidé ; préciser s'il subsiste une incapacité permanente partielle et, dans l'affirmative, en fixer le taux, en distinguant la part imputable aux manquements éventuellement constatés de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard notamment aux antécédents médicaux de l'intéressé ; dans le cas où cet état ne serait pas encore consolidé, indiquer, si dès à présent, une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l'importance ;
9°) dire si l'état de M. G est susceptible de modification en amélioration ou en aggravation ; dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution, sur son degré de probabilité et dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai ;
10°) donner son avis sur l'existence éventuelle de préjudices annexes (souffrances endurées, préjudice esthétique, préjudice d'agrément spécifique, préjudice psychologique, préjudice sexuel) et le cas échéant, en évaluer l'importance, en distinguant la part imputable aux manquements éventuellement constatés de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard, notamment aux antécédents médicaux de l'intéressé ;
11°) donner son avis sur la répercussion de l'incapacité médicalement constatée sur la vie professionnelle et personnelle de M. G ;
12°) apporter, d'une manière générale, tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction éventuellement saisie.
Article 3 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre, d'une part,
M. G et la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, d'autre part, le centre hospitalier régional universitaire de Tours et la compagnie Générali Iard.
Article 4 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 5 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 6 : L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 7 : L'expert déposera son rapport définitif au greffe en deux exemplaires avant le 31 décembre 2022. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.
Article 8 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 9 : Le centre hospitalier régional universitaire de Tours versera la somme de 1 200 euros à M. G au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 10 : Le surplus des conclusions de la requête de M. G et les conclusions du centre hospitalier régional universitaire de Tours sont rejetés.
Article 11 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D G, à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, au centre hospitalier régional universitaire de Tours, à la société Adis, à la compagnie Générali Iard et à l'expert.
Fait à Orléans, le 19 juillet 2022.
Le juge des référés,
Jean-Michel H
La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de la prévention en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ABo