Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2300462

mardi 14 février 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2300462
TypeDécision

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 février 2023, l'association l'Etrier, représentée par Me Gaffet, demande à la juge des référés, saisie sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution des arrêtés n° 371/2022 et n° 372/2022 du président du conseil départemental du Cher, notifiés le 30 décembre 2022 et portant respectivement prorogation de la suspension totale d'activités du lieu de vie et d'accueil l'Envol au Châtelet et de la suspension totale d'activités du lieu de vie et d'accueil l'Etrier à Saint-Jeanvrin ;

2°) de condamner ès-qualités le président du conseil départemental du Cher à lui verser une somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

L'association soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est satisfaite dès lors que les enfants qui étaient accueillis depuis longtemps dans les deux structures qu'elle gère ont été brutalement transférés et souhaitent y revenir, d'autant qu'il n'est pas établi que les faits ayant justifié les mesures de suspension d'activité en litige se soient déroulés dans les deux lieux de vie en cause ; en l'absence de " rentrée financière " depuis plus de deux mois, elle ne peut plus payer les charges et les salaires de sorte que des licenciements vont devoir être entrepris et l'activité fermée ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité externe des décisions attaquées :

* ces décisions ne sont pas motivées en fait en l'absence de production des signalements sur lesquels le président du conseil départemental s'est fondé et de précisions quant aux faits reprochés ;

* elles n'ont pas été précédées d'une procédure contradictoire, en violation des droits de la défense ;

* l'arrêté concernant le lieu de vie et d'accueil l'Etrier a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière au regard des dispositions combinées des articles L. 313-16 et L. 312-1 14° du code de l'action sociale et des familles dès lors que la mesure de suspension qu'il édicte, et a fortiori sa prorogation, auraient dû être prises sur avis du procureur de la République compétent ;

* l'arrêté initial portant suspension de l'activité du lieu de vie et d'accueil l'Envol n'étant pas devenu exécutoire faute d'avoir été notifié, il ne pouvait être prorogé ;

- sont également de nature à créer un doute sérieux sur la légalité interne des arrêtés contestés :

* le moyen tiré de ce que les décisions concernant les lieux de vie et d'accueil l'Etrier et l'Envol, qui mentionnent qu'une procédure judiciaire est en cours, sont entachées d'erreur de fait, aucune action n'ayant été formée à son encontre ou à l'encontre de l'un de ses salariés ;

* le moyen tiré de ce que les décisions attaquées portent atteinte à sa liberté d'entreprendre, principe à valeur constitutionnelle, et la soumettent à un traitement dégradant contraire à l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Vu

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 31 décembre 2022 sous le n° 2204633 par laquelle l'association l'Etrier demande l'annulation des arrêtés attaqués.

Vu le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Rouault-Chalier, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. L'association l'Etrier, qui s'est déclarée le 9 juin 2017 auprès de la sous-préfecture de Saint-Amand-Montrond (Cher), a pour objet d'organiser administrativement et de gérer le lieu de vie et d'accueil l'Etrier afin de recevoir des enfants ou jeunes en difficultés dans le but de favoriser leur réinsertion sociale, familiale et scolaire. L'autorisation d'ouverture de cet établissement situé à Saint-Jeanvrin et destiné à accueillir sept garçons et filles âgés de 10 à 21 ans, a été accordée par un arrêté du président du conseil départemental du Cher du 16 janvier 2019. Par un second arrêté du 19 août 2021, l'association a été autorisée à ouvrir un second lieu de vie et d'accueil, dénommé l'Envol, situé au Châtelet en Berry et pouvant accueillir sept jeunes garçons et filles âgés de 9 à 15 ans. Après que des notes de signalement ont été établies le 29 novembre 2022 par la direction enfance et famille du département du Cher, le président du conseil départemental, estimant que la sécurité et le bien-être physique ou moral des mineurs accueillis risquaient d'être menacés ou compromis, a par deux arrêtés notifiés le 2 décembre 2022 procédé à la suspension totale et provisoire de l'activité de ces deux lieux de vie et d'accueil jusqu'au 2 janvier 2023. Ces mesures de suspension de l'activité des deux établissements ont par la suite été prorogées pour la période du 3 janvier au 28 février 2023 inclus par deux arrêtés n° 371/2022 et 372/2022 du président du conseil départemental du Cher, notifiés le 30 décembre 2022. Par sa requête ci-dessus analysée, l'association l'Etrier demande à la juge des référés, saisie sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de ces deux derniers arrêtés, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur leur légalité.

