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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2101381

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2101381

mardi 20 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2101381
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantLOMBARDI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 24 juin 2021, 15 mai 2022 et

30 novembre 2022, Mme B C, représentée par Me Laura Lombardi, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 26 avril 2021 portant rejet de sa réclamation préalable ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 40 000 euros en réparation du harcèlement moral qu'elle soutient avoir subi ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la signataire de la décision attaquée est incompétente ;

- elle a subi des faits constitutifs d'un harcèlement moral, matérialisés par le management dont elle fait l'objet de la part de la directrice de service de l'UEHC de Troyes, par la dégradation de ses relations avec cette dernière à la suite du recours qu'elle a formé contre son évaluation professionnelle au titre de l'année 2018, par le terme anticipé qui a été fixé à sa mission de responsable d'unité éducative, par la période de burn-out qu'elle a traversée au cours du premier semestre 2020, par la mise à l'écart du service dont elle a fait l'objet entre mai et août 2020, par l'absence d'évaluation professionnelle au titre de l'année 2019, par son changement d'affectation d'office à compter du 1er septembre 2020 et par ses conditions de travail dans ses deux nouvelles affectations successives ;

- la responsabilité fautive de l'Etat doit être engagée à raison de ce harcèlement moral ;

- les préjudices à la réparation desquels l'Etat sera être condamné doivent être évalués à la somme de 40 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 février 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A E,

- et les conclusions de Mme D de Laporte, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, cadre éducative de la protection judiciaire de la jeunesse, est responsable à l'unité éducative d'activités de jour de Troyes. Par deux courriers des

4 novembre 2020 et 13 avril 2021, elle a respectivement sollicité le bénéfice de la protection fonctionnelle et présenté une réclamation préalable que le ministre de la justice a rejeté ensemble par une décision du 26 avril 2021. Par la présente requête, Mme C demande au tribunal d'annuler la décision du 26 avril 2021, en tant qu'elle rejette sa réclamation préalable, et de condamner l'Etat à lui verser la somme de 40 000 euros en réparation du harcèlement moral qu'elle soutient avoir subi.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision du 26 avril 2021, en tant que le ministre de la justice a rejeté sa réclamation indemnitaire de Mme C, a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de la demande de l'intéressée, laquelle a donné à sa requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de la requérante à percevoir les sommes auxquelles elle prétend, ses conclusions tendant à l'annulation de la décision contestée sont sans objet et ne peuvent, par suite, qu'être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

3. Aux termes de l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique, qui a repris, à compter du 1er mars 2022, les dispositions de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. "

4. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement et il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. Dès lors qu'elle n'excède pas ces limites, une simple diminution des attributions justifiée par l'intérêt du service, en raison d'une manière de servir inadéquate ou de difficultés relationnelles, n'est pas constitutive de harcèlement moral.

5. En premier lieu, Mme C soutient avoir subi des faits de harcèlement moral dans le cadre des fonctions qu'elle a exercées alors qu'elle était affectée à l'UEHC de Troyes en qualité de responsabilité d'unité éducative, du 1er octobre 2014 au 31 août 2020, puis à l'unité éducative de milieu ouvert (UEMO) de Troyes, du 1er septembre 2020 au 31 décembre 2020, et, enfin, à l'unité éducative d'activités de jour (UEAJ) de Troyes, depuis le 1er janvier 2021. Elle fait valoir à cet égard que la directrice de l'UEHC de Troyes, en outrepassant régulièrement ses propres prérogatives, a pratiqué un encadrement qui a eu pour effet de détériorer ses conditions de travail, qu'elle s'est vue allouer des conditions matérielles insuffisantes pour exercer ses fonctions de manière satisfaisante, que les relations avec la directrice de l'UEHC de Troyes se sont précipitamment dégradées à la suite du recours hiérarchique formé contre son évaluation professionnelle au titre de l'année 2018 et qui a donné lieu à une réunion à l'issue de laquelle le terme de sa mission a été fixé prématurément au 31 août 2020, qu'elle a été placée en congé de maladie du 13 janvier 2020 au 15 avril 2020 à raison des agissements de la directrice de l'UEHC de Troyes, qu'elle a été mise à l'écart du service du 18 mai 2020 au 31 août 2020 en étant contrainte de télétravailler sur des fonctions qui ont été réduites à des missions d'ordre purement administratif, qu'elle n'a pas fait l'objet d'une évaluation professionnelle au titre de l'année 2019, qu'elle a été affectée d'office dans l'UEMO de Troyes à compter du 1er septembre 2020, qu'elle a été fréquemment écartée dans l'exercice de ses nouvelles missions par son chef de service par intérim et, enfin, qu'elle n'a pas disposé du matériel informatique adéquat lorsqu'elle a pris ses fonctions en qualité de responsable d'unité éducative (RUE) à l'unité éducative d'activités de jour (UEAJ) de Troyes à compter du 1er janvier 2021.

6. Il ne résulte pas de l'instruction que, pour l'exercice de ses fonctions en qualité de RUE à l'UEHC de Troyes, Mme C se soit vu allouer des conditions matérielles insuffisantes au regard des moyens dont le service disposait, ni qu'elle aurait été mise à l'écart des missions qui lui ont été confiées à compter du 1er septembre 2020 au sein de l'UEMO de Troyes, l'intéressée ne précisant pas du reste la nature de ces missions. Il ne résulte pas davantage de l'instruction que les dysfonctionnements informatiques qu'elle a rencontrés en prenant ses fonctions de RUE à l'UEAJ de Troyes, à compter du 1er janvier 2021, procéderaient d'une action intentionnelle destinée à l'empêcher de pouvoir exercer normalement ses fonctions. En revanche, les autres éléments dont Mme C se prévaut sont matériellement établis et sont, par leurs effets, de nature à faire présumer l'existence d'un harcèlement moral.

