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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2400918

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2400918

jeudi 11 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2400918
TypeDécision
Avocat requérantSELARL DEREC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 mars 2024, Mme B C, représentée par Me Geoffrey Tondu, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise médicale en vue de déterminer si elle a bénéficié d'une prise en charge et de soins attentifs par les services du Centre Hospitalier (CH) de Bourges lors de sa prise en charge du 13 août 2021 ainsi que celles qui ont suivi, de donner tous éléments permettant d'apprécier ses préjudices, de dire que l'expert produira un pré-rapport en laissant aux parties un délai raisonnable d'observations, et enfin, de réserver les dépens.

Elle soutient que :

- victime d'une chute à son domicile, elle est admise au service des urgences du CH de Bourges le 13 août 2021 pour une fracture ouverte en regard de la malléole interne de la cheville gauche. Elle est alors opérée afin de procéder à un parage de la plaie et à la pose de deux broches de syndémodèse ;

- le 15 août 2021, un prélèvement bactériologique du redon met en évidence un germe appelé " enterobacter cloacae Méti R ". En conséquence, elle subit une nouvelle opération de la cheville gauche le 19 août 2021, laissant toutefois en place le matériel d'ostéosynthèse ;

- le 27 août 2021, elle est opérée pour la troisième fois afin de procéder à un nouveau lavage de la plaie et ce, en raison de la mise en évidence d'une " infection secondaire à protéus mirabilis ", associée à un deuxième germe, le " clostridium " ;

- le 24 septembre 2021, une greffe de peau est réalisée et elle regagne son domicile le 1er octobre 2021 ;

- en raison de l'apparition d'un écoulement abondant de la face interne de la cheville et de l'intensification des douleurs, elle est de nouveau opérée le 9 décembre 2021 pour procéder à l'ablation du matériel d'ostéosynthèse, à un lavage et un drainage articulaire. Des prélèvements bactériologiques confirment la présence d'un clostridium sp. et d'un pseudomonas aeruginosa. A l'issue de l'opération, son membre inférieur gauche est immobilisé par une attelle plâtrée postérieure et une antibiothérapie est mise en place ;

- le 21 février 2022, elle est opérée une sixième fois au CH de Bourges pour procéder à un lavage de la malléole externe gauche, dans la mesure où des prélèvements biologiques confirment la présence persistante d'un pseudomonas aeruginosa ;

- le 30 mars 2022, elle est opérée une septième fois en vue d'effectuer un nouveau prélèvement profond, un lavage arthroscopique de la cheville ainsi qu'un débridement de la lésion ;

- le 20 mai 2022, elle est admise au CH de Bourges afin de procéder à l'excision de deux fistules interne et externe ainsi qu'à un lavage intra-articulaire de la cheville gauche et à un débridement tibio-talien ;

- le 10 juin 2022, elle subit une neuvième intervention chirurgicale pour procéder à une arthrotomie, un lavage et une synovectomie avec des prélèvements multiples réalisés après la fenêtre thérapeutique antibiotique " ;

- des examens réalisés les 22 juin et 1er juillet 2022 permettent d'identifier une fracture articulaire péri-malléolaire, une arthrite septique d'allure chronique ainsi que la présence d'une infiltration articulaire de la cheville gauche et de remaniements osseux chroniques des malléoles et des os du pied en rapport avec une ostéoarthrite de la cheville et du pied. Elle est alors transférée, le 11 juillet 2022, vers le Centre Hospitalier Régional Universitaire (CHRU) de Tours ;

- le 29 juillet 2022, elle subit une dixième intervention chirurgicale au CHRU de Tours, afin de procéder à une talectomie, des prélèvements, un lavage de la cheville et la pose d'un fixateur externe tibio-calcanéen pédieux et spacer en ciment ;

- le 10 février 2023, elle est opérée, une onzième fois, au CHRU de Tours afin de procéder à l'ablation de son fixateur externe ;

- désormais, en raison du syndrome infectieux dont elle a été victime, elle présente une boiterie importante qui la contraint à se déplacer avec l'aide d'une ou de deux béquilles, voire d'un fauteuil roulant. Elle souffre également d'importantes douleurs de la cheville gauche ;

- par conséquent, elle s'estime victime d'une mauvaise prise en charge médicale et fondée à solliciter la présente mesure d'expertise médicale au contradictoire du CH de Bourges et de l'Office National d'Indemnisation des Accidents Médicaux (ONIAM).

