Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2605812

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2605812
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantYOUSFI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 18 septembre 2026 et le 30 septembre 2026, M. C..., représenté par Me Yousfi, retenu au centre de rétention administrative d’Olivet, demande au tribunal :

1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire ;

2°) à titre principal, d’annuler la décision du 17 septembre 2026 du préfet du Finistère portant prolongation d’interdiction de retour sur le territoire français d’une durée supplémentaire de deux ans ;

3°) à titre subsidiaire de réduire cette durée ;

4°) d’enjoindre au préfet du Finistère de procéder à l’effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen ;

5°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il n’est pas établi que la décision attaquée a été signée par une autorité compétente ;
- elle est entachée d’une insuffisance de motivation au regard des dispositions des articles L. 211-2 à L. 211-5 du code des relations entre le public et l’administration ;
- elle est entachée d’une erreur de fait dès lors qu’il n’est impliqué dans aucune enquête judiciaire en cours contrairement à ce qu’a mentionné le préfet aux termes de l’arrêté attaqué ;
- la durée de la mesure est entachée de disproportion ;
- elle méconnait l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une méconnaissance du champ d’application de la loi dès lors que préfet du Finistère ne pouvait prolonger la durée de l’interdiction de retour sur le territoire français sur le fondement de l’article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.


Par un mémoire en défense, enregistré le 30 septembre 2026, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :
- la décision attaquée pouvait légalement être prise sur le fondement de l’article L. 611‑11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et demande que cette base légale soit substituée à celle fondant la décision en litige ;
- les moyens soulevés par M. B... ne sont pas fondés.


Vu les autres pièces du dossier.


Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique ;
- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné M. A... pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 776-1 et R. 776-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. A...
- et les observations de Me Yousfi, représentant M. B....

Après avoir prononcé la clôture d’instruction à l’issue de l’audience publique à 10h24

L’audience s’est tenue selon les modalités prévues au deuxième alinéa de l’article L. 922‑3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Un procès-verbal a été établi dans les conditions prévues au troisième alinéa de l’article L. 922‑3 précité et à l’article R. 922‑22 du même code. Me Yousfi a pu s’entretenir avec son client préalablement à l’audience dans une salle dédiée aux entretiens entre les avocats et leurs clients en utilisant le moyen de communication audiovisuelle garantissant la confidentialité et la qualité de la transmission prévue au deuxième alinéa de l’article L. 922-3 précité.


Considérant ce qui suit :

1. M. D... B..., ressortissant lybien né le 25 novembre 2004, déclare être entré irrégulièrement sur le territoire français au cours de l’année 2019. Il a fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français sans délai, assortie d’une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an le 19 avril 2024. Par un arrêté du 4 septembre 2026 le préfet du Finistère a prolongé de quatre années la mesure d’interdiction de retour sur le territoire français pour porter cette mesure à une durée totale de cinq ans. Toutefois, cet arrêté a été retiré par le préfet qui par un nouvel arrêté du 17 septembre 2026 a finalement prolongé la mesure d’interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de deux ans, portant cette mesure à une durée totale de trois ans. M. B... demande l’annulation de ce dernier arrêté.
Sur l’admission à l’aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : « Dans les cas d'urgence, (…) l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. (…) ». Eu égard aux circonstances de l’espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l’admission provisoire de M. B... au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d’annulation :
3. Aux termes de l’article L. 612-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ». Aux termes des dispositions de l’article L. 612-11 du même code : « L'autorité administrative peut prolonger l'interdiction de retour pour une durée maximale de deux ans dans les cas suivants: 1° L'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français alors qu'il était obligé de le quitter sans délai; 2° L'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français au-delà du délai de départ volontaire qui lui avait été accordé; 3° L'étranger est revenu sur le territoire français après avoir déféré à l'obligation de quitter le territoire français, alors que l'interdiction de retour poursuivait ses effets. Compte tenu des prolongations éventuellement décidées, la durée totale de l'interdiction de retour ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, sauf menace grave pour l'ordre public. ». Aux termes de l’article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l’article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ».



4. Il ressort des termes de la décision attaquée que le préfet du Finistère s’est fondé sur l’article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour prolonger d’une durée de deux ans la décision d’interdiction de retour sur le territoire français dont faisait l’objet M. B... en application de l’arrêté du 19 avril 2024. Toutefois, les dispositions de l’article précité ne permettent pas au préfet de prolonger une mesure d’interdiction de retour sur le territoire français, mais l’oblige, sauf circonstances exceptionnelles, à assortir une décision portant obligation de quitter le territoire français d’une interdiction de retour sur le territoire français lorsque le ressortissant étranger n’a pas déféré à la mesure d’éloignement pendant la durée de son départ volontaire.
5. Le préfet du Finistère fait valoir que la décision attaquée aurait pu être prise sur le fondement des dispositions de l’article L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
6. Lorsqu’il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d’appréciation, sur le fondement d’un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l’excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l’intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l’application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée.
7. Il résulte des motifs exposés aux points 3 et 4 que la décision de prolongation de l’interdiction de retour sur le territoire français ne pouvait se fonder que sur l’article L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Or, il résulte de ces dispositions, et de celles précitées du second alinéa de l’article L. 612-10 du même code, qui subordonnent la prolongation même d’une interdiction à la prise en considération des différents critères mentionnés au premier alinéa du même article, que l’autorité administrative ne dispose pas du même pouvoir d’appréciation pour interdire le retour d’un étranger s’étant maintenu irrégulièrement en France à l’expiration du délai de départ volontaire d’une mesure d’éloignement lui ayant été notifiée, et pour prolonger la durée d’une mesure d’interdiction de retour sur le territoire français précédemment notifiée à un étranger.
8. Dans ces conditions, il n’y a pas lieu de faire droit à la demande de substitution de base légale sollicitée par le préfet du Finistère et le moyen tiré de la méconnaissance du champ d’application de la loi doit être accueilli.
9. Il résulte de ce qui précède que la décision attaquée doit être annulée.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
10. Aux termes de l’article L. 613‑5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non‑admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006 / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire ». Aux termes de l’article R. 613‑7 de ce code : « Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010‑569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement ». Aux termes de l’article 7 du décret n° 2010‑569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées : « Les données à caractère personnel enregistrées dans le fichier sont effacées sans délai en cas d'aboutissement de la recherche ou d'extinction du motif de l'inscription / (…) ».
11. Dès lors que la durée initiale de l’interdiction de retour sur le territoire français d’une année notifiée par l’arrêté du 19 avril 2024 est échue à la date du jugement, l’annulation de la décision portant prolongation de cette interdiction implique nécessairement l’effacement du signalement aux fins de non admission dans le système d’information Schengen en application des dispositions citées au point précédent. Par suite, il y a lieu d’enjoindre au préfet du Finistère de faire procéder à cet effacement dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.
Sur les frais liés au litige :
12. M. B... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, et sous réserve que Me Yousfi renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l’Etat le versement à Me Yousfi de la somme de 1 500 euros.


D E C I D E :


Article 1er : La décision du 17 septembre 2026 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Finistère de faire procéder à l’effacement du signalement de M. B... aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

Article 3 : L’État versera la somme de 1 500 euros à Me Yousfi, en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique, sous réserve que Me Yousfi renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État au titre de l’aide juridictionnelle.














Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D... B... et au préfet du Finistère.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.




Le rapporteur,





Nicolas A...







Le greffier,





Sébastien BIRCKEL


La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.