Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2502945

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2502945
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantVIEILLEMARINGE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 juin 2025, M. B... A..., représenté par Me Vieillemaringe, demande au tribunal :

1°) d’annuler pour excès de pouvoir l’arrêté du 12 mai 2025 par lequel le préfet d’Indre-et-Loire a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d’office ;

2°) d’enjoindre au préfet d’Indre-et-Loire :
- à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours suivant la notification de la décision à intervenir,
- à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu’il renonce à percevoir la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- l’arrêté dans son ensemble est entaché d’un défaut de motivation ;

* s’agissant de la décision portant refus de titre de séjour :
- elle est entachée d’erreurs de fait dans la mesure où il justifie d’une maîtrise de la langue française, qu’il suit de façon assidue sa scolarité et qu’il entretient des liens avec la France contrairement à ce qu’affirme la décision ;
- elle est entachée d’une erreur de droit en l’absence d’examen sérieux de sa demande ;
- elle est entachée d’erreurs de droit dès lors que, d’une part, le préfet a ajouté le critère de la maitrise de la langue française qui n’est pas l’une des conditions exigées par l’article L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et, d’autre part, il a fait du critère tenant au caractère réel et sérieux de la formation un critère prépondérant ;
- le préfet d’Indre-et-Loire n’a pas analysé la note de la structure sociale ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation dans l’application des dispositions de l’article L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile en l’absence d’appréciation globale de sa situation ;
- le préfet a également commis une erreur manifeste d’appréciation au regard de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile en considérant qu’il ne démontrait aucune circonstance humanitaire et aucun motif exceptionnel de nature à régulariser sa situation administrative ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en portant une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ;

* s’agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale, par voie d’exception, du fait de l’illégalité de la décision portant refus de titre séjour ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

* s’agissant de la décision fixant le délai de départ volontaire :
- elle est illégale par exception d’illégalité de la décision portant refus du titre de séjour ;

* s’agissant de la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est illégale par exception d’illégalité de la décision portant refus du titre de séjour.

La requête a été communiquée au préfet d’Indre-et-Loire qui n’a pas produit de mémoire.

M. A... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 25 juillet 2025.

Vu :
- l’ordonnance n° 2503268 par laquelle la juge des référés du tribunal, saisie sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a suspendu l’exécution de la décision de refus de titre de séjour contenue dans l’arrêté du 12 mai 2025 du préfet
d’Indre-et-Loire au motif que, en l’état de l’instruction, le moyen tiré de la méconnaissance de l’article L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile était de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision de refus de titre en litige ;
- les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de Mme Conte, rapporteure, a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :
1. M. A..., ressortissant guinéen né le 24 avril 2007, est entré sur le territoire français le 15 janvier 2024 selon ses déclarations, alors qu’il était âgé de moins de dix-sept ans. Il a été confié au service de l’aide sociale à l’enfance du département d’Indre-et-Loire et à sa majorité, il a sollicité son admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l’article L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Par un arrêté du 12 mai 2025, le préfet d'Indre-et-Loire a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d’éloignement. M. A... demande l’annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d’annulation :

2. Aux termes de l’article L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ».

3. Lorsqu’il examine une demande d’admission exceptionnelle au séjour en qualité de « salarié » ou « travailleur temporaire », présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d’abord que l’étranger est dans l’année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu’il a été confié à l’aide sociale à l’enfance entre l’âge de seize ans et dix-huit ans, qu’il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l’ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l’intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d’origine et de l’avis de la structure d’accueil sur l’insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d’un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n’a pas commis d’erreur manifeste dans l’appréciation ainsi portée.

4. Il est constant que M. A..., à qui il n’est pas reproché de constituer une menace à l’ordre public, a été confié au service de l’aide sociale à l’enfance entre l’âge de seize et dix‑huit ans, que sa demande de titre de séjour n’a pas été présentée après l’expiration de l’année suivant son dix-huitième anniversaire et qu’à la date de celle-ci, soit le 25 avril 2025, il justifiait suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle, l’intéressé ayant conclu, depuis le 23 septembre 2024, un contrat de formation en apprentissage en vue de préparer le certificat d’aptitude professionnelle (CAP) « Couvreur ». Néanmoins, pour refuser de délivrer à M. A... un titre de séjour sur le fondement de l’article L. 435‑3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, le préfet d’Indre‑et-Loire s’est fondé principalement sur l’absence de caractère réel et sérieux du suivi de la formation compte tenu de ses résultats moyens, l’absence de liens en France et l’absence d’insertion dans la société française révélée par l’insuffisance de maîtrise de la langue française.