Par un mémoire, enregistré le 8 mars 2024, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher ne formule pas d'observations sur cette requête.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 mars 2024, l'Office National d'Indemnisation des Accidents Médicaux (ONIAM), représenté par SCP Saidji et Moreau, ne s'oppose pas au principe de la mesure d'expertise sollicitée mais formule toutes protestations et réserves d'usage, demande que la mission de l'expert soit complétée, que ce dernier produise un pré-rapport assorti d'un délai permettant aux parties de faire valoir leurs observations, et enfin, que les dépens soient réservés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mars 2024, le CH de Bourges, représenté par la SELARL Dérec, indique ne pas s'opposer à l'expertise sollicitée mais formule toutes protestations et réserves sur sa responsabilité. Il demande que la mission de l'expert soit complétée, qu'il établisse un pré-rapport ou une note de synthèse avant le dépôt de son rapport définitif assorti d'un délai suffisant pour que les parties puissent y répondre, et qu'il se fasse communiquer préalablement le relevé des frais et débours assumés par les organismes sociaux.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative ;

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'expertise :

1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction () ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal qui doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens et de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir en prenant en compte, à cet effet, les expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée.

2. Il résulte de l'instruction que le litige susceptible d'opposer la requérante au CH de Bourges relève de la compétence de la juridiction administrative. Ce service hospitalier ne s'oppose pas à la mesure d'expertise sollicitée. Mme C entend, au principal, mettre en cause la responsabilité dudit hôpital. Par conséquent, la mesure d'expertise sollicitée présente un caractère d'utilité et entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, d'y faire droit, et d'ordonner une expertise comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.

Sur les conclusions du CH de Bourges et de l'ONIAM tendant à leur donner acte de leurs protestations et réserves :

3. Le CH de Bourges et l'ONIAM demandent au tribunal de leur donner acte de leurs protestations et réserves sur leurs mises en cause et leurs responsabilités. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves.

Sur la demande des parties tendant à ce que l'expert établisse une note de synthèse ou un pré-rapport avant le dépôt de son rapport, et qu'il se fasse communiquer préalablement le relevé des frais et débours des organismes de sécurité sociale :

4. Aux termes de l'article R. 621-7 du code de justice administrative : " L'expert garantit le caractère contradictoire des opérations d'expertise. () Les observations faites par les parties, dans le cours des opérations, sont consignées dans le rapport. L'expert recueille et consigne les observations des parties sur les constatations auxquelles il procède et les conclusions qu'il envisage d'en tirer () ". En application de ces dispositions, il appartient à l'expert, dans la conduite des opérations qui lui sont confiées dans le respect du principe du contradictoire, de communiquer aux parties ses constatations et conclusions potentielles et de recueillir leurs éventuelles observations. Cependant, le dépôt d'un pré-rapport assurant et formalisant ainsi le partage des informations recueillies demeure une simple faculté. Par conséquent, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions des parties tendant à la production d'un pré-rapport. De même, il appartient à l'expert d'apprécier s'il y a lieu de se faire communiquer certains documents ou certaines pièces détenus par les parties. Il suit de là que les conclusions de la requérante, du CH de Bourges et de l'ONIAM ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les dépens :

5. Dans le cas d'une expertise ordonnée en référé, il appartient au président du tribunal de désigner, par ordonnance, la partie qui assumera la charge des frais et honoraires en application du premier alinéa de l'article R. 621-13 du code de justice administrative. Il n'appartient au juge des référés ni de déterminer la charge des dépens de la mesure d'instruction qu'il ordonne ni de la réserver pour le futur. Les conclusions présentées à ce titre par le requérant et l'ONIAM ne peuvent dès lors qu'être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : Le collège d'experts composé du docteur A F, infectiologue, demeurant Hôpital Cochin, 27 rue du Faubourg Sant-Jacques à Paris (75014) et du docteur E D, chirurgien orthopédique, demeurant Centre Tourville, 17 avenue de Tourville à Paris (75007), est désigné avec pour mission de :

1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de Mme C et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins réalisés et aux diagnostics pratiqués sur elle par les services du CH de Bourges relatifs à sa prise en charge médicale à partir du 13 août 2021 et à ses suites ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de Mme C, ainsi qu'éventuellement à son examen clinique ;

