mercredi 7 juin 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2204442 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SELARL DEREC |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 13 décembre 2022, M. B C, représenté par Me Claire Allain, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise médicale en vue de déterminer si il a bénéficié d'une prise en charge et de soins attentifs par les services du Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay lors de sa prise en charge le 6 octobre 2020 ainsi que celles qui ont suivi, et de donner tous éléments permettant d'apprécier ses préjudices.
Il soutient que :
- après avoir été victime d'une chute de 2 mètres 50 sur son lieu de travail, M. C fait l'objet d'une intervention chirurgicale le 6 octobre 2020 au Centre Hospitalier de Romorantin à la suite du diagnostic d'une fracture médio diaphysaire déplacée transversale du tiers moyen de l'humérus gauche. En conséquence, M. C subira une ostéosynthèse par un clou T2 long de 140 et une vis de 50 millimètres de verrouillage proximal au niveau de la tête humérale ;
- à l'issue de cette opération, une immobilisation du membre supérieur, un traitement médicamenteux et une rééducation sont préconisés ;
- compte-tenu de la persistance des douleurs et d'un écoulement sérieux et purulent au niveau de la cicatrice, M. C devra subi en urgence une nouvelle intervention chirurgicale le 28 décembre 2020 visant l'ablation du clou, la réalisation de prélèvements, un nouvel essai de fût diaphysaire et le testing de la stabilité du foyer de fracture ;
- les 14 et 23 janvier 2021, les prélèvements révèlent une culture à cutibactérium acnes avec antibiogramme, la présence de klebsielle pneumoniac et de candida parapsilosis ;
- le 28 janvier 2021, M. C devait subir une autre intervention chirurgicale au regard d'une pathologie diagnostiquée de pandiaphysite de l'humérus gauche avec séquestre osseux intramédullaire ;
- durant cette hospitalisation l'équipe soignante relèvera des lésions dermatologiques apparues depuis l'intervention chirurgicale de décembre et caractérisées par une folliculite bactérienne ;
- les consultations de suivi effectuées au cours de l'année 2021 et 2022 rendent compte de la persistance de douleurs neuropathiques et d'un état du patient stabilisé deux années après l'accident initial, sans possibilité de récupération de la perte de force résiduelle du bras gauche ;
- il s'estime victime d'une mauvaise prise en charge initiale dans la mesure où sa fracture de l'humérus a été mal opérée avec un matériel d'ostéosynthèse inadapté et compliquée d'une infection nosocomiale bactérienne. Après l'échec des démarches d'indemnisation amiable auprès de l'hôpital et de son assureur, il entend rechercher la responsabilité du centre hospitalier de Romorantin-Lanthenay.
Par un mémoire, enregistré le 16 décembre 2022, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher ne formule pas d'observations sur cette requête.
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 décembre 2022, le Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay, représenté par la SELARL Dérec, indique ne pas s'opposer à l'expertise sollicitée mais formule toutes protestations et réserves sur sa responsabilité. Il demande que la mission de l'expert soit complétée, qu'il établisse un pré-rapport ou une note de synthèse avant le dépôt de son rapport définitif assorti d'un délai suffisant pour que les parties puissent y répondre, et demande et qu'il se fasse communiquer préalablement le relevé des frais et débours assumés par les organismes sociaux.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'expertise :
1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction () ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal qui doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens et de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir en prenant en compte, à cet effet, les expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée.
2. Il résulte de l'instruction que le litige susceptible d'opposer le requérant au Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay relève de la compétence de la juridiction administrative. Le Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay ne s'oppose pas à la mesure d'expertise sollicitée. Le demandeur entend, au principal, mettre en cause la responsabilité de l'hôpital. Par conséquent, la mesure d'expertise sollicitée présente un caractère d'utilité et entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, d'y faire droit, et d'ordonner une expertise comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
Sur les conclusions du Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay tendant à lui donner acte de ses protestations et réserves :
3. Le Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay demande au tribunal de lui donner acte de ses protestations et réserves sur sa mise en cause et sa responsabilité. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves.
