mercredi 5 juillet 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2204602 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SELARL DEREC |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 26 décembre 2022, Mme E F, représentée par Me Simon Arheix, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise médicale en vue de déterminer si elle a bénéficié d'une prise en charge et de soins attentifs par les services du Centre Hospitalier de Dreux, de donner tous éléments permettant d'apprécier ses préjudices, de dire que l'expert produira, avant le dépôt de son rapport définitif, un pré-rapport laissant aux parties un délai suffisant pour produire les observations en réponse, et enfin de réserver les frais et dépens.
Elle soutient que :
- elle a été prise en charge par le service de gynécologie obstétrique du Centre Hospitalier de Dreux le 10 septembre 2019 pour des métrorragies associées à des malaises ;
- devant la persistance des douleurs et des métrorragies, il a été décidé de réaliser, le 4 février 2020, une hystérectomie conservatrice des ovaires par voie basse avec la mise en place de mèches vaginales et d'une sonde vésicale ;
- les résultats anatomopathologiques ont mis en évidence la présence d'un myome interstitiel, un adénomyose des 2/3 du myomètre et une absence de malignité ;
- le 20 février 2020, elle est de nouveau prise en charge par le service de gynécologie obstétrique en raison de douleurs lombaires et d'une infection urinaire. Une pyélonéphrite gauche et une infection des voies urinaires ont été diagnostiquées. Le jour même, une urétéropyélographie rétrograde a été réalisée et a objectivé une légère extravasion du produit de contraste au niveau de l'uretère pelvien avec une dilatation des cavités pyélocalicielles. Une sonde JJ a été posée.
- elle est de nouveau hospitalisée le 28 février 2020. Au cours de ce séjour hospitalier, des examens sont revenus positifs à Escherichia Coli et une pyélonéphrite est diagnostiquée ;
- le 16 juin 2020, Mme F a bénéficié d'une fibroscopie uréthro - vésicale et de l'ablation de la sonde JJ ;
- le 5 août 2020, une IRM pelvienne a objectivé la présence d'une hydronéphrose du rein gauche. Le 17 août 2020, une scintigraphie met en évidence un rein gauche n'assurant que 6% de la fonction rénale. Une néphrectomie gauche par voie coelioscopique a été réalisée le 3 décembre 2020. Le 31 décembre 2020, un scanner abdomino pelvien indique la présence d'une collection liquidienne avec quelques images de bulles d'air au sein de la paroi abdominale latérale gauche. Le 5 janvier 2021, des prélèvements sont revenus positifs à Staphylococcus Lugdunensis et un drainage chirurgical a été réalisé ;
- elle estime que sa prise en charge par les services du Centre Hospitalier de Dreux est insatisfaisante. Elle entend rechercher la responsabilité de l'hôpital et sollicite à cet égard une mesure d'expertise.
Par un mémoire en défense enregistré le 5 janvier 2023, l'Office National d'Indemnisation des Accidents Médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par la SCP Saidji et Moreau, ne s'oppose pas au principe de la mesure d'expertise sollicitée mais formule toutes protestations et réserves d'usage, il demande que la mission de l'expert soit précisée et complétée, et que ce dernier dépose un pré-rapport assorti d'un délai suffisant pour permettre aux parties d'exposer leurs observations.
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 janvier 2023, le Centre Hospitalier de Dreux, représenté par la SELARL Dérec, indique ne pas s'opposer à l'expertise sollicitée mais formule toutes protestations et réserves sur sa responsabilité. Il s'associe également aux conclusions de l'ONIAM tendant à que l'expert établisse un pré-rapport ou une note de synthèse avant le dépôt de son rapport et demande, en outre, qu'il se fasse communiquer préalablement le relevé des frais et débours assumés par les organismes sociaux. Enfin, il sollicite que la mission de l'expert soit complétée.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'expertise :
1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction () ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal qui doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens et de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir en prenant en compte, à cet effet, les expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée.
2. Il résulte de l'instruction que le litige susceptible d'opposer la requérante au Centre Hospitalier de Dreux et à l'ONIAM relève de la compétence de la juridiction administrative. Ces établissements ne s'opposent pas à la mesure d'expertise sollicitée par Mme F. La requérante entend, au principal, mettre en cause la responsabilité de l'hôpital. Par conséquent, la mesure d'expertise sollicitée présente un caractère d'utilité et entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, d'y faire droit, de désigner un collège d'experts et de fixer la mission des experts comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
Sur les conclusions du Centre Hospitalier de Dreux et de l'ONIAM tendant à leur donner acte de leurs protestations et réserves :
3. Le Centre Hospitalier de Dreux et l'ONIAM demandent au tribunal de leur donner acte de leurs protestations et réserves sur leur mise en cause et leur responsabilité. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves.
Sur les demandes de la requérante, du Centre Hospitalier de Dreux et de l'ONIAM tendant à ce que l'expert établisse une note de synthèse ou un pré-rapport avant le dépôt de son rapport :
4. Aux termes de l'article R. 621-7 du code de justice administrative, " L'expert garantit le caractère contradictoire des opérations d'expertise. () Les observations faites par les parties, dans le cours des opérations, sont consignées dans le rapport. L'expert recueille et consigne les observations des parties sur les constatations auxquelles il procède et les conclusions qu'il envisage d'en tirer () ". En application de ces dispositions, il appartient aux experts, dans la conduite des opérations qui leur sont confiées dans le respect du principe du contradictoire, de communiquer aux parties leurs constations et conclusions potentielles et de recueillir leurs éventuelles observations. Cependant, le dépôt d'un pré-rapport assurant et formalisant le partage des informations recueillies demeure une simple faculté. Par conséquent, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions des parties tendant à la production d'un pré-rapport.
