Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2402624

vendredi 12 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2402624
TypeDécision
PublicationC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 juin 2024, M. F C, représenté par Me Kati, demande à la juge des référés, saisie sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision du préfet d'Eure-et-Loir du 23 avril 2024 rejetant sa demande de regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Eure-et-Loir de faire droit à sa demande de regroupement familial dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 300 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que la décision attaquée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à sa situation ; son épouse est retournée en Afghanistan après leur mariage et ne peut pas voyager dans la mesure où, d'une part, le régime taliban n'autorise les femmes qu'à parcourir de petites distances, d'autre part, leur fils né le

20 novembre 2023 n'a pas encore obtenu de passeport ; il bénéficie lui-même de la protection internationale ce qui ne lui permet pas de retourner en Afghanistan sans craindre pour sa vie ; ils ne peuvent pas non plus se retrouver dans un pays tiers dans la mesure où son titre de séjour a expiré ; le couple est condamné à rester séparé ; son épouse et son fils se trouvent en Afghanistan privés de leurs droits fondamentaux les plus élémentaires en particulier son épouse du seul fait de son genre ; leur éloignement géographique et les dangers auxquels ils sont exposés en Afghanistan entrainent une dégradation significative de l'état de santé de son épouse ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée dans la mesure où l'administration ne démontre pas avoir réalisé les enquêtes prévues par les dispositions de l'article L. 434-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle n'a pas été précédée d'un examen réel et sérieux de sa situation personnelle ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; elle méconnait les dispositions des articles L. 434-7, 1°,

L. 434-8 et R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; le préfet a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en retenant pour l'analyse de ses ressources la période du décembre 2022 à novembre 2023 ; il satisfait à la condition de ressource posée à l'article R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; en considérant qu'il ne justifiait pas de ressources suffisantes, le préfet a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation ; en ne tenant pas compte de l'ARE et de la part du CIBTP le préfet a entaché sa décision d'une erreur de droit ; il travaille de manière stable depuis 2018 ; la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

La procédure a été communiquée au préfet d'Eure-et-Loir qui n'a produit aucune écriture en défense.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 13 juin 2024 sous le n° 2402412 par laquelle M. C demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme E, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, en qualité de juge des référés présentés sur le fondement des dispositions des articles L. 521-1 à L. 521-4 de ce code.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 12 juillet 2024 à 10 h 00 :

- le rapport de Mme E ;

- les observations de Me Niang, représentant M. C, qui a repris l'ensemble des conclusions et des moyens soulevés dans la requête en insistant sur la situation des femmes en Afghanistan et sur le fait qu'il travaille depuis son arrivée en France, à l'heure actuelle sous contrat à durée indéterminée.

Le préfet de Loir-et-Cher n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 23 avril 2024, le préfet d'Eure-et-Loir a refusé de faire droit à la demande de regroupement familial présentée par M. C au bénéfice de son épouse et de son fils mineur né le 20 novembre 2023. Par la présente requête, il demande à la juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cette décision.

Sur les conclusions à fin de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ". Aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique. () ".

En ce qui concerne l'urgence :

3. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier, ou le cas échéant des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. C, ressortissant afghan né le 5 août 1993, est entré en France en 2015 et a obtenu la protection subsidiaire le 18 août 2016. Il a épousé en Iran le 17 janvier 2023 Mme A B, compatriote née le 26 novembre 2002, laquelle est retournée en Afghanistan à l'expiration de son visa touristique délivré pour entrer en Iran, où elle a donné naissance à leur premier enfant le 20 novembre 2023. Compte tenu, dans les circonstances de l'espèce, de la situation politique en Afghanistan et des contraintes particulièrement graves et sévères auxquelles sont soumises les femmes dans ce pays depuis le retour au pouvoir des talibans, l'exécution de la décision contestée, qui a pour conséquence de poursuivre la séparation du couple, M. C ne pouvant retourner dans son pays d'origine, et de maintenir son épouse sous un régime de persécutions et de privations de libertés en Afghanistan, préjudicie de façon suffisamment grave et immédiate à la situation du requérant et de son épouse pour que la condition de l'urgence soit tenue pour satisfaite. Il ne résulte par ailleurs pas de l'instruction qu'un intérêt public s'y opposerait, le préfet n'ayant au demeurant produit aucune écriture en défense.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

5. Aux termes de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille () ". Aux termes de l'article L. 434-8 du même code : " Pour l'appréciation des ressources mentionnées au 1° de l'article L. 434-7 toutes les ressources du demandeur et de son conjoint sont prises en compte, indépendamment des prestations familiales, de l'allocation équivalent retraite et des allocations prévues à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles, à l'article L. 815-1 du code de la sécurité sociale et aux articles L. 5423-1 et L. 5423-2 du code du travail. / Ces ressources doivent atteindre un montant, fixé par décret en Conseil d'Etat, qui tient compte de la taille de la famille du demandeur et doit être au moins égal au salaire minimum de croissance mensuel et au plus égal à ce salaire majoré d'un cinquième () ". Aux termes de l'article R. 434-4 du même code : " Pour l'application du 1° de l'article L. 434-7, les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : 1° Cette moyenne pour une famille de deux ou trois personnes ()".

6. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions des articles L. 434-7, L. 434-8 et R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précités est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée refusant de faire droit à la demande de regroupement familial présentée par M. C motif pris de l'absence de pérennité de ses ressources. Il y a donc lieu d'ordonner la suspension de son exécution jusqu'au jugement de la requête au fond n° 2402412.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ". Il résulte de ces dispositions que la suspension de l'exécution d'une décision administrative présente le caractère d'une mesure provisoire. Ainsi, elle n'emporte pas les mêmes conséquences qu'une annulation prononcée par le juge administratif, laquelle a une portée rétroactive.

8. L'exécution de la présente ordonnance implique seulement que le préfet d'Eure-et-Loir procède au réexamen, dans un délai qu'il y a lieu de fixer à 15 jours à compter de la notification de la présente ordonnance, de la demande de regroupement familial présentée par

M. C au bénéfice de son épouse et de son fils. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. En application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à M. C au titre des frais qu'il a exposés pour la présente instance et qui ne sont pas compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 23 avril 2024 par laquelle le préfet d'Eure-et-Loir a refusé de faire droit à la demande de regroupement familial présentée par M. C au bénéfice de son épouse et de son fils mineur est suspendue jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête n° 2402412.

Article 2 : Il est enjoint au préfet d'Eure-et-Loir de procéder au réexamen de la demande

de regroupement familial de M. C dans un délai de 15 jours suivant la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à M. C une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D C et au préfet d'Eure-et-Loir.

Fait à Orléans le 12 juillet 2024.

La juge des référés,

Mélanie E

La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance