Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2401105

mardi 16 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2401105
TypeDécision
Avocat requérantSCP NABA & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 mars et 28 mai 2024, le ministre des armées demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise aux fins de décrire et de constater les désordres affectant la rénovation et l'extension des aires aéronautiques de la base aérienne 702 d'Avord (Cher), d'en déterminer les causes ainsi que les travaux réparatoires nécessaires pour y mettre fin et chiffrer le coût de ces derniers, de dire si les désordres sont de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination, de manière générale de fournir tous éléments techniques et de fait et de faire toutes constatations ou investigations utiles de nature à permettre au tribunal administratif de déterminer les responsabilités éventuellement encourues et d'évaluer, s'il y a lieu, les préjudices subis par l'Etat.

Il soutient que :

- à compter de l'année 2020, il engage la restructuration des aires aéronautiques de la base 702 par marché public de travaux n° 19 99 012 00470 7590, sous maitrise d'œuvre du Service National d'Ingénierie Aéroportuaire (SNIA) et dont les travaux de génie civil sont confiés à un groupement conjoint d'entreprises composé de la société Bouygues travaux publics SAS en qualité de mandataire, la société JDC Airports, la société Axiroute SAS, la société Clôtures Saniez Sud-Est, sous-traitant en charge de la pose des portails et son assureur la SMABTP ;

- ce marché comporte une tranche ferme, et deux tranches optionnelles affermies le 17 septembre 2020, réceptionnées le 21 septembre 2022 avec date d'achèvement au 31 mars 2022 et dont les réserves ont été levées le 2 novembre 2023 ;

- il constate le fonctionnement défaillant des portails G 51 et G 52 du parking des aéronefs A 330 Multi Role Tanker Transport (MRTT), caractérisé par le détachement et la rupture du convoyeur de câbles empêchant la manœuvre des vantaux. En dépit des réparations tentées par les prestataires dans le cadre de l'appel en garantie, les désordres subsistent contraignant à un usage en mode dégradé de cet équipement ;

- dans la mesure où ces dysfonctionnements sont de nature à compromettre la pérennité de l'ouvrage et à faire obstacle au bon fonctionnement de cette zone d'alerte aéronautique nécessaire à l'opérationnalité des moyens de défense, le ministre des armées s'estime fondé à solliciter le prononcé de la présente mesure d'expertise.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 29 mars et 7 mai 2024, la société Clôtures Saniez Sud-Est et son assureur, la SMABTP, représentées par la SCP Avocats Centre, demandent au juge de surseoir à statuer sur la demande d'expertise compte tenu de l'offre de réparation pérenne qu'elle a proposée au ministère des armées.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 avril 2024, la société Axiroute, représentée par la SCP Avocats Centre, conclut au rejet de sa mise en cause et demande au juge de condamner le ministre des armées aux entiers dépens et à lui verser la somme de 1 500 € sur le fondement des dispositions de l'article L 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle n'est pas en charge de l'étude et de la mise en place des portails ;

- les désordres dénoncés concernent exclusivement la société Clôtures Saniez Sud-Est, sous-traitant de la société Bouygues travaux publics SAS.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 mai 2024, la société Bouygues travaux publics SAS et son assureur, Allianz IARD, représentés par SCP Naba et Associés, concluent, à titre principal, au rejet de la demande d'expertise, et à titre subsidiaire, formulent toutes protestations et réserves d'usage et sollicitent que les frais d'expertise soient mis à la charge du ministère des armées.

Ils soutiennent que :

- la société Clôtures Saniez Sud-Est a formulé une proposition de solution corrective pérenne ;

- la demande d'expertise ne présente donc plus d'utilité.

La requête a été communiquée à la société JDC Airports qui n'a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'expertise :

1. En premier lieu, aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal qui doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens et de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir en prenant en compte, à cet effet, les expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée.

