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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2201226

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2201226

lundi 22 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2201226
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantSCP SAMMUT CROON JOURNÉ-LÉAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 27 mai, 19 août, 14 septembre,

5 octobre 2022 et 14 décembre 2023, Mme B A et M. C A, représentés par Me Scribe, demandent au tribunal dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner le centre hospitalier de Troyes et la Société hospitalière d'assurances mutuelles, désormais dénommée Reylens Mutual Insurance, à leur verser la somme totale

de 43 047 euros ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Troyes la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le centre hospitalier de Troyes a commis une faute de nature à engager

sa responsabilité dans le cadre de la prise en charge de M. D A, leur père ;

- la faute est constituée par l'interruption brutale de la chimiothérapie dont bénéficiait M. D A dans le cadre d'un traitement contre la myélodysplasie dont il souffrait ;

- cette faute est la cause de préjudices qui doivent être évalués de la manière suivante :

* 380 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire de M. D A ;

* 6 500 euros au titre des souffrances endurées par M. D A ;

* 2 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire de M. D A ;

* 4 167 euros au titre des frais d'obsèques ;

* 30 000 euros au titre de leur préjudice d'affection.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 27 juillet, 30 août, 21 septembre 202et 10 janvier 2024, le centre hospitalier de Troyes et la Société hospitalière d'assurances mutuelles, désormais dénommée Reylens Mutual Insurance, représentés par la société d'avocats Sammut Croon Journé-Léau, demandent au tribunal :

1°) de limiter leur condamnation à la somme de 1 626 euros s'agissant des demandes

de M. et Mme A ;

2°) de rejeter les conclusions de la Caisse primaire d'assurance maladie

de la Haute-Marne.

Ils font valoir que la faute qui aurait été commise n'a pu causer à M. D A qu'une perte de chance d'échapper aux préjudices qu'il a subis qui ne saurait excéder 10%.

Par des mémoires en intervention enregistrés les 9 août 2022 et 5 décembre 2023 la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Troyes à lui verser la somme de 9 618,22 euros, assortie des intérêts à compter du prononcé du jugement, au titre des débours qu'elle a exposés pour le compte de M. D A ;

2°) de condamner le centre hospitalier de Troyes à lui verser la somme de 1 114 euros

au titre de l'indemnité forfaitaire prévue par l'ordonnance n°96-51 du 24 janvier 1996 ;

3°) de mettre à la charge du le centre hospitalier de Troyes la somme de 1 000 euros

au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que M. D A a été victime d'un accident dont la responsabilité incombe au centre hospitalier de Troyes et que le montant des prestations qu'elle a versées en rapport avec les soins liés à cet accident s'élève à la somme de 9 618,22 euros.

La clôture de l'instruction a été fixée en dernier lieu au 19 janvier 2024 par une ordonnance du 15 décembre 2023.

Par un courrier du 22 mars 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de ce que la demande de la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne tendant à ce que lui soient alloués, à compter de la date du jugement à intervenir, des intérêts au taux légal sur la somme que le centre hospitalier de Troyes est susceptible d'être condamné à lui verser est dépourvue de tout objet et par suite irrecevable dès lors qu'en vertu de l'article 1231-7 du code civil et même en l'absence de demande en ce sens, tout jugement prononçant une condamnation à une indemnité fait courir les intérêts

au taux légal au jour de son prononcé jusqu'à son exécution.

