mardi 17 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2201745 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 27 juillet 2022, le 27 avril 2023, le 22 mai 2024 et le 23 juillet 2024, Mme B, représentée par Me Joliot-Froissard, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 23 656.80 euros, en réparation du préjudice financier qu'elle soutient avoir subi du fait du refus de concours de la force publique opposé par le préfet des Ardennes, assorti des intérêts à taux légal à compter du 23 mai 2022 ;
2°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 25 000 euros au titre du préjudice moral résultant du refus de concours de force publique par le préfet des Ardennes ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la responsabilité de l'Etat est engagée du fait du refus de concours de force publique ;
- le refus de concours de la force publique lui a causé un préjudice évalué à 23 656.80 euros, résultant de la privation de la possibilité de faire des travaux et de l'augmentation corollaire du coût des matériaux qui en résulte entre 2020 et 2023, alors qu'elle projetait une opération de désamiantage de la toiture de son bien, au non-paiement de l'indemnité d'occupation locative et à l'impossibilité de louer la maison adjacente, faisant partie de la même unité foncière agricole ;
- le refus de concours de force publique lui a causé un préjudice moral évalué à 25 000 euros du fait du défaut de jouissance de son bien pendant la période d'occupation, et de l'atteinte à son droit de propriété ;
- la carence de l'Etat dans l'exécution forcée de la décision de justice concerne la période allant du 14 août 2021 jusqu'au 1er juillet 2024.
Par un mémoire en défense enregistré le 15 mars 2023, le préfet des Ardennes conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- les occupants ont remboursé leur dette locative et l'indemnité d'occupation ;
- Mme B ne démontre pas avoir subi de préjudice moral car elle ne fait état que de retards dans le paiement de ses loyers ;
- la demande de concours de la force publique de Mme B n'est pas prioritaire ; la priorité est accordée aux bailleurs les plus précaires et ceux dont les occupants ont une dette locative importante ou encore ont un comportement qui porte atteinte à leur environnement matériel et humain immédiat.
Par un courrier en date du 29 mai 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement est susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité partielle des conclusions indemnitaires relatives au préjudice financier dès lors que ce chef de préjudice n'a pas fait l'objet d'une demande préalable et porte sur des dommages, qui nés antérieurement, à la demande préalable du 23 mai 2022, n'avaient pas été mentionnés dans cette demande.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la construction et de l'habitation ;
- le code des procédures civiles d'exécution ;
- le code de justice administrative.
Par ordonnance du 20 juin 2024, l'instruction a été clôturée au 20 août 2024.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Soistier,
- les conclusions de Mme Lambing, rapporteure publique,
- les observations de Me Joliot-Froissard, représentant Mme B.
Considérant ce qui suit :
1. Par un jugement du 1er septembre 2020, le tribunal de proximité de Sedan a constaté la résiliation de plein droit du bail liant Mme B, bailleur d'un logement situé au 9 rue de l'église à Mairy, et M. et Mme C, locataires. Ce dernier a ordonné la libération des lieux dans un délai de deux mois à compter de la signification du commandement de quitter les lieux, sous peine d'une expulsion avec assistance de la force publique et a condamné les occupants à payer à Mme B 12 420 euros au titre de l'indemnité d'occupation. Ce jugement a été signifié le 22 septembre 2020 aux consorts C. Le 25 septembre 2020, un commandement de quitter les lieux au plus tard le 25 novembre 2020, leur a été notifié. Le 9 juin 2021, un procès-verbal de tentative d'expulsion a été dressé par l'huissier. Le 10 juin 2021, l'huissier a requis le préfet des Ardennes afin de lui prêter le concours de la force publique pour faire exécuter la décision de justice, dont il a été accusé réception le 14 juin 2021. Cette demande est restée vaine. Une demande indemnitaire préalable reçue par le préfet des Ardennes la 25 mai 2022, a été présentée par Mme B et implicitement rejetée. Mme B, par la présente requête, demande la condamnation de l'Etat à l'indemniser de son entier préjudice résultant du refus de concours de la force publique.
Sur la responsabilité de l'Etat :
2. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation ". Aux termes des dispositions de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet () Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus () ".
3. Il résulte des principes gouvernant la responsabilité des personnes publiques, repris par les dispositions de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution, que le représentant de l'Etat, saisi d'une demande en ce sens, doit prêter le concours de la force publique en vue de l'exécution d'une décision de justice ayant force exécutoire, la responsabilité de l'Etat étant susceptible d'être engagée en cas de refus pour faute ou même sans faute lorsque le refus est notamment fondé sur des considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l'ordre public.
4. Il résulte de l'instruction, que l'huissier de justice a présenté au préfet, le 10 juin 2020, une demande de concours de la force publique pour l'exécution de la décision de justice précitée, que le préfet a implicitement rejetée en l'absence de décision dans un délai de deux mois. Cette demande a été réitérée le 23 mai 2022 par Mme B, et à nouveau implicitement rejetée sans invoquer de circonstances ayant trait à l'ordre public. En se bornant à justifier ce refus par une priorisation des bailleurs les plus précaires ou ceux dont les occupants ont une dette locative importante ou un comportement qui porte atteinte à leur environnement matériel et humain immédiat, le préfet des Ardennes n'établit, ni même n'allègue, que le recours à la force publique comporterait l'ordre public. Il résulte de ce qui précède que la responsabilité de l'Etat est engagée à raison du refus d'accorder à la requérant le concours de la force publique.
