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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2002646

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2002646

mardi 25 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2002646
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantSCP SAMMUT CROON JOURNÉ-LÉAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 décembre 2020 et un mémoire déposé le 6 avril 2021, Mme B C représentée par Me Delgenes de la SCP Delgenes - Vaucois -Justine -R. Delegenes demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Sedan à lui verser la somme de 127 000 euros en réparation des préjudices résultant pour elle de la faute commise par l'hôpital dans le cadre du suivi de l'intervention chirurgicale qu'elle a subie le 8 décembre 2015 et de la complication qui en a résulté ;

2°) de condamner le centre hospitalier de Sedan aux entiers dépens de l'instance ;

3°) de mettre à la charge de ce centre hospitalier la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le centre hospitalier de Sedan a commis une faute en posant un mauvais diagnostic sur les suites de l'opération qu'elle a subie ;

- elle est fondée à demander l'indemnisation de frais divers d'un montant

de 144,90 euros ;

- son préjudice d'incidence professionnelle doit être chiffré à 200 000 euros ;

- elle a supporté un déficit fonctionnel temporaire qui doit être évalué à 2 526,40 euros ;

- les souffrances endurées doivent être évaluées à 12 000 euros ;

- le préjudice esthétique temporaire doit être évalué à 800 euros ;

- le déficit fonctionnel permanent doit être évalué à 32 000 euros ;

- le préjudice d'agrément doit être évalué à 3 000 euros ;

- le préjudice esthétique permanent doit être évalué à 5 000 euros ;

- le taux de perte de chance à retenir est de 50 % ;

- elle est donc fondée à prétendre au versement d'une indemnité de 127 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 mars 2021, le centre hospitalier de Sedan et son assureur la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM) représentés par la SCP Sammut, Croon, Journé-Léau concluent à titre principal à ce que la requête soit rejetée et à titre subsidiaire à ce que la réparation du préjudice supporté par Mme C soit limitée à une somme n'excédant pas 18 968,50 euros après application d'un taux de perte de chance de 50% et en tenant compte de l'éventuelle rente d'invalidité perçue par Mme C.

Ils soutiennent que :

- à titre principal la responsabilité du centre hospitalier n'est pas engagée ;

- à titre subsidiaire le préjudice devra être ramené à de plus justes proportions.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 février 2021.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance du 16 avril 2020 par laquelle le président du tribunal administratif

de Châlons-en-Champagne a liquidé et taxé les frais et honoraires d'expertise à la somme

de 1 010 euros et les a mis à la charge du centre hospitalier de Sedan.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cristille, président,

- les conclusions de M. Deschamps, rapporteur public,

- et les observations de Me Journé-Léau pour le centre hospitalier de Sedan et pour son assureur la SHAM.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, qui est née en juin 1984, présentait un hallux valgus modéré au niveau du premier rayon du pied gauche. Elle a subi le 8 décembre 2015 au centre hospitalier de Sedan une intervention chirurgicale qui a comporté une exostosectomie et une ostéotomie avec raccourcissement du premier métatarsien. Elle a quitté le centre hospitalier de Sedan le 9 décembre 2015 avec une prescription de traitements antalgiques, anti-inflammatoires, et anti-thrombotiques ainsi que d'une chaussure de marche de décharge. Les suites de l'opération ont, cependant, été marquées par la persistance de douleurs inflammatoires importantes de l'avant-pied gauche imputée à l'occasion d'une première consultation post-opératoire le 14 janvier 2016 à une algodystrophie. La patiente a été revue en consultation le 10 mars 2016 par le chirurgien orthopédiste qui l'avait opérée. Des radiographies ont été effectuées à cette occasion et le praticien du centre hospitalier a alors posé un diagnostic de pseudarthrose. Il a proposé une nouvelle intervention à la patiente qui a, toutefois, préféré attendre escomptant une consolidation spontanée. Les phénomènes douloureux ayant persisté, la patiente a ensuite consulté à deux reprises un chirurgien orthopédiste du centre hospitalier universitaire de Nancy. Celui-ci a le 26 août 2016 évoqué une dysharmonie de longueur des métatarsiens avec un cal vicieux lié à l'ostéotomie du premier métatarsien du pied gauche. Revoyant Mme C le 21 octobre 2016, ce même médecin a affiné son diagnostic en relevant dans les suites de l'ostéotomie du 8 décembre 2015, une dysharmonie de longueur des têtes métatarsiennes avec des deuxième et troisième rayons trop longs, un premier rayon trop court et en flexion. Il a proposé à la patiente une intervention chirurgicale de correction que celle-ci a refusée. A compter du 28 février 2019, Mme C a été suivie dans un établissement psychiatrique puis dans un établissement hospitalier à Namur (Belgique) pour le traitement de troubles consécutifs aux importantes douleurs persistantes. Mme C qui se plaignait toujours de douleurs permanentes au niveau du bord interne de l'avant pied gauche de type de brûlures et de picotements a sollicité du juge des référés du tribunal administratif l'organisation d'une expertise. L'expert désigné a déposé son rapport le 25 février 2020. La demande de provision formée par Mme C a été rejetée par une ordonnance du 30 juin 2020. Dans la présente instance, Mme C dont la réclamation indemnitaire a été rejetée le 21 octobre 2020, recherche la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Sedan et demande la condamnation de l'établissement de santé à lui verser la somme de 127 000 euros en réparation de ses préjudices après application d'un taux de perte de chance de 50%.

