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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2202563

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2202563

vendredi 28 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2202563
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantFABRE ET ASSOCIEES, SOCIÉTÉ D'AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 novembre 2022, la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne, représentée par Me Vaucois, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Charleville-Mézières à lui verser la somme

de 130 009,97 euros au titre des débours qu'elle a exposés pour la prise en charge

de Mme A, assortie des intérêts au taux légal à compter du 25 août 2022, date de réception de la demande indemnitaire préalable, et de la capitalisation de ceux-ci ;

2°) de condamner cet établissement à lui verser la somme de 1 114 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion, assortie des intérêts au taux légal à compter du 25 août 2022, date de réception de la demande indemnitaire préalable, et de la capitalisation de ceux-ci ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Charleville-Mézières la somme

de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle exerce un recours subrogatoire contre le tiers responsable des dommages

sur le fondement de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale ;

- la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Charleville-Mézières est engagée dès lors que la correction de la natrémie n'a pas été conduite dans les règles de l'art ;

- aucun taux de perte de chance ne doit être appliqué, la faute de l'hôpital étant la cause exclusive des dommages subis par Mme A ;

- le centre hospitalier de Charleville-Mézières sera condamné à lui verser les sommes

de 130 009,97 euros au titre des débours qu'elle a exposés pour la prise en charge

de Mme A et 1 114 euros s'agissant de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 avril 2024, le centre hospitalier

de Charleville-Mézières, représenté par Me Cantaloube, demande au tribunal :

1°) à titre liminaire, de surseoir à statuer dans l'attente de l'arrêt de la cour administrative d'appel de Nancy ;

2°) à titre principal, de rejeter la requête présentée par la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne ;

3°) à titre subsidiaire, d'ordonner avant dire droit une expertise et de surseoir à statuer ;

4°) à titre infiniment subsidiaire, de limiter la somme à laquelle elle serait condamnée

à 92 520,48 euros correspondant aux frais d'hospitalisation ;

5°) de mettre à la charge de la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens de la caisse primaire d'assurance maladie

de la Haute-Marne ne sont pas fondés.

La procédure a été communiquée à Mme A, qui n'a pas produit d'observations.

La clôture de l'instruction est intervenue en dernier lieu trois jours francs avant l'audience en application de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Un mémoire présenté pour la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne a été enregistré le 3 juin 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction, et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2024 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Maleyre, premier conseiller,

- les conclusions de M. Friedrich, rapporteur public,

- et les observations de Me Gross pour le centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A s'est présentée le 26 janvier 2018 à 3h50 aux urgences du centre hospitalier de Charleville-Mézières, désormais intégré au centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes (CHINA), en raison d'une dégradation générale de son état. Après un troisième passage aux urgences le 28 janvier, il lui a été diagnostiqué une hyponatrémie sévère traitée notamment par apport en sodium. A compter du 1er février suivant, elle a été transférée au service de néphrologie où son état neurologique a continué à se dégrader et où a été finalement diagnostiquée une myélinolyse extrapontine. Elle a été hospitalisée jusqu'au 22 mars 2018 avant de séjourner dans le service de réadaptation. Mme A a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) de Champagne-Ardenne le 17 avril 2018 d'une demande de règlement amiable. La CCI a rendu, sur le fondement d'une expertise ayant donné lieu à l'établissement d'un rapport du 22 août suivant, un avis le 6 décembre 2018 mettant

à la charge du centre hospitalier de Charleville-Mézières l'ensemble des préjudices à réparer.

Le centre hospitalier et son assureur, la société Am Trust Underwriters Dac, ont refusé d'indemniser Mme A. L'ONIAM a émis un premier titre exécutoire le 7 novembre 2019

de 870, 97 euros représentant le montant des frais d'expertise à l'encontre de l'assureur. Il a signé un protocole d'indemnisation avec Mme A pour un montant de 20 442, 95 euros

le 16 novembre 2019 et émis un second titre exécutoire de ce montant contre cette société

le 29 novembre suivant. Par un jugement nos 2000402, 2000403 du 18 mars 2022, le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a rejeté les requêtes de l'assureur de l'établissement de santé dirigées contre ces titres. L'état de santé de Mme A n'étant pas consolidé à la date de la première expertise, une seconde a été réalisée et a donné lieu à la rédaction d'un nouveau rapport le 23 juillet 2021 ainsi qu'à un nouvel avis de la CCI le 9 novembre suivant. Par un courrier du 18 août 2022, reçu le 25 août suivant, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Haute-Marne a formé une demande indemnitaire préalable auprès du CHINA, qui a été implicitement rejetée. A la suite du second avis de la CCI, Mme A et l'ONIAM ont conclu deux nouveaux protocoles transactionnels et l'office a émis deux titres exécutoires

les 18 et 25 novembre 2022 à l'encontre de l'hôpital. Par la présente requête, la CPAM

de la Haute-Marne demande au tribunal de condamner le CHINA à lui verser la somme

de 130 009,97 euros en remboursement des prestations servies à Mme A.