7. En second lieu, le ministre de la justice, pour démontrer que les éléments précités sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement, fait valoir que les fonctions de RUE confiées à Mme C au sein de l'UEHC de Troyes ont pris fin à la date prévue par la lettre de mission, que le télétravail auquel celle-ci a été contrainte était justifié par la nature des missions qui lui ont été confiées au cours de la période correspondante, que l'évaluation professionnelle de Mme C pour l'année 2019 n'a pu avoir lieu au motif que l'intéressée ne s'est pas présentée à l'entretien réglementaire et, enfin, que les relations entre celle-ci et la directrice de l'UEHC de Troyes traduisent uniquement des difficultés relationnelles à laquelle il a d'ailleurs été mis fin depuis qu'elles ont été affectées dans des services distincts.

8. Toutefois, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport de contrôle de fonctionnement de l'UEHC de Troyes réalisé en janvier 2019 et du rapport d'inspection de fonctionnement du même service réalisé le 17 juin 2021, que la directrice de l'UEHC de Troyes, qui était la supérieure directe de Mme C lorsque celle-ci a exercé les fonctions de RUE au sein de ce service, a pratiqué un encadrement dysfonctionnel tendant à se substituer à la requérante dans l'exercice de ses missions, à remettre fréquemment en cause les décisions prises par celle-ci, en sa présence ou bien en son absence, et à exercer un contrôle dont l'intensité conduisait à priver l'intéressée de l'autonomie qu'impliquait la nature même de ses fonctions. Cette méthode a notamment eu pour effet de décrédibiliser Mme C auprès des agents que celle-ci avait elle-même pour fonction d'encadrer en sa qualité de RUE et ainsi de l'affaiblir dans sa position d'encadrement. Par ailleurs, le premier des deux rapports précités, au lieu de conduire la directrice de service à recadrer leurs rôles respectifs au sein de l'UEHC de Troyes ainsi que son rôle de supérieure hiérarchique l'y invitait, a exacerbé la conflictualité de leurs relations, ainsi qu'en atteste, notamment, l'évaluation professionnelle de la requérante au titre de l'année 2018, qui a été rectifiée à la suite de l'exercice d'un recours hiérarchique. Le ministre de la justice n'apporte aucun élément de nature à justifier, par des motifs tirés de l'intérêt du service, le terme qui a été mis à la mission dévolue à Mme C en qualité de RUE au sein de l'UEHC de Troyes, alors que la décision d'y mettre un terme au 31 août 2020 a été prise concomitamment au recours hiérarchique formé contre l'évaluation professionnelle précitée et que la manière de service de l'intéressée a toujours parue satisfaisante depuis le 1er octobre 2014, date à compter de laquelle elle exerce ses fonctions de RUE. De même, Mme C s'est vue retirer ses fonctions d'encadrement à l'issue d'une réunion qui s'est tenue le 20 mai 2020, sans qu'une telle décision ne soit étayée par des motifs tirés de l'intérêt du service et alors que, concomitamment, l'intéressée a été contrainte de télétravailler jusqu'au terme de sa mission fixée au 31 août 2020, ces deux éléments caractérisant la mise à l'écart Mme C au sein du service. S'agissant de son évaluation professionnelle au titre de l'année 2019, la seule circonstance que l'intéressée ne s'est pas présentée à l'entretien réglementaire ne pouvait dispenser l'autorité compétente de l'obligation de l'évaluer. En outre, alors que Mme C a été placée en congé de maladie du 13 janvier 2020 au 15 avril 2020 pour un syndrome dépressif, elle produit une attestation du 4 février 2021 dans laquelle le médecin de travail indique que, à plusieurs reprises, celle-ci l'a consulté, ainsi qu'une psychologue missionnée au sein du service, au sujet de sa détresse liée à ses conditions de travail. L'ensemble de ces éléments, qui ne traduisent pas un exercice normal du pouvoir hiérarchique, constituent des agissements répétés de la part de la hiérarchie de la requérante qui ont eu pour effet, d'une part, de dégrader ses conditions de travail dans des proportions affectant son état de santé et, en ce qui concerne l'évaluation professionnelle au titre de l'année 2019, de compromettre son avenir professionnel. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que, pour une période courant de 2018 au 31 août 2020, elle a été victime d'agissements constitutifs d'un harcèlement moral au sens des dispositions précitées de l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique.

9. Il résulte de ce qui précède que, eu égard notamment à la période pendant laquelle les agissements de harcèlement moral sont avérés, il sera fait une juste appréciation du préjudice causé à Mme C en raison du harcèlement moral dont elle a été l'objet en l'évaluant à la somme de 10 000 euros. Dès lors, il y a lieu de condamner l'Etat à verser cette somme à Mme C.

Sur les frais liés à l'instance :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme C et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme C une somme de 10 000 euros en réparation du préjudice subi.

Article 2 : L'Etat versera à Mme C une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 6 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Nizet, président,

Mme Stéphanie Lambing, première conseillère,

M. Clemmy Friedrich, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 décembre 2022.

Le rapporteur,

C. E

Le président,

O. NIZET

La greffière,

I. DELABORDE

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