Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2402476

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2402476
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantBREUREC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 juin 2024, et un mémoire enregistré le 2 septembre 2026, M. C... A..., représenté par Me Breurec, demande au tribunal :

1°) d’annuler la décision du 17 avril 2024 par laquelle le préfet du Cher a refusé de délivrer une carte nationale d’identité et un passeport à l’enfant E... A... ;

2°) d’enjoindre au préfet compétent de lui délivrer les documents d’identité sollicités dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
- la décision est entachée d’une erreur d’appréciation, le préfet n’apportant aucun élément suffisamment précis sur la reconnaissance frauduleuse de paternité et qu’aucune action en contestation de la filiation n’a été engagée par le ministère public ;
- le préfet a commis plusieurs erreurs de droit, l’absence de vie commune entre les parents ainsi que l’absence de décision du juge aux affaires familiales sur les modalités d’exercice de l’autorité parentale ne sont pas des critères à prendre en compte dans le refus de délivrance de pièces d’identité.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 septembre 2025, le préfet du Cher conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que l’unique moyen de la requête n’est pas fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code civil ;
- le décret n° 55 1397 du 22 octobre 1955 ;
- le décret n° 2005 1726 du 30 décembre 2005 ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Dicko-Dogan,
- les conclusions de M. Joos, rapporteur public.


Considérant ce qui suit :

1. M. C... A..., de nationalité française, a sollicité, le 27 juillet 2022, la délivrance d’une carte nationale d’identité et d’un passeport français pour sa fille mineure, E... A... née le 12 mai 2022 de sa relation avec Mme F... B... D..., reconnue par anticipation le 12 mars 2022. Par une décision du 17 avril 2024, le préfet du Cher a refusé de lui délivrer les documents d’identités sollicités. M. A... demande l’annulation de la décision de refus de délivrer à sa fille une carte nationale d’identité et un passeport français.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l’article 18 du code civil : « Est français l’enfant dont l’un des parents au moins est français ». Aux termes de son article 28 : « Mention sera portée, en marge de l’acte de naissance, des actes administratifs et des déclarations ayant pour effet l’acquisition, la perte de la nationalité française ou la réintégration dans cette nationalité. / Il sera fait de même mention de toute première délivrance de certificat de nationalité française et des décisions juridictionnelles ayant trait à cette nationalité ». Aux termes de son article 30 : « La charge de la preuve, en matière de nationalité française, incombe à celui dont la nationalité est en cause / Toutefois, cette charge incombe à celui qui conteste la qualité de Français à un individu titulaire d’un certificat de nationalité française délivré conformément aux articles 31 et suivants ».

3. Aux termes de l’article 2 du décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 modifié, instituant la carte d’identité : « La carte nationale d’identité est délivrée sans condition d’âge à tout Français qui en fait la demande (…) ». Aux termes de son article 4 : « I. - En cas de première demande, la carte nationale d’identité est délivrée sur production par le demandeur : (…) / Lorsque la nationalité française ne ressort pas des pièces mentionnées aux alinéas précédents, elle peut être justifiée dans les conditions prévues au II. / II. - La preuve de la nationalité française du demandeur peut être établie à partir de l’extrait d’acte de naissance mentionné au c du I portant en marge l’une des mentions prévues aux articles 28 et 28-1 du code civil. (…) / Lorsque le demandeur ne peut produire aucune des pièces prévues aux alinéas précédents afin d'établir sa qualité de Français, celle-ci peut être établie par la production d'un certificat de nationalité française ».

