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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2101620

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2101620

vendredi 27 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2101620
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantGILBERT-CARLIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 juillet 2021, complétée par un mémoire enregistré le 8 juillet 2022 qui n'a pas été communiqué, M. L I, Mme A H épouse I, Mme G I, M. K F, agissant en son nom propre et en sa qualité de représentant de son fils M. B F, Mme E I et Mme J C veuve H, représentés par Me Gilbert-Carlier, demandent au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire de Reims à leur verser la somme totale de 118 000 euros en réparation du préjudice moral qu'ils ont subi du fait des fautes commises par cet établissement lors de la prise en charge de Mme D I ;

2°) de condamner le centre hospitalier universitaire de Reims aux entiers dépens, et en particulier au paiement des frais d'expertise ;

3°) de mettre à la charge centre hospitalier universitaire de Reims la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le centre hospitalier universitaire de Reims a commis des fautes de nature à engager sa responsabilité dans le cadre de la prise en charge de M. D I.

En ce qui concerne les fautes, elles sont caractérisées du fait :

- d'un retard dans la prise en charge de la pathologie de Mme D I ;

- de l'absence de réalisation d'un bilan d'extension régional avant d'envisager son amputation ;

- de l'absence, en méconnaissance des obligations légales, d'une discussion dans une véritable réunion de concertation pluridisciplinaire spécialisée dans les sarcomes ;

- d'un défaut de suivi de l'évolution de la tumeur cancéreuse après l'amputation ;

- de l'acceptation du traitement de la patiente par le centre hospitalier universitaire alors qu'il ne disposait pas d'accréditation pour la prise en charge des sarcomes ;

- d'un défaut d'information.

En ce qui concerne le lien de causalité :

- l'ensemble des manquements commis sont à l'origine d'une perte de chance de survie pour Mme D I qui ont engendré un préjudice moral pour les requérants.

En ce qui concerne les préjudices :

- M. L I, en sa qualité de père de Mme D I, a subi un préjudice moral qui doit être évalué à la somme de 30 000 euros ;

- Mme A H épouse I, en sa qualité de mère de Mme D I, a subi un préjudice moral qui doit être évalué à la somme de 30 000 euros ;

- Mme G I, en sa qualité de sœur de Mme D I, a subi un préjudice moral qui doit être évalué à la somme de 15 000 euros ;

- Mme E I, en sa qualité de sœur de Mme D I, a subi un préjudice moral qui doit être évalué à la somme de 15 000 euros ;

- M. K F, en sa qualité de beau-frère de Mme D I, a subi un préjudice moral qui doit être évalué à la somme de 8 000 euros ;

- M. B F, en sa qualité de neveu et filleul de Mme D I, a subi un préjudice moral qui doit être évalué à la somme de 5 000 euros ;

- Mme J C veuve H, en sa qualité de grand-mère de Mme D I, a subi un préjudice moral qui doit être évalué à la somme de 15 000 euros.

Par un mémoire en intervention enregistré le 10 septembre 2021, la caisse primaire d'assurance maladie de l'Oise demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire de Reims à lui verser la somme de 60 149,40 euros, assortie des intérêts à compter du jugement, au titre des prestations versées à Mme D I, sous réserve du versement de nouvelles prestations ;

2°) de condamner le centre hospitalier universitaire de Reims à lui verser la somme de 1 098 euros au titre de l'indemnité forfaitaire prévue par l'ordonnance n°96-51 du 24 janvier 1996.

Elle soutient que :

- son intervention est recevable ;

- le centre hospitalier universitaire de Reims a commis des fautes de nature à engager sa responsabilité dans la prise en charge de M. D I ;

- elle doit être indemnisée des prestations versées à Mme I en conséquence de son amputation, prestations qu'elle évalue à la somme de 60 149,10 euros ;

- elle doit être remboursée de l'indemnité forfaitaire de gestion qui s'élève à 1 098 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juin 2022, complété par un mémoire enregistré le 15 juillet 2022 qui n'a pas été communiqué, le centre hospitalier universitaire de Reims, représenté par Me Cariou, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge des requérants la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été fixée au 18 juillet 2022 par une ordonnance du 1er juillet 2022.