Sur la responsabilité :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. -Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ".

3. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise du 27 février 2020 que l'intervention chirurgicale réalisée au centre hospitalier de Sedan le 8 décembre 2015 était appropriée à la pathologie présentée par Mme C et a été conduite conformément aux règles de l'art. Si les suites de l'ostéotomie n'ont pas été satisfaisantes, la translation latérale s'étant faite avec une déformation en extension et un fort raccourcissement du métatarsien ce qui n'a pas permis d'obtenir les résultats escomptés après l'intervention, il résulte de l'instruction que cette malposition de l'ostéotomie relève de l'aléa thérapeutique.

4. Cependant, les radiographies du pied gauche effectuées le 10 mars 2016 au centre hospitalier de Sedan montraient déjà un déplacement de la tête du premier métatarsien du pied gauche de la patiente et cette malposition qui justifiait une nouvelle intervention n'a pas été diagnostiquée par le chirurgien orthopédique du centre hospitalier de Sedan, ni le 10 mars 2016 ni à un autre moment. Le diagnostic de pseudarthrose de l'ostéotomie qui a été posé à cette occasion par le chirurgien était erroné dès lors qu'il y avait bien une consolidation de l'ostéotomie. Contrairement à ce qui est soutenu en défense, les courriers du chirurgien orthopédiste de Sedan en date des 15 janvier 2016, 19 février 2016 et 10 mars 2016 ne permettent pas d'établir que la malposition aurait été repérée. L'erreur de diagnostic comme le relève l'expert, qui ne sera corrigée que le 21 octobre 2016 par un praticien du centre hospitalier universitaire de Nancy, n'a pas permis à la patiente de bénéficier dès le 10 mars 2016 d'une intervention de reprise chirurgicale adaptée et a pérennisé la déformation de l'avant pied gauche. Cette erreur de diagnostic dans le suivi postopératoire est ainsi constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité du centre hospitalier de Sedan envers Mme C. A cet égard, l'intervention proposée par le chirurgien du centre hospitalier de Sedan le 10 mars 2021 qui reposait sur un diagnostic erroné et proposait de provoquer une consolidation qui était en réalité déjà acquise, ne permettait pas de rectifier la malposition de l'ostéotomie réalisée. La proposition de cette intervention refusée par la requérante ne saurait donc exempter le centre hospitalier de sa faute.

5. La responsabilité du centre hospitalier de Sedan à raison de ce retard de diagnostic doit, toutefois, être limitée à la période du 10 mars 2016 au 21 octobre 2016 dès lors que le chirurgien orthopédique du centre hospitalier de Nancy qui a fait un diagnostic exact de la déformation a proposé à la patiente une intervention chirurgicale de correction qui aurait pu supprimer ou limiter sa pathologie mais qui a été refusée par Mme C. De ce fait, il n'est pas établi avec un degré suffisant de certitude un lien de causalité direct entre la faute imputable au centre hospitalier de Sedan et les préjudices subis par Mme C après le 21 octobre 2016 et dont elles demandent réparation.

Sur la perte de chance :

6. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou du traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter que ce dommage soit advenu. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

7. D'une part, il résulte de l'instruction que la reprise chirurgicale qui seule aurait permis de corriger la déviation constatée, est une intervention très complexe et nécessitant une double ostéotomie qui ne garantissait pas l'obtention de résultats satisfaisants. D'autre part, l'expert retient qu'il est impossible d'affirmer que le manquement reproché au centre hospitalier est à l'origine de la totalité des troubles présentées par Mme C dès lors que des facteurs psychologiques y interfèrent de manière importante. L'expert a ainsi estimé que la faute commise par le centre hospitalier de Sedan avait fait perdre à la patiente la moitié des chances d'échapper aux conséquences préjudiciables de la chirurgie orthopédique du 8 décembre 2015. Il y a lieu de retenir ce taux de perte de chance qui n'est pas contesté par la requérante et de condamner le centre hospitalier de Sedan à la réparation de cette fraction des préjudices subis par Mme C entre le 10 mars et le 21 octobre 2016 en résultant.

Sur l'évaluation des préjudices :

8. Il résulte de l'instruction que la date de consolidation de l'état de santé de Mme C doit être fixée au 21 octobre 2016.