4. Aux termes de l’article 4 du décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 : « Le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande (…) ». Aux termes de son article 5 : « I.- En cas de première demande, le passeport est délivré sur production par le demandeur : / (…) 4° Ou à défaut de produire l'un des titres mentionnés aux alinéas précédents, de son extrait d'acte de naissance de moins de trois mois, comportant l'indication de sa filiation ou, lorsque cet extrait ne peut pas être produit, de la copie intégrale de son acte de mariage. (…) / II.- La preuve de la nationalité française du demandeur peut être établie à partir de l'extrait d'acte de naissance mentionné au 4° du I portant en marge l'une des mentions prévues aux articles 28 et 28-1 du code civil. (…) / Lorsque le demandeur ne peut produire aucune des pièces prévues aux alinéas précédents afin d'établir sa qualité de Français, celle-ci peut être établie par la production d'un certificat de nationalité française ».

5. Pour l'application des dispositions précitées, il appartient aux autorités administratives de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de passeport et de carte nationale d’identité sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur. Seul un doute suffisant sur l'identité ou la nationalité de l'intéressé peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement de passeport et de la carte nationale d’identité.

6. En ce qui concerne la reconnaissance d’un enfant, si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l’administration tant qu’il n’a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l’administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d’obtenir l’application de dispositions de droit public, d’y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d’un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l’administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l’autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l’exercice de ces compétences, d’actes de droit privé opposables aux tiers. Par conséquent, si la reconnaissance d’un enfant est opposable aux tiers, en tant qu’elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu’elle permet l’acquisition par l’enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s’impose donc en principe à l’administration tant qu’une action en contestation de filiation n’a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s’il est établi, lors de l’examen d’une demande de titre d’identité que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l’obtention de la nationalité française de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n’est pas acquise, la délivrance de la carte d’identité ou du passeport.

7. Pour refuser de procéder à la délivrance d’une carte nationale d’identité et d’un passeport à l’enfant mineur E... A... née le 12 mai 2022, le préfet du Cher s’est fondé sur une suspicion de reconnaissance frauduleuse de paternité en se prévalant d’un faisceau d’indices résultant notamment de la circonstance que M. A... est marié à une tierce personne et qu’il n’existe aucune résidence commune ni preuve de vie commune avec Mme B... D.... Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. A..., de nationalité française, a reconnu l’enfant E... A... le 12 mars 2022 et que cette dernière, en l’absence de décision juridictionnelle contredisant cette nationalité, est de nationalité française. En outre, en se bornant à invoquer la situation irrégulière de Mme B... D..., la circonstance que M. C... A... serait marié à une tierce-personne et qu’il n’y a jamais eu de résidence commune avec la mère de l’enfant, le préfet du Cher n’établit pas que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l’obtention de la nationalité française. Par suite, M. A... est fondé à soutenir que le préfet du Cher a inexactement appliqué les dispositions précitées du décret du 22 octobre 1955 et du décret du 30 décembre 2005 en refusant la délivrance à sa fille E... A... d’une carte nationale d’identité et d’un passeport français, et à obtenir l’annulation de la décision attaquée, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête.

Sur les autres conclusions :

8. En premier lieu, l’exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard à ses motifs et sous réserve d’un changement dans la situation de droit ou de fait, qu’il soit procédé à la délivrance de la carte nationale d’identité et d’un passeport à l’enfant E... A... dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

9. En second lieu, il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à M. A....


D E C I D E :


Article 1er : La décision du 17 avril 2024 par laquelle le préfet du Cher a refusé de délivrer une carte nationale d’identité et un passeport français à E... A... est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Cher ou à tout autre préfet territorialement compétent, sous réserve d’un changement dans la situation de droit ou de fait, de délivrer une carte nationale d’identité et un passeport à l’enfant E... A... dans un délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement.

Article 3 : L’État versera à M. A... la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C... A... et au ministre de l’intérieur.

Copie en sera adressée au préfet du Cher.

Délibéré après l’audience du 17 septembre 2026, à laquelle siégeaient :


Mme Best-De Gand, présidente,
Mme Dicko-Dogan, première conseillère,
Mme Conte, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.

La rapporteure,




Fatoumata DICKO-DOGAN
La présidente,




Armelle BEST-DE GAND

La greffière,




Céline BOISGARD

La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.