Vu :

- le rapport de l'expert désigné par ordonnance n°1901604 du 7 octobre 2019 ainsi que l'ordonnance de taxation du 11 septembre 2020 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Henriot, conseiller ;

- les conclusions de M. Friedrich, rapporteur public ;

- et les observations de Me Ronez, représentant le centre hospitalier universitaire de Reims.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D I, alors âgée de 23 ans et enceinte de 18 semaines, a été adressée au centre hospitalier universitaire (CHU) de Reims le 28 mars 2017 pour la poursuite de la prise en charge d'une masse au creux du genou gauche qui a été diagnostiquée comme étant une tumeur cancéreuse due à un sarcome métastatique ganglionnaire de haut grade. Le 27 avril 2017, Mme I a subi une amputation d'une partie de la jambe gauche, dans le cadre du traitement de cette maladie. Cette intervention s'étant révélée insuffisante, elle a bénéficié, durant l'année 2017, de traitements par chimiothérapie et radiothérapie qui n'ont, cependant, pas permis sa guérison. Mme I est décédée le 27 décembre 2017. Par une requête du 26 juin 2019, les requérants ont demandé au juge des référés du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne de désigner un expert afin de déterminer si la prise en charge de Mme D I avait été conforme aux règles de l'art. Par une ordonnance du 7 octobre 2019, le juge des référés a prescrit une expertise en ce sens qui a donné lieu au dépôt d'un rapport daté du 30 juin 2020. Par un courrier en date du 6 avril 2021, notifié le 8 avril, les requérants ont adressé une demande indemnitaire préalable au CHU de Reims. Cette demande a été rejetée par une décision implicite du 8 juin 2021. Les requérants demandent au tribunal de condamner le CHU de Reims à leur verser la somme totale 118 000 euros en réparation du préjudice moral qu'ils ont subi du fait des fautes commises par cet établissement lors de la prise en charge de Mme D I.

Sur la responsabilité du centre hospitalier universitaire de Reims :

2. Aux termes des dispositions de l'article L.1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ". Aux termes des dispositions de l'article D. 6124-131 du code de la santé publique : " I.-Le projet thérapeutique envisagé pour chaque patient atteint de cancer pris en charge, ainsi que les changements significatifs d'orientation thérapeutique, dont l'arrêt de traitement du cancer, font l'objet d'une discussion collégiale en réunion de concertation pluridisciplinaire. () IV.-Le titulaire de l'autorisation s'assure qu'une fiche retraçant l'avis et la proposition thérapeutique résultant de la réunion de concertation pluridisciplinaire est jointe au dossier médical du patient. "

3. En premier lieu, il résulte de l'instruction que si la maladie de Mme I a finalement évolué vers une atteinte métastasique généralisée, cette évolution défavorable n'est liée ni à un retard de diagnostic ou de prise en charge initiale, l'amputation ayant été réalisée le 27 avril 2017 alors que Mme I avait été adressée au CHU de Reims le 28 mars 2017, ni dans le suivi postérieur à l'opération, une biopsie ganglionnaire ayant été réalisée dès le 19 mai 2017, examen qui a permis la poursuite des soins par chimiothérapie puis radiothérapie. Par conséquent, le CHU de Reims n'a commis aucune faute dans le cadre du diagnostic de la maladie de Mme I, ni lors du suivi consécutif à l'amputation.

4. En deuxième lieu, les requérants soutiennent que le CHU de Reims aurait commis des fautes de nature à engager sa responsabilité du fait d'un défaut d'information de la patiente et de sa famille sur l'évolution de son état de santé et de l'absence d'accréditation de cet établissement pour la prise en charge des sarcomes. Néanmoins, à supposer ces fautes avérées, elles sont sans lien avec le préjudice moral consécutif à une perte de chance de survie de Mme I dont les requérants demandent réparation.