2. En second lieu, la circonstance que les assurés qu'ils représentent soient présents à une expertise prescrite sur le fondement des dispositions précitées ne fait pas obstacle à ce que le juge des référés soit saisi de conclusions tendant à ce que cette expertise soit réalisée au contradictoire des assureurs des parties.

3. Il résulte de l'instruction que le ministre des armées décide d'engager la rénovation et l'extension des aires aéronautiques de la base aérienne 702 d'Avord par marché public de travaux. A cette fin, un groupement conjoint d'entreprises composé de la société Bouygues travaux publics SAS, la société JDC Airports, la société Axiroute SAS, la société Clôtures Saniez Sud-Est est chargé des travaux de démolitions, de terrassements, d'aménagement et de signalisation de la plateforme aéronautique. L'équipement est réceptionné le 17 septembre 2020, dont les réserves sont levées le 2 novembre 2023. Le ministère constate divers désordres susceptibles de compromettre la solidité, le bon fonctionnement et la pérennité du système d'ouverture des portails G 51 et G 52 du parking des aéronefs A 330 MRTT. Compte tenu de la persistance des désordres le ministre demande au juge des référés de désigner un expert aux fins de décrire et de constater les désordres affectant cette zone d'alerte, d'en déterminer les causes ainsi que les travaux réparatoires nécessaires pour y mettre fin et chiffrer le coût de ces derniers, de dire si les désordres sont de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination, de manière générale de fournir tous éléments techniques et de fait, et de procéder à toutes constatations ou investigations utiles de nature à permettre au tribunal administratif de déterminer les responsabilités éventuellement encourues et d'évaluer, s'il y a lieu, les préjudices subis par l'Etat.

4. Au soutien de ses conclusions de rejet, la société Bouygues travaux publics SAS et son assureur, la compagnie Allianz IARD, font valoir que la société Clôtures Saniez Sud-Est, sous-traitant en charge de la conception, de la fourniture et de la pose des portails G 51 et G 52, propose une solution corrective définitive consistant à modifier le carter guide chaîne / passe câble, de sorte que ce projet de réparations retire toute utilité à la requête en expertise. Il ressort toutefois de l'instruction que ce mode réparatoire ne fait l'objet d'aucune approbation de la part du maître d'ouvrage dont il met en doute le caractère pérenne. Par ailleurs, ce litige au fond susceptible d'opposer le ministre des armées aux sociétés mises en cause concernant les désordres précités relève de la compétence de la juridiction administrative dès lors qu'il concerne la réalisation de marchés et de travaux publics ainsi que les participants à ces travaux et leurs assureurs, comme indiqué au point 2. La mesure sollicitée par le requérant entre dans le champ d'application des dispositions de l'article R. 532-1 précité et est utile afin de constater contradictoirement les désordres, déterminer les responsabilités et les travaux à exécuter pour y remédier. Par suite, il y a lieu d'ordonner l'expertise sollicitée, de désigner un seul expert et de fixer sa mission comme il est dit à l'article 1er de la présente ordonnance.

Sur la demande de sursis à statuer :

5. La société Clôtures Saniez Sud-Est et son assureur, la SMABTP, demandent que le tribunal prononce un sursis à statuer dans l'attente de la réalisation des travaux réparatoires proposés et de la vérification de leurs résultats. Toutefois, le défaut d'accord du ministère sur le mode réparatoire, tout comme la sensibilité du site et l'importance qu'il revêt au regard des impératifs de défense, font obstacle à ce que la mesure d'expertise soit différée. En conséquence, il n'y a pas lieu, en l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées en ce sens.

Sur la demande de mise hors de cause de la société Axiroute :

6. Peuvent être appelées à une expertise ordonnée sur le fondement des dispositions citées au point 1, non seulement les personnes dont la responsabilité est susceptible d'être engagée par l'action qui motive la demande d'expertise, mais aussi toute personne dont la présence est de nature à éclairer les travaux de l'expert. Il résulte des pièces du dossier que la société Axiroute présente la qualité de co-traitant du groupe conjoint en charge des trois tranches de travaux de rénovation et d'extension des aires aéronautiques de la base 702 d'Avord. En raison de l'intervention de cette entreprise dans ce dossier, sa présence est de nature à éclairer les travaux de l'expert. Il suit de là que les conclusions de la société Axiroute à fins de mise hors de cause pure et simple doivent être rejetées.