Sur les conclusions présentées par la CPAM de la Haute-Marne :

En ce qui concerne la responsabilité du CHINA :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique :

" I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute / () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " Lorsque, sans entrer dans les cas régis par les dispositions législatives applicables aux accidents du travail, la lésion dont l'assuré social ou son ayant droit est atteint est imputable à un tiers, l'assuré ou ses ayants droit conserve contre l'auteur de l'accident le droit de demander la réparation du préjudice causé, conformément aux règles du droit commun, dans la mesure où ce préjudice n'est pas réparé par application du présent livre ou du livre Ier. / Les caisses de sécurité sociale sont tenues de servir à l'assuré ou à ses ayants droit les prestations prévues par le présent livre et le livre Ier, sauf recours de leur part contre l'auteur responsable de l'accident dans les conditions ci-après. / Les recours subrogatoires des caisses contre les tiers s'exercent poste par poste sur les seules indemnités qui réparent des préjudices qu'elles ont pris en charge, à l'exclusion des préjudices à caractère personnel. / Conformément à l'article 1346-3 du code civil, la subrogation ne peut nuire à la victime subrogeante, créancière de l'indemnisation, lorsqu'elle n'a été prise en charge que partiellement par les prestations sociales ; en ce cas, l'assuré social peut exercer ses droits contre le responsable, par préférence à la caisse subrogée () ". Il résulte de ces dispositions que les organismes de sécurité sociale ayant versé des prestations à la victime d'un accident peuvent exercer un recours subrogatoire à l'encontre du tiers responsable alors même que la victime s'est pour sa part abstenue d'introduire

un recours indemnitaire.

4. Il résulte de l'instruction, en particulier des rapports d'expertise des 2 août 2018

et 23 juillet 2021 rédigés par un anesthésiste réanimateur et un neurologue, corroborés

par les avis de la CCI des 6 décembre 2018 et 9 novembre 2021, que la correction de la natrémie, mesurée à 101 mmol/l alors que le taux normal se situe entre 136 et 145 mmol/l, nécessitée par l'hyponatrémie très sévère dont souffrait Mme A, n'avait pas été menée dans les règles

de l'art dans la mesure où l'intéressée, qui aurait dû se voir administrer 38 g de sel au cours

des premières vingt-quatre heures afin d'opérer une correction de 10 mmol/l sur la période, a reçu une dose de sel de 60 g au cours de cette période engendrant une remontée de la natrémie

à 123 mmol/l en une journée, correction qualifiée " d'un peu rapide " dans le dossier médical

de Mme A. Les experts indiquent, et alors que la question a été débattue lors des opérations d'expertise, que cette faute est la cause exclusive de l'apparition de la myélinolyse extrapontine, qui constitue le risque majeur d'une correction de natrémie trop rapide. Si le CHINA fait valoir, en reprenant au demeurant la même argumentation que celle de son assureur dans les requêtes citées au point 1, que la myélinolyse extrapontine peut survenir avec une correction de l'hyponatrémie conforme aux recommandations et, à l'inverse, qu'elle ne survient pas obligatoirement avec une correction trop rapide, ces affirmations, qui se bornent à renvoyer à des publications antérieures à celles sur lesquelles se sont appuyés les experts, et qui ont été au demeurant déjà écartées par le jugement du 18 mars 2022 produit au dossier, ne permettent pas de remettre en cause l'appréciation de ces derniers selon laquelle l'hôpital a commis une faute, qui est la cause directe et exclusive du dommage subi par Mme A. Dans ces conditions,

la CPAM de la Haute-Marne est fondée à exercer un recours subrogatoire contre le CHINA, sans qu'il soit besoin d'ordonner avant dire droit une expertise, ni de surseoir à statuer.