5. En troisième lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise en date du 30 juin 2020, que si l'amputation du membre atteint est une thérapie indiquée dans le cadre d'un sarcome de haut grade localisé affectant le genou dans un contexte de grossesse, afin de préserver la santé du fœtus, cet acte n'est plus pertinent dès lors que la maladie n'est pas confinée au genou. Si le CHU de Reims fait valoir que l'amputation, réalisée le 27 avril 2017, a été précédée d'examens exploratoires destinés à rechercher une propagation cancéreuse, consistant en un " scanner low dose " thoraco-abdominal, il n'est pas contesté que cette exploration n'a pas été réalisée dans la zone pelvienne et inguinale, le CHU de Reims ne produisant, par ailleurs, aucun compte rendu ou imagerie relatifs au scanner en cause. En outre, si le CHU de Reims fait valoir que l'examen exploratoire a été volontairement limité afin de préserver la santé du fœtus, il ne résulte pas de l'instruction que Mme I ait été associée à cette décision ni qu'elle aurait été informée de ce que l'amputation aurait été inutile dans l'hypothèse d'un cancer métastasé. De plus, il n'est pas contesté que, préalablement à l'amputation réalisée le 27 avril 2017, le projet thérapeutique envisagé pour Mme I n'a pas fait l'objet d'une discussion collégiale en réunion de concertation disciplinaire dans les conditions prescrites par les dispositions précitées de l'article D. 6124-131. Dans ces conditions, Mme I ayant présenté une métastase ganglionnaire inguinale homo latéral à la tumeur entre le 12 et 19 mai, l'absence d'examen exploratoire de la zone inguinale préalablement à l'amputation a privé la patiente d'une chance d'identifier cette métastase, laquelle identification aurait nécessairement conduit à exclure l'amputation des thérapies envisagées. Par suite, en omettant de réaliser un examen exploratoire suffisamment étendu, le CHU de Reims a commis une faute de nature à engager sa responsabilité dans le cadre de la prise en charge de Mme I.

Sur les préjudices :

6. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou du traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter que ce dommage soit advenu. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

7. Pour les motifs exposés précédemment, Mme I a perdu une chance de ne pas être soumise à une amputation qui s'est avérée inadaptée pour traiter le sarcome dont elle était atteinte. Il y a lieu d'évaluer cette perte de chance à 60%. En outre, la réalisation de cette amputation a privé Mme I de la possibilité de bénéficier dès le mois d'avril d'un autre traitement, notamment par chimiothérapie. Dès lors, Mme I a perdu une chance de survie, qu'il y a lieu d'évaluer à 30%.

8. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par M. L I et Mme A H épouse I du fait du décès de Mme I, leur fille, en le fixant à la somme de 7 000 euros et, en conséquence, en leur allouant la somme de 2 100 euros après application du taux de perte de chance de 30%. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par Mmes G et E I du fait du décès de Mme I, leur sœur, en le fixant à la somme de 7 000 euros et, en conséquence, en leur allouant la somme de 2 100 euros après application du taux de perte de chance de 30%. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par Mme J C veuve H du fait du décès de Mme I, sa petite-fille, en le fixant à la somme de 4 000 euros et, en conséquence, en lui allouant la somme de 1 200 euros après application du taux de perte de chance de 30%. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par M. K F du fait du décès de Mme I, la sœur de sa conjointe, en le fixant à la somme de 1 200 euros et, en conséquence, en lui allouant la somme de 360 euros après application du taux de perte de chance de 30%. Enfin, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par M. B F du fait du décès de Mme I, sa tante et marraine, en le fixant à la somme de 600 euros et, en conséquence, en lui allouant la somme de 180 euros après application du taux de perte de chance de 30%.

