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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2301596

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2301596

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2301596
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantGOSSELIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 25 avril 2023 et le 21 mai 2024, la SA MMA IARD et la SAS Sorodis, représentées par Me Gosselin, avocat, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à verser la somme de 14 795 euros à la SA MMA IARD, subrogée dans les droits et actions de son assurée, assortie des intérêts au taux légal à compter du 28 décembre 2022 et de la capitalisation des intérêts ;

2°) de condamner l'Etat à verser la somme de 3 000 euros à la SAS Sorodis au titre de la franchise restée à sa charge, assortie des intérêts au taux légal à compter du 28 décembre 2022 et de la capitalisation des intérêts ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- la responsabilité de l'Etat est engagée sur le fondement des dispositions de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure ;

- la SA MMA IARD est fondée à obtenir le versement de la somme de 14 795 euros correspondant à l'indemnité versée à son assurée ;

- la SAS Sorodis est fondée à obtenir la somme de 3 000 euros au titre de la franchise restée à sa charge.

Par un mémoire enregistré le 31 août 2023, le préfet de Loir-et-Cher conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les conditions d'engagement de la responsabilité de l'Etat sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure ne sont pas réunies ;

- subsidiairement, il y aurait lieu pour le moins de déduire de l'indemnisation demandée la somme de 3 058 euros, correspondant à des constats d'huissier dont le montant et le lien avec les dommages allégués ne sont pas établis.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de la route ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dicko-Dogan,

- les conclusions de Mme Doisneau-Herry, rapporteure publique,

- et les observations de Me Goven, représentant les sociétés MMA IARD et Sorodis, et de Mme A, représentant le préfet de Loir-et-Cher.

Considérant ce qui suit :

1. La Société Sorodis exploite un centre commercial E. Leclerc situé dans la ZAC de la Grange II, au 1 rue des Chardonnes à Romorantin-Lanthenay, un espace Brico jardinerie et animalerie et une station de service au 81 avenue de Paris à Romorantin-Lanthenay, ainsi qu'un Drive à la ZAC du Patureau à Pruniers-en-Sologne (Loir-et-Cher). Dans le cadre du mouvement national dit B ", des groupes de manifestants ont mené, à quatre reprises entre le 17 novembre 2018 et le 15 décembre 2018, des actions ayant affecté les possibilités d'accès à ces différents sites. Par un courrier du 27 décembre 2022, la société MMA IARD, assureur de la société Sorodis, a adressé au préfet de Loir-et-Cher une demande indemnitaire préalable en vue d'obtenir la réparation des préjudices résultant de ces blocages. Par une décision implicite, le préfet de Loir-et-Cher a rejeté cette demande. Par la présente requête, les sociétés MMA IARD et Sorodis demandent la condamnation de l'Etat à leur verser respectivement les sommes de 14 795 euros et de 3 000 euros, assorties des intérêts capitalisés.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure : " L'Etat est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens () ". L'application de ces dispositions est subordonnée à la condition que les dommages dont l'indemnisation est demandée résultent de manière directe et certaine de crimes ou de délits déterminés commis par des rassemblements ou attroupements précisément identifiés. En outre, ne peuvent être regardés comme étant le fait d'un attroupement ou rassemblement au sens de ces dispositions les actes délictuels ne procédant pas d'une action spontanée dans le cadre ou le prolongement d'un attroupement ou rassemblement mais d'une action préméditée et organisée par un groupe structuré à seule fin de les commettre.

3. Aux termes de l'article L. 412-1 du code de la route : " Le fait, en vue d'entraver ou de gêner la circulation, de placer ou de tenter de placer, sur une voie ouverte à la circulation publique, un objet faisant obstacle au passage des véhicules ou d'employer, ou de tenter d'employer un moyen quelconque pour y mettre obstacle, est puni de deux ans d'emprisonnement et de 4 500 euros d'amende () ".

4. Il résulte de l'instruction, notamment du procès-verbal de constat d'huissier de justice du 24 novembre 2018 et du rapport d'expertise du 29 août 2019 établi à la demande de la SAS Sorodis par le cabinet d'expertise Union d'experts Grand Est, ainsi que des différents articles de presse produits par le préfet de Loir-et-Cher, que si la commune de Romorantin-Lanthenay n'a été que très peu concernée par des opérations de blocage ou de filtrage, notamment pour l'accès à la ZAC de la Grange II où est situé le centre commercial exploité par la SAS Sorodis, ces opérations, qui n'ont concerné que les journées des 17 et 24 novembre 2018 ainsi que les 1er et 15 décembre 2018, ont cependant limité l'accès automobile au centre commercial et ont entraîné, sur ces journées, une baisse de fréquentation du centre commercial et de ses différentes enseignes par la clientèle.

5. Toutefois, il résulte également de l'instruction que ces opérations s'inscrivent dans le contexte du mouvement national de contestation dit B ", né en novembre 2018 en réaction notamment à la hausse du prix des carburants. Bien que n'étant pas porté par un groupe ou une structure préexistante identifiable, ce mouvement de contestation s'est structuré, au moyen notamment des réseaux sociaux, en vue en particulier de monter des opérations concertées et coordonnées de barrages routiers, constitutives par elles-mêmes du délit d'entrave à la circulation réprimé par l'article L. 412-1 du code de la route cité au point 3. Dans le cas particulier de la ZAC de la Grange II, il résulte de l'instruction, notamment des articles de presse produits par le préfet, qu'ont été mis en place des barrages routiers sous la forme de filtrage humain visant à paralyser l'économie sur deux principaux ronds-points donnant accès à la zone d'implantation du centre commercial. Il s'ensuit que ces opérations ne procèdent pas d'une simple action spontanée dans le cadre ou le prolongement d'un mouvement national de contestation mais présentent un caractère prémédité et ont été organisées par un groupe structuré à seule fin de commettre le délit d'entrave à la circulation. Elles ne sauraient donc être regardées comme le fait d'un attroupement ou d'un rassemblement au sens des dispositions précitées de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure.

6. Il résulte de ce qui précède que la responsabilité de l'Etat ne saurait être engagée sur le fondement des dispositions de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure. Dès lors, les conclusions indemnitaires de la requête doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que les sociétés MMA IARD et Sorodis demandent au titre des frais exposés par elles et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête des sociétés MMA IARD et Sorodis est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié aux sociétés MMA IARD et Sorodis et au préfet de Loir-et-Cher.

Délibéré après l'audience du 31 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Dorlencourt, président,

M. Lardennois, premier conseiller,

Mme Dicko-Dogan, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.

La rapporteure,

Fatoumata DICKO-DOGAN

Le président,

Frédéric DORLENCOURT

Le greffier,

Alexandre HELLOT

La République mande et ordonne au préfet de Loir-et-Cher en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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