Sur la demande du Centre Hospitalier de Dreux tendant à ce que l'expert se fasse communiquer préalablement le relevé des frais et débours des organismes de sécurité sociale :
5. L'article R. 621-7-1 du code de justice administrative dispose que " Les parties doivent remettre sans délai à l'expert tous documents que celui-ci estime nécessaires à l'accomplissement de sa mission () ". Il en résulte que, dans le cadre de ses prérogatives de direction des investigations, il revient aux experts d'apprécier s'il y a lieu de se faire communiquer certains documents ou certaines pièces détenues par les parties. Il suit de là que les conclusions susvisées ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les dépens :
6. Dans le cas d'une expertise ordonnée en référé, il appartient au seul président du tribunal de désigner, par ordonnance, la partie qui assumera la charge des frais et honoraires en application du premier alinéa de l'article R. 621-13 susmentionné. Il n'appartient au juge des référés ni de déterminer la charge des dépens de la mesure d'instruction qu'il ordonne ni de la réserver pour le futur.
O R D O N N E :
Article 1er : Le docteur D B, gynécologue, domicilié 4 rue de l'Oise à Saint-Ouen-l'Aumône (95310), et le docteur A C, urologue, domicilié centre hospitalier, 2 boulevard Sully à Mantes-la-Jolie (78201), sont désignés en qualité d'experts avec pour mission de :
1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de Mme F et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués sur elle par les services du Centre Hospitalier de Dreux relatifs à sa prise en charge à compter de septembre 2019 et à ses suites ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de Mme F ainsi qu'éventuellement à son examen clinique ;
2°) décrire l'état de santé de Mme F et les conditions dans lesquelles elle a été prise en charge par les services du Centre Hospitalier de Dreux ; décrire l'état pathologique de l'intéressée ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;
3°) donner leur avis sur le point de savoir si les interventions et les diagnostics établis ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de Mme F et aux symptômes qu'elle présentait ; donner notamment leur avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales du Centre Hospitalier de Dreux ;
4°) réunir, de manière générale, tous les éléments devant permettre de déterminer si des fautes médicales, des fautes de soins ou des fautes dans l'organisation des services du Centre Hospitalier de Dreux ont été commises ; rechercher si les diligences nécessaires pour l'établissement d'un diagnostic exact ont été mises en œuvre ; déterminer si elle a été victime d'un accident médical, d'un aléa thérapeutique ou d'une infection nosocomiale ;
5°) donner leur avis sur le point de savoir si le dommage corporel constaté a un rapport avec l'état de Mme F, ou l'évolution prévisible de cet état ; le cas échéant, déterminer la part du préjudice présentant un lien de causalité direct, certain et exclusif avec un manquement reproché au Centre Hospitalier de Dreux, en excluant la part des séquelles à mettre en relation avec la pathologie initiale, son évolution ou toute autre cause extérieure ; en cas de causes multiples, d'indiquer la part imputable (pourcentage) à chacune des causes ;
6°) donner leur avis sur le point de savoir si le ou les manquements du Centre Hospitalier de Dreux éventuellement constatés ont fait perdre à Mme F une chance sérieuse de guérison des lésions dont elle est atteinte ; donner leur avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par Mme F de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ; en cas de manquements multiples, indiquer la part imputable à chacun de ces manquements ;
7°) dire si le dossier médical et les informations recueillies permettent de savoir si Mme F a été informée de la nature des opérations qu'elle allait subir, et des conséquences normalement prévisibles de ces interventions et si elle a été mise à même de formuler un consentement éclairé ; dans la négative, préciser si Mme F a subi une perte de chance de se soustraire au risque en refusant l'opération si elle en avait connu tous les dangers (pourcentage) ;
8°) dire si l'état de Mme F a entraîné une incapacité permanente partielle résultant de troubles physiologiques ou psychologiques et en préciser les dates de début et de fin, ainsi que le ou les taux ;
9°) indiquer à quelle date l'état de Mme F peut être considéré comme consolidé ; préciser s'il subsiste une incapacité permanente partielle et, dans l'affirmative, en fixer le taux, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard notamment aux antécédents médicaux de l'intéressée ; dans le cas où cet état ne serait pas encore consolidé, indiquer, si dès à présent, une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l'importance ;
10°) dire si l'état de Mme F est susceptible de modification en amélioration ou en aggravation ; dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution, sur son degré de probabilité et dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai ;
11°) donner leur avis sur l'existence éventuelle de préjudices annexes (souffrances endurées, préjudice esthétique, préjudice d'agrément spécifique, préjudice psychologique, préjudice sexuel) et le cas échéant, en évaluer l'importance, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard, notamment aux antécédents médicaux de l'intéressée ;
12°) donner leur avis sur la répercussion de l'incapacité médicalement constatée sur la vie personnelle de Mme F ;
13°) apporter, d'une manière générale, tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction éventuellement saisie.
Article 2 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre, d'une part,
Mme F et la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, d'autre part, le Centre Hospitalier de Dreux et l'ONIAM.
Article 3 : Les experts accompliront leur mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Ils ne pourront recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 4 : Préalablement à toute opération, les experts effectueront une déclaration sur l'honneur dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 5 : Les experts avertiront les parties et organiseront le déroulement des travaux d'expertise conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 6 : Les experts déposeront leur rapport définitif au greffe par voie électronique avant le 31 décembre 2023. Des copies seront notifiées par les experts aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. Les experts justifieront auprès du tribunal de la date de réception de leur rapport par les parties.
Article 7 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 8 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.
Article 9 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme F, à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, au Centre Hospitalier de Dreux, à l'ONIAM et aux experts.
Fait à Orléans, le 5 juillet 2023.
Le juge des référés,
Guy QUILLEVERE
La République mande et ordonne au ministre des solidarités et de la santé en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ABo