En ce qui concerne les préjudices extrapatrimoniaux :

S'agissant des préjudices extrapatrimoniaux temporaires :

Quant au déficit fonctionnel temporaire :

9. Mme C a subi des troubles dans ses conditions d'existence durant les périodes de déficit fonctionnel temporaire partiel. L'expert retient qu'une intervention chirurgicale d'un hallux valgus, entraine habituellement un déficit fonctionnel temporaire de 3 mois. Il y a lieu de retenir un déficit fonctionnel de 50% durant 121 jours du 10 avril 2016 au 9 août 2016 et de 25% pendant 72 jours du 10 août 2016 au 21 octobre 2016. Sur la base d'un montant de 16 euros par jour, l'indemnité réparant ce déficit sera fixée à la somme de 1 256 euros. Après application du taux de perte de chance, une somme de 628 euros sera mise à la charge du centre hospitalier de Sedan.

Quant aux souffrances endurées :

10. Les souffrances endurées par Mme C ont été évaluées à 4 sur une échelle de 1 à 7. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice incluant les souffrances psychologiques en en fixant la réparation à la somme de 6 000 euros, soit, compte tenu du taux de perte de chance, un préjudice indemnisable de 3 000 euros.

Quant au préjudice esthétique temporaire :

11. Mme C a supporté un préjudice esthétique temporaire en raison du port de chaussures de décharge et de cannes pendant 5 mois. Il sera fait une appréciation suffisante de ce préjudice évalué à 3 sur une échelle allant de 1 à 7, en le réparant par la somme de 800 euros, soit, compte tenu du taux de perte de chance, un préjudice indemnisable de 400 euros.

S'agissant des préjudices extrapatrimoniaux permanents :

12. Mme C demande l'indemnisation de son déficit fonctionnel permanent, d'un préjudice d'agrément et d'un préjudice esthétique définitif. Toutefois, ces préjudices, qui se sont constitués après le 21 octobre 2016, sont sans lien direct avec la faute du centre hospitalier et ne peuvent ouvrir droit à indemnisation.

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux :

13. Mme C qui est domiciliée à Sedan a été contrainte de se rendre le 7 janvier 2020 au cabinet du docteur A à Metz pour les opérations d'expertise. Elle réclame l'indemnisation de ses frais de transports à hauteur de 144,90 euros. Si la requérante ne produit pas de justificatifs de ses frais et se fonde pour les calculer sur le barème kilométrique de l'administration fiscale, il n'est pas soutenu en défense que le trajet entre Sedan et Metz pourrait être effectué à moindre coût en transport en commun. Par suite et alors que le montant de ces frais de déplacement résulte entièrement de la faute du centre hospitalier de Sedan, il y a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier de Sedan la somme de 144,90 euros sans faire application à ce montant du taux de perte de chance de 50%.

14. Mme C demande l'indemnisation de l'incidence professionnelle de son dommage. Elle expose qu'elle exerçait l'emploi d'employée polyvalente libre-service, qu'elle a été reconnue inapte par le médecin du travail le 3 septembre 2018 et licenciée pour ce motif et que compte tenu des limitations physiques qu'elle éprouve, se manifestant par l'incapacité de maintenir une station prolongée plus d'une demi-heure et par l'incapacité de conduire une voiture plus de 30 minutes, ses chances de retrouver un emploi sont très limitées. Elle évalue son préjudice à la somme de 200 000 euros incluant ses pertes de droits à la retraite. Toutefois, le préjudice décrit par Mme C est entièrement postérieur à la date du 21 octobre 2016. Les conclusions qu'elle présente à ce titre ne peuvent donc qu'être rejetées à défaut de lien de causalité direct et certain.

Sur l'indemnité totale mise à la charge de la personne responsable du dommage :

15. Il résulte de tout ce qui précède que le montant total du préjudice indemnisable de Mme C s'élève à la somme de 4 172,90 euros. Il y a lieu de condamner le centre hospitalier de Sedan au paiement de cette somme.

Sur les dépens :

16. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. ".

17. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de maintenir les frais des expertises ordonnées par le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne, taxés et liquidés à la somme totale de 1 010 euros, à la charge définitive du centre hospitalier de Sedan.

Sur les frais d'instance :

18. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier de Sedan une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme C et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : Le centre hospitalier de Sedan est condamné à verser à Mme C en réparation des préjudices supportés la somme de 4 172,90 euros.

Article 2 : Les frais et honoraires d'expertise taxés et liquidés à la somme de 1 010 euros sont mis à la charge définitive du centre hospitalier de Sedan.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le centre hospitalier versera à Mme C une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, à la caisse primaire d'assurance maladie des Ardennes, à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne, au centre hospitalier de Sedan, à la SHAM et à Me Delgenes.

Délibéré après l'audience du 30 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Cristille président,

Mme Castellani première conseillère,

M. Maleyre, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 octobre 2022.

L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

Signé

A.C. CASTELLANILe président-rapporteur,

Signé

P. CRISTILLELe greffier,

Signé

A. PICOT

N°2002646

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