5. Il ressort toutefois des pièces du dossier que M. A... a réalisé plusieurs stages au cours de l’été 2024 dont l’un qui a abouti à un contrat d’apprentissage avec l’entreprise à compter de septembre 2024. Dans une attestation du 19 mars 2025, son employeur atteste de sa satisfaction de M. A..., qui s’est distingué par son engagement, son sérieux et sa motivation exemplaire. En outre, son bulletin de notes du 1er semestre, sur lequel le préfet s’est fondé pour édicter la décision litigieuse, mentionne une moyenne générale de 10,61 mais les appréciations littérales des formateurs font état du sérieux et d’importants efforts fournis pour progresser, ainsi qu’une bonne attitude. M. A... n’a eu aucune absence, justifiée comme injustifiée, sur ce premier trimestre. Si la décision litigieuse relève que l’intéressé rencontre certaines difficultés de compréhension en langue française, il ressort toutefois du bulletin de notes que de telles difficultés ne sont soulignées que dans trois des neuf évaluations. Par ailleurs, la note sociale établie le 26 février 2025 par la structure d’accueil indique que M. A... avait une maîtrise correcte de la langue française dès son arrivée en France et qu’il a bénéficié de cours pour approfondir sa connaissance du français, démontrant ainsi une maitrise suffisante de la langue française. En outre, le préfet d’Indre-et-Loire ne conteste pas que M. A... n’entretient aucun lien avec sa famille restée en Guinée. Enfin, la note sociale produite par le requérant fait état de ce qu’il fait preuve d’un comportement exemplaire depuis son arrivée, qu’il se montre agréable, respectueux, profondément gentil, digne de confiance et qu’il est décrit par son employeur comme un salarié motivé, agréable, sérieux et volontaire. Elle ajoute qu’il a pris part à différents évènements sociaux et qu’il est très investi dans le club de football qu’il a intégré en septembre 2024 et avec lequel il a noué des liens. Dans ces conditions, le préfet d’Indre-et-Loire a commis une erreur manifeste d’appréciation en refusant à M. A... la délivrance d’un titre de séjour sur le fondement de l’article L. 435‑3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que la décision portant refus de titre de séjour contenue dans l’arrêté du 12 mai 2025 doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions portant obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixant le pays de destination de cette mesure d’éloignement, contenues dans le même arrêté.
Sur les conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte :

7. En raison du motif qui la fonde, l’annulation de l’arrêté attaqué implique nécessairement, compte tenu de l’absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu’un titre de séjour portant la mention « salarié » ou « travailleur temporaire » soit délivré à M. A... sur le fondement de l’article L. 911-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, par suite, d’enjoindre au préfet d’Indre-et-Loire de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement après l’avoir muni, sans attendre, d’une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler.
Sur les frais du litige :
8. M. A... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, à verser au conseil de M. A..., Me Vieillemaringe, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle.



D E C I D E :



Article 1er : L’arrêté du 12 mai 2025 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet d’Indre-et-Loire de délivrer à M. A... un titre de séjour portant la mention « salarié » ou « travailleur temporaire » dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, après l’avoir muni, dès cette notification, d’une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler.

Article 3 : L’État versera la somme de 1 500 euros à Me Vieillemaringe, en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique, sous réserve que Me Vieillemaringe renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État au titre de l’aide juridictionnelle.


Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A..., à Me Vieillemaringe et au préfet d’Indre-et-Loire.


Délibéré après l'audience du 17 septembre 2026, à laquelle siégeaient :

Mme Best-De Gand, présidente,
Mme Dicko-Dogan, première conseillère,
Mme Conte, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.


La rapporteure,




Louise CONTE
La présidente,




Armelle BEST-DE GAND


La greffière,




Emilie DEPARDIEU


La République mande et ordonne au préfet d’Indre-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.