Sur la demande du Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay tendant à ce que l'expert établisse une note de synthèse ou un pré-rapport avant le dépôt de son rapport, et qu'il se fasse communiquer préalablement le relevé des frais et débours des organismes de sécurité sociale :
4. Aucune disposition du code de justice administrative, ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert, d'une part, d'établir un pré-rapport ou une note de synthèse et, d'autre part, de se faire communiquer certaines pièces avant de procéder aux opérations d'expertise. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. L'établissement d'un pré-rapport ou d'une note de synthèse adressé aux parties en vue de recueillir leurs éventuelles observations ne constitue donc qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir. De même, il appartient à l'expert d'apprécier s'il y a lieu de se faire communiquer certains documents ou certaines pièces détenues par les parties. Il suit de là que les conclusions susvisées ne peuvent qu'être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : Le professeur A D, chirurgien orthopédique et traumatologique, domicilié 41 rue d'Amsterdam à Paris (75008), est désigné en qualité d'expert avec pour mission de :
1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de M. C et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués sur lui par les services du Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay relatifs à son hospitalisation à partir du 6 octobre 2020 ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de M. C ainsi qu'éventuellement à son examen clinique ;
2°) décrire l'état de santé de M. C et les conditions dans lesquelles il a été pris en charge par les services du Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay ; décrire l'état pathologique de l'intéressé ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;
3°) donner son avis sur le point de savoir si les interventions et les diagnostics établis ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de M. C et aux symptômes qu'il présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales du Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay ;
4°) réunir, de manière générale, tous les éléments devant permettre de déterminer si des fautes médicales, des fautes de soins ou des fautes dans l'organisation des services du Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay ont été commises ; rechercher si les diligences nécessaires pour l'établissement d'un diagnostic exact ont été mises en œuvre ; déterminer s'il a été victime d'un accident médical, d'un aléa thérapeutique ou d'une infection nosocomiale ;
5°) donner son avis sur le point de savoir si le dommage corporel constaté a un rapport avec l'état de M. C, ou l'évolution prévisible de cet état ; le cas échéant, déterminer la part du préjudice présentant un lien de causalité direct, certain et exclusif avec un manquement reproché au Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay, en excluant la part des séquelles à mettre en relation avec la pathologie initiale, son évolution ou toute autre cause extérieure ; en cas de causes multiples, d'indiquer la part imputable (pourcentage) à chacune des causes ;
6°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements du Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay éventuellement constatés ont fait perdre à M. C une chance sérieuse de guérison des lésions dont il est atteint ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par M. C de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ; en cas de manquements multiples, indiquer la part imputable à chacun de ces manquements ;
7°) dire si le dossier médical et les informations recueillies permettent de savoir si M. C a été informé de la nature des opérations qu'il allait subir, et des conséquences normalement prévisibles de ces interventions et s'il a été mis à même de formuler un consentement éclairé ; dans la négative, préciser si M. C a subi une perte de chance de se soustraire au risque en refusant l'opération s'il en avait connu tous les dangers (pourcentage) ;
8°) dire si l'état de M. C a entraîné une incapacité permanente partielle résultant de troubles physiologiques ou psychologiques et en préciser les dates de début et de fin, ainsi que le ou les taux ;
9°) indiquer à quelle date l'état de M. C peut être considéré comme consolidé ; préciser s'il subsiste une incapacité permanente partielle et, dans l'affirmative, en fixer le taux, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard notamment aux antécédents médicaux de l'intéressé ; dans le cas où cet état ne serait pas encore consolidé, indiquer, si dès à présent, une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l'importance ;
10°) dire si l'état de M. C est susceptible de modification en amélioration ou en aggravation ; dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution, sur son degré de probabilité et dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai ;
11°) donner son avis sur l'existence éventuelle de préjudices annexes (souffrances endurées, préjudice esthétique, préjudice d'agrément spécifique, préjudice psychologique, préjudice sexuel) et le cas échéant, en évaluer l'importance, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard, notamment aux antécédents médicaux de l'intéressé ;
12°) donner son avis sur la répercussion de l'incapacité médicalement constatée sur la vie personnelle de M. C ;
13°) apporter, d'une manière générale, tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction éventuellement saisie.
Article 2 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre, d'une part,
M. C et la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, d'autre part, le Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay.
Article 3 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 4 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 5 : L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 6 : L'expert déposera son rapport définitif au greffe en deux exemplaires avant le
31 décembre 2023. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.
Article 7 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 8 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.
Article 9 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C, à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, au Centre Hospitalier de Romorantin-Lanthenay et à l'expert.
Fait à Orléans, le 7 juin 2023.
Le juge des référés,
Guy QUILLEVERE
La République mande et ordonne au ministre des solidarités et de la santé en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ABo