Sur les conclusions de la société Bouygues travaux publics SAS et de la compagnie Allianz IARD tendant à leur donner acte de leurs protestations et réserves :

7. Ces sociétés demandent au juge des référés de leur donner acte de leurs protestations et réserves. Saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, il ne lui appartient pas, toutefois, de donner acte de telles protestations et réserves. Les conclusions présentées à cette fin doivent être rejetées.

Sur les dépens :

8. Dans le cas d'une expertise ordonnée en référé, il revient au seul président du tribunal de désigner, par ordonnance après remise du rapport d'expertise, la partie qui assumera la charge des frais et honoraires en application du premier alinéa de l'article R. 621-13 susmentionné. Il n'appartient au juge des référés ni de déterminer la charge des dépens de la mesure d'instruction qu'il ordonne ni de la réserver pour le futur.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

9. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

10. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par la société Axiroute sur le fondement de ces dispositions.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B A, ingénieur spécialisé, demeurant 38 boulevard des Invalides à Paris (75007), est désigné en qualité d'expert avec pour mission de :

1°) se rendre sur les lieux de la base aérienne 702 à Avord, se faire remettre tous documents utiles à l'accomplissement de sa mission et entendre toute personne susceptible de l'éclairer, procéder à toutes constatations utiles relatives à l'état des portails G 51 et G 52 et notamment procéder au relevé précis et détaillé de tous les désordres les affectant, dire s'ils sont évolutifs ou généralisés ;

2°) dire si ces désordres sont de nature à compromettre la solidité des ouvrages ou à les rendre impropres à leur destination, s'ils sont imputables à un défaut de conception, à un défaut de surveillance des travaux, à des défauts d'exécution, à des défauts de maintenance ou à toute autre cause et, en cas de causes multiples, d'indiquer la part imputable à chacune des causes ;

3°) fournir tous éléments techniques et de fait de nature à permettre à la juridiction éventuellement saisie de déterminer les responsabilités encourues ;

4°) déterminer les travaux de réparation nécessaires pour remédier aux désordres ;

5°) indiquer les travaux éventuels à réaliser d'urgence, dans l'hypothèse où les désordres relevés seraient de nature à constituer un risque pour la sécurité des militaires ou des matériels sur le site ;

6°) fournir tous éléments permettant à la juridiction éventuellement saisie d'évaluer l'ensemble des préjudices subis par l'Etat, notamment le coût des travaux de réparation des désordres ;

7°) apporter, d'une manière générale, tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction saisie.

Article 2 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.

Article 3 : Préalablement à toute opération, l'expert effectuera une déclaration sur l'honneur dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.

Article 4 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement en présence des représentants du ministère des armées, de la société Bouygues travaux publics SAS, de la compagnie Allianz IARD, de la société JDC Airports, de la société Axiroute SAS, de la société Clôtures Saniez Sud-Est et de la compagnie SMABTP.

Article 5 : L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.

Article 6 : L'expert communiquera aux parties un projet de rapport, au plus tard le 31 octobre 2024, préalablement au dépôt du rapport définitif, afin de recueillir leurs éventuelles observations.

Article 7 : L'expert déposera son rapport définitif au greffe par voie électronique avant le 31 décembre 2024. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.

Article 8 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.

Article 9 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.

Article 10 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre des armées, à la société Bouygues travaux publics SAS, à la compagnie Allianz IARD, à la société JDC Airports, à la société Axiroute SAS, à la société Clôtures Saniez Sud-Est, à la compagnie SMABTP et à l'expert.

Fait à Orléans, le 16 juillet 2024.

Le Président,

Juge des référés,

Benoist GUÉVEL

La République mande et ordonne au préfet du Cher en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

ABo