2°) décrire l'état de santé de Mme C ainsi que les conditions dans lesquelles elle a été prise en charge par les services du CH de Bourges ; décrire l'état pathologique de l'intéressée ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;

3°) donner leur avis sur le point de savoir si les interventions effectuées et les diagnostics posés ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de santé de Mme C et aux symptômes qu'elle présentait ; donner notamment leur avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales du CH de Bourges ;

4°) réunir, de manière générale, tous les éléments devant permettre de déterminer si des fautes médicales, des fautes de soins, un défaut de surveillance ou des fautes dans l'organisation des services du CH de Bourges ont été commises ; rechercher si les diligences nécessaires pour l'établissement d'un diagnostic exact ont été mises en œuvre ; déterminer si elle a été victime d'un accident médical, d'un aléa thérapeutique ou d'une infection nosocomiale ;

5°) donner leur avis sur le point de savoir si le dommage corporel constaté a un rapport avec l'état de Mme C, ou l'évolution prévisible de cet état ; le cas échéant, déterminer la part du préjudice présentant un lien de causalité direct, certain et exclusif avec un manquement reproché au CH de Bourges, en excluant la part des séquelles à mettre en relation avec la pathologie initiale, son évolution ou toute autre cause extérieure ; en cas de causes multiples, indiquer la part imputable (pourcentage) à chacune des causes ;

6°) donner leur avis sur le point de savoir si le ou les manquements du CH de Bourges éventuellement constatés ont fait perdre à Mme C une chance sérieuse de guérison des lésions dont elle est atteinte ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par Mme C de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ; en cas de manquements multiples, indiquer la part imputable à chacun de ces manquements ;

7°) dire si le dossier médical et les informations recueillies permettent de savoir si Mme C a été informée de la nature des opérations qu'elle allait subir, et des conséquences normalement prévisibles de ces interventions et si elle a été mise à même de formuler un consentement éclairé ; dans la négative, préciser si Mme C aurait subi une perte de chance de se soustraire au risque en refusant l'opération si elle en avait connu tous les dangers (pourcentage) ;

8°) dire si l'état de Mme C a entraîné une incapacité permanente partielle résultant de troubles physiologiques ou psychologiques et en préciser les dates de début et de fin, ainsi que le ou les taux ;

9°) indiquer à quelle date l'état de Mme C peut être considéré comme consolidé ; préciser s'il subsiste une incapacité permanente partielle et, dans l'affirmative, en fixer le taux, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard notamment aux antécédents médicaux de l'intéressée ; dans le cas où cet état ne serait pas encore consolidé, indiquer, si dès à présent une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l'importance ;

10°) dire si l'état de Mme C est susceptible de modification en amélioration ou en aggravation ; dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution, sur son degré de probabilité et dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai ;

11°) donner leur avis sur l'existence éventuelle de préjudices annexes pour Mme C (souffrances endurées, préjudice esthétique, préjudice d'agrément spécifique, préjudice psychologique, préjudice sexuel, perte de gains professionnels) et le cas échéant, en évaluer l'importance, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard, notamment aux antécédents médicaux de l'intéressée ;

12°) donner leur avis sur la répercussion de l'incapacité médicalement constatée sur la vie personnelle de Mme C ;

13°) apporter, d'une manière générale, tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction éventuellement saisie.

Article 2 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre, d'une part, Mme C, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, et d'autre part, le CH de Bourges et l'ONIAM.

Article 3 : Les experts accompliront leur mission dans les conditions prévues aux articles R. 621. 2 à R. 621. 14 du code de justice administrative. Ils ne pourront recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.

Article 4 : Préalablement à toute opération, les experts effectueront une déclaration sur l'honneur dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.

Article 5 : Les experts avertiront les parties et organiseront le déroulement des travaux d'expertise conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.

Article 6 : Les experts déposeront leur rapport définitif au greffe par voie électronique avant le 30 septembre 2024. Des copies seront notifiées par les experts aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. Les experts justifieront auprès du tribunal de la date de réception de leur rapport par les parties.

Article 7 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.

Article 8 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.

Article 9 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B C, à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, au CH de Bourges, à l'ONIAM et aux experts.

Fait à Orléans, le 11 avril 2024.

Le Président,

Benoist GUÉVEL

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

ABo

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