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ". Aux termes de l'article R. 522-1 du même code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit contenir l'exposé au moins sommaire des faits et moyens et justifier de l'urgence de l'affaire. A peine d'irrecevabilité, les conclusions tendant à la suspension d'une décision administrative ou de certains de ses effets doivent être présentées par requête distincte de la requête à fin d'annulation ou de réformation et accompagnées d'une copie de cette dernière ". Enfin, aux termes de l'article L. 522-3 de ce code : " Lorsque la demande ne présente pas un caractère d'urgence ou lorsqu'il apparaît manifeste, au vu de la demande, que celle-ci ne relève pas de la compétence de la juridiction administrative, qu'elle est irrecevable ou qu'elle est mal fondée, le juge des référés peut la rejeter par une ordonnance motivée sans qu'il y ait lieu d'appliquer les deux premiers alinéas de l'article L. 522-1 ".

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il en va ainsi alors même que cette décision n'aurait un objet ou des répercussions que purement financiers et que, en cas d'annulation, ses effets pourraient être effacés par une réparation pécuniaire. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des éléments fournis par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce, et notamment des objectifs d'intérêt public poursuivis par la décision critiquée.

4. Pour justifier la situation d'urgence, l'association l'Etrier soutient notamment qu'en l'absence de toute " rentrée financière " enregistrée depuis plus de deux mois, elle ne peut plus payer les charges et les salaires de sorte qu'elle va être contrainte de procéder à des licenciements et de fermer purement et simplement les établissements dont elle assure la gestion. Toutefois, cette circonstance, au demeurant non étayée par des justificatifs, en particulier financiers et comptables, ne saurait à elle seule caractériser une situation d'urgence au sens des dispositions mentionnées ci-dessus, au regard du caractère provisoire et de la durée limitée dans le temps de la suspension de son activité initialement prononcée pour un mois et prorogée pour une durée équivalente, soit jusqu'au 28 février 2023. En outre, il ressort des motifs des décisions attaquées que la prorogation de la suspension totale d'activité des lieux de vie et d'accueil l'Etrier et l'Envol fait suite à des signalements effectués par la direction enfance et famille du département du Cher, et qu'elle est fondée sur l'existence d'une menace pour la sécurité et le bien-être physique et moral des mineurs accueillis au sein de ces structures ainsi que sur le constat que la mission de protection de l'enfance ne peut plus être garantie par l'association requérante, motifs dont l'exactitude n'est pas, en l'état de l'instruction, sérieusement contredite. Dès lors, si les arrêtés notifiés le 30 décembre 2022 par lesquels le président du conseil départemental du Cher a renouvelé, pour la période du 3 janvier au 28 février 2023, la suspension de l'autorisation d'activité des lieux de vie et d'accueil l'Etrier et l'Envol gérés par l'association l'Etrier sont susceptibles de comporter pour elle de graves inconvénients sur le plan professionnel et financier, ils répondent à des exigences de protection de la santé et de la sécurité ainsi que de préservation des conditions de prise en charge de mineurs confiés à l'aide sociale à l'enfance. Dès lors, l'association requérante qui, au demeurant, n'a pas contesté les mesures initiales de suspension de son activité et de fermeture provisoire des deux lieux de vie et d'accueil dont elle assure la gestion, ne saurait, en l'espèce, se prévaloir d'une situation d'urgence, laquelle doit s'apprécier objectivement et globalement. Les conclusions à fin de suspension de l'exécution des décisions en litige doivent, par suite, être rejetées.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'existence de moyens propres à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée, qu'il y a lieu, en application de l'article L. 522-3 du code de justice administrative, de rejeter la requête de l'association l'Etrier en toutes ses conclusions y compris celles présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de l'association l'Etrier est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à l'association l'Etrier.

Copie en sera adressée, pour information, au département du Cher.

Fait à Orléans, le 14 février 2023.

La juge des référés,

Patricia ROUAULT-CHALIER

La République mande et ordonne au préfet du Cher en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.