Les parties n'ont produit aucune observation en réponse à ce courrier.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Henriot, conseiller ;

- les conclusions de M. Friedrich, rapporteur public ;

- et les observations de Me Journé-Léau représentant le centre hospitalier de Troyes et la société Reylens Mutual Insurance.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A, père de Mme B A et de M. C A, a été victime d'un syndrome myélodysplasique de haut risque qui a été diagnostiqué

le 10 juillet 2017. Il a bénéficié d'une chimiothérapie par administration du médicament dénommé Vidaza au sein du centre hospitalier de Troyes à compter du 31 juillet 2017. Le 27 novembre 2017, M. D A a été admis au sein de cet établissement pour bénéficier d'une cinquième cure du médicament Vidaza qui devait durer jusqu'au 5 décembre 2017. Néanmoins, la cure a été interrompue le 28 novembre 2017. Le 19 février 2018, M. D A a été hospitalisé

au sein du centre hospitalier de Troyes du fait de la dégradation de son état de santé. Il est décédé le 26 février 2018. Mme B A et M. C A ont saisi la commission

de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) de Champagne-Ardenne

le 19 juillet 2018. Un expert désigné par la CCI a remis son rapport le 27 mars 2019. Par un avis du 21 mai 2019, la CCI a estimé que M. D A était décédé du fait de manquements susceptibles d'engager la responsabilité du centre hospitalier de Troyes et a invité l'assureur

de cet établissement, la Société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), désormais dénommée Reylens Mutual Insurance (RMI), à proposer une indemnisation à Mme et M. A. Le 11 octobre 2019, la SHAM a proposé aux requérants de les indemniser à hauteur

de 1 080 euros. Mme et M. A ont refusé cette proposition et ont adressé une demande indemnitaire au centre hospitalier de Troyes le 29 mars 2021, laquelle a été implicitement rejetée. Mme et M. A demandent au tribunal de condamner le centre hospitalier de Troyes

et la SHAM, désormais dénommée société RMI, à leur verser la somme de 43 047 euros.

Sur la responsabilité du centre hospitalier de Troyes :

2. Aux termes des dispositions de l'article L.1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels

de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

3. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du 25 mars 2019 et de l'avis de la CCI du 21 mai 2019, que le médicament Vidaza était le traitement de référence pour la pathologie dont souffrait M. D A. Néanmoins, alors que ce traitement ne doit pas être interrompu, en dehors de l'hypothèse d'une progression de la maladie, la cure dont

M. D A devait bénéficier du 27 novembre au 5 décembre 2017 a été arrêtée

le 28 novembre sans que cela ne soit justifié par l'évolution de l'état de santé du patient, qui réagissait positivement au traitement. Dans ces conditions, le centre hospitalier de Troyes, qui ne conteste pas l'existence d'un manquement aux règles de l'art, a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

Sur le lien de causalité :

4. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du 25 mars 2019 et de l'avis de la CCI du 21 mai 2019 que l'évolution de la pathologie de M. A rendait son décès inévitable à brève échéance. Néanmoins, l'administration du médicament Vidaza a permis d'obtenir une amélioration de son état de santé, avant que celui-ci ne se dégrade brutalement

du fait l'interruption soudaine du traitement. Dans ces conditions, l'expert et la CCI ont estimé

que le décès de M. A a été précipité d'environ 6 mois du fait de l'arrêt du traitement

le 28 novembre 2017. Par suite, la faute commise par le centre hospitalier de Troyes a causé,

de manière directe et certaine, le décès prématuré de 6 mois de M. D A.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne les préjudices de M. D A :

5. En premier lieu, il résulte de l'instruction, et notamment de l'avis de la CCI

du 21 mai 2019, que, d'une part, M. D A a subi un déficit fonctionnel temporaire total du 19 février 2018 au 26 février 2018, date de son décès, soit pendant 8 jours, période durant laquelle il a été hospitalisé. Dès lors, en retenant un taux journalier de 20 euros, il sera fait

une juste appréciation de ce poste de préjudice en l'évaluant à hauteur de 160 euros. D'autre part, M. D A a subi un déficit fonctionnel temporaire de 25 % entre le 1er novembre 2017 et le 18 février 2018, bien que l'avis de la CCI mentionne la date du 18 janvier 2018, du fait

d'une erreur de plume, soit pendant 80 jours, période consécutive à l'interruption de son traitement et précédant la dégradation importante de son étant de santé ayant conduit à son décès. Dès lors, en retenant un taux journalier de 20 euros réduit à 25 %, il sera fait une juste appréciation

de ce poste de préjudice en l'évaluant à hauteur de 400 euros. Par suite, la somme totale

de 560 euros devra être versée à M. et Mme A, en leur qualités d'ayants droit, au titre

du déficit fonctionnel temporaire subi par leur père.