Sur les droits de la caisse primaire d'assurance maladie de l'Oise :

9. En premier lieu, la CPAM de l'Oise a produit une note de débours selon laquelle elle a exposé une somme totale de 60 149,40 euros au titre des frais hospitaliers et des frais de transport en lien avec l'amputation pratiquée sur Mme I le 27 avril 2017. Elle demande également que l'hôpital soit condamné à lui verser la somme de 1 098 euros correspondant à l'indemnité forfaitaire de gestion.

10. Après application du taux de perte de chance de 60%, la CPAM de l'Oise est fondée à demander le remboursement de la somme de 36 089,64 euros au titre de débours exposés et de la somme de 1 162 euros correspondant à l'indemnité forfaitaire de gestion.

11. En second lieu, aux termes des dispositions de l'article 1231-7 du code civil : " En toute matière, la condamnation à une indemnité emporte intérêts au taux légal même en l'absence de demande ou de disposition spéciale du jugement. Sauf disposition contraire de la loi, ces intérêts courent à compter du prononcé du jugement à moins que le juge n'en décide autrement. "

12. La condamnation du CHU de Reims au paiement des sommes précitées au bénéfice de la CPAM de l'Oise emportant intérêts au taux légal à compter du prononcé du jugement en application des dispositions de l'article 1231-7 du code civil, il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la CPAM de l'Oise tendant à ce que le CHU de Reims soit condamné au paiement d'intérêts dans les mêmes conditions.

Sur les dépens :

13. Les frais de l'expertise ordonnée par le tribunal, liquidés et taxés à la somme de 2 500 euros par une ordonnance du 11 septembre 2020, sont mis à la charge définitive du centre hospitalier universitaire de Reims.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire de Reims la somme de 1 500 euros au bénéfice de M. L I, Mme A H épouse I, Mme G I, M. K F, M. B F, Mme E I et Mme J C veuve H au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : Le centre hospitalier universitaire de Reims est condamné à verser M. L I la somme de 2 100 euros.

Article 2 : Le centre hospitalier universitaire de Reims est condamné à verser Mme A H épouse I la somme de 2 100 euros.

Article 3 : Le centre hospitalier universitaire de Reims est condamné à verser Mme G I la somme de 2 100 euros.

Article 4 : Le centre hospitalier universitaire de Reims est condamné à verser Mme E I la somme de 2 100 euros.

Article 5 : Le centre hospitalier universitaire de Reims est condamné à verser Mme J C veuve H la somme de 1 200 euros.

Article 6 : Le centre hospitalier universitaire de Reims est condamné à verser M. K F la somme de 360 euros.

Article 7 : Le centre hospitalier universitaire de Reims est condamné à verser M. B F la somme de 180 euros.

Article 8 : Le centre hospitalier universitaire de Reims est condamné à verser à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Oise la somme de 36 089,64 euros ainsi que la somme de 1 162 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 9 : Les frais de l'expertise ordonnée par le tribunal, liquidés et taxés à la somme de 2 500 euros par une ordonnance du 11 septembre 2020, sont mis à la charge définitive du centre hospitalier universitaire de Reims.

Article 10 : La somme globale de 1 500 euros est mise à la charge du centre hospitalier universitaire de Reims au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au bénéfice de M. L I, Mme A H épouse I, Mme G I, M. K F, M. B F, Mme E I et Mme J C veuve H.

Article 11 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 12 : Le présent jugement sera notifié à M. L I, Mme A H épouse I, Mme G I, M. K F, Mme E I, Mme J C veuve H, au centre hospitalier universitaire de Reims, à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne ainsi qu'à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Oise.

Délibéré après l'audience du 13 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Deschamps, président,

M. Maleyre, premier conseiller,

M. Henriot, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 octobre 2023.

Le rapporteur,

Signé

J. HENRIOTLe président,

Signé

A. DESCHAMPSLe greffier,

Signé

A. PICOT

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