5. Compte tenu du délai normal de deux mois dont disposait l'administration pour exercer son action, et alors qu'il ressort des dernières écritures de la requérante que les occupants illégitimes ont évacué le logement à la date du 1er juillet 2024, sans qu'aucun concours de la force publique n'ait finalement été octroyé, la responsabilité de l'Etat se trouve engagée sur la période allant du 14 août 202 au 1er juillet 2024.
Sur les préjudices :
En ce qui concerne le non-paiement régulier de l'indemnité d'occupation :
6. La requérante fait valoir sans être contestée en défense avoir subi un préjudice d'un montant de 1 620 euros correspondant aux indemnités d'occupation non versées. Il y a lieu de condamner l'Etat à l'indemniser à hauteur de cette somme.
En ce qui concerne le préjudice financier tiré de l'impossibilité de faire des travaux, le surcoût des travaux engendré et de louer la maison d'habitation adjacente :
7. Il résulte de l'instruction que le bien irrégulièrement occupé fait partie d'un bâtiment unique comportant deux logements séparés par une grange. Mme B soutient que le refus de concours de la force publique, a fait obstacle à ce qu'elle entreprenne des travaux de dépollution et d'amélioration du bâti existant, ces travaux ne peuvent être entrepris tant que l'habitation n'est pas libre de toute occupation. Toutefois, alors qu'il ressort des pièces du dossier que le toit de l'habitation sise au 9 rue de l'église est couvert par des tuiles mécaniques, alors que la toiture du reste de l'unité foncière est recouverte de fibrociment, et que le site est libre d'accès. Mme B n'établit pas qu'elle serait dans l'impossibilité de réaliser les travaux nécessaires, si le logement en litige était toujours occupé. Par suite, le préjudice que la requérante soutient avoir subi du fait de la privation de la possibilité de faire des travaux, ainsi que du surcoût des travaux qui a pu en résulter, est sans lien avec la décision de refus de concours de la force publique en litige.
En ce qui concerne le préjudice moral :
8. Il résulte de l'instruction que l'atteinte portée à son droit de propriété, de la persistance d'une occupation irrégulière de son immeuble, du non-paiement de l'indemnité d'occupation, de la non-application d'une décision de justice, a entrainé un préjudice moral chez Mme B. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en lui allouant une somme de 2 000 euros à ce titre.
Sur les intérêts :
En ce qui concerne le préjudice moral :
9. Mme B demande que la condamnation prononcée soit assortie des intérêts au taux légal à compter du 23 mai 2022, date de sa réclamation préalable. Toutefois, les intérêts ne courent qu'à compter de la date de réception par son destinataire d'une telle demande, laquelle se situe au 25 mai 2022. Par suite, il y a lieu de faire droit à cette demande, en ce qui concerne l'indemnisation du préjudice moral, à compter du 25 mai 2022.
En ce qui concerne le préjudice financier :
S'agissant du non-paiement du loyer du mois de mars 2023 :
10. Mme B demande que la condamnation prononcée soit assortie des intérêts au taux légal à compter du 23 mai 2022, date de sa réclamation préalable concernant le préjudice financier. Toutefois, à défaut d'avoir au titre des préjudices liés à l'absence de paiement des loyers, invoqué, dans la réclamation préalable indemnitaire, la période débutant en mars 2023, les intérêts ne courent qu'à compter du 27 avril 2023, date d'enregistrement du mémoire comportant la conclusion susvisée.
S'agissant du non-paiement des loyers des mois de décembre 2023 et janvier 2024 :
11. Mme B demande que la condamnation prononcée soit assortie des intérêts au taux légal à compter du 23 mai 2022, date de sa réclamation préalable. Pour les mêmes motifs que ceux invoqués au point 10 ces intérêts ne courent qu'à compter de la date d'enregistrement du mémoire du 22 mai 2024.
Sur les frais liés au litige :
12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros que demande Mme B au titre des frais qu'elle a exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme B la somme de 2000 euros, au titre du préjudice moral, assortie des intérêts à taux légal à compter du 25 mai 2022.
Article 2 : L'Etat est condamné à verser à Mme B la somme de 540 euros, au titre du préjudice financier subi du fait du non-paiement du loyer du mois de mars 2023, assortie des intérêts à taux légal à compter du 27 avril 2023.
Article 3 : L'Etat est condamné à verser à Mme B la somme de 1 080 euros, au titre du préjudice financier subi du fait du non-paiement des loyers des mois de décembre 2023 et janvier 2024, assortie des intérêts à taux légal à compter du 22 mai 2024.
Article 4 : L'Etat versera une somme de 1 500 euros à Mme B au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B et au préfet des Ardennes.
Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Olivier Nizet, président,
M. Michel Soistier, premier conseiller,
M. Oscar Alvarez, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 septembre 2024.
Le rapporteur,
M. SOISTIER
Le président,
O. NIZET
La greffière,
I. DELABORDE
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