6. En deuxième lieu, les souffrances endurées par M. D A du fait

de l'interruption de son traitement ont été évaluées par la CCI à 3,5 sur une échelle de 7. Dès lors, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en octroyant à Mme et M. A, en leur qualité d'ayants-droits, la somme de 6 500 euros.

7. En troisième lieu, le préjudice esthétique temporaire subi par M. D A du fait de l'interruption de son traitement a été évalué par la CCI à 1 sur une échelle de 7. Dès lors, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en octroyant à Mme et M. A, en leur qualité d'ayants droit, la somme de 1 000 euros.

En ce qui concerne les préjudices des requérants :

8. Il résulte de l'instruction que le décès de M. D A était inévitable à brève échéance du fait de l'évolution de sa pathologie. Par conséquent, les frais d'obsèques exposés par les requérants ne sont pas en lien avec la faute du centre hospitalier de Troyes qui a précipité le décès de leur père.

9. Il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection subi

par Mme et M. A du fait du décès prématuré de leur père, dont ils ne partageaient

pas le domicile, en l'évaluant à hauteur de 2 000 euros pour chacun des requérants.

Sur les droits de la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne :

10. En premier lieu, la CPAM de la Haute-Marne a produit une note de débours ainsi qu'une attestation d'imputabilité selon laquelle elle a exposé la somme de 9 618,22 euros au titre des frais hospitaliers, médicaux, pharmaceutiques et de transport dans le cadre de la prise en charge de M. D A du fait de l'interruption de son traitement le 28 novembre 2017. Dès lors, il y a lieu de condamner le centre hospitalier de Troyes à verser cette somme à la CPAM

de la Haute-Marne.

11. En deuxième lieu, en application de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et de l'article 1er de l'arrêté du 18 décembre 2023, il y a lieu d'allouer à la caisse la somme

de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

12. En troisième lieu, même en l'absence de demande tendant à l'allocation d'intérêts, tout jugement prononçant une condamnation à une indemnité fait courir les intérêts au taux légal au jour de son prononcé jusqu'à son exécution. La demande de la CPAM de la Haute-Marne tendant à ce que lui soient alloués, à compter de la date du jugement, des intérêts au taux légal sur la somme que le centre hospitalier de Troyes est condamné à lui verser est donc dépourvue de tout objet et doit être rejetée.

Sur les frais liés au litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier de Troyes la somme globale de 1 500 euros au bénéfice de Mme et M. A. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'octroyer à la CPAM la somme qu'elle sollicite à ce titre, car, alors

qu'elle n'est pas représentée, elle n'établit pas avoir exposé de frais dans le cadre de la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier de Troyes et son assureur, la société Reylens Mutual Insurance, sont condamnés solidairement à verser à Mme et M. A la somme de 12 060 euros.

Article 2 : Le centre hospitalier de Troyes est condamné à verser à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne la somme de 9 618,22 euros ainsi que la somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 3 : Le centre hospitalier de Troyes versera la somme globale de 1 500 euros

à Mme et M. A au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à M. C A,

au centre hospitalier de Troyes, à la société Reylens Mutual Insurance, à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aube, ainsi qu'à la caisse primaire d'assurance maladie

de la Haute-Marne.

Délibéré après l'audience du 29 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Deschamps, président,

Mme Alibert, première conseillère,

M. Henriot, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 avril 2024.

Le rapporteur,

signé

J. HENRIOTLe président,

signé

A. DESCHAMPS

Le greffier,

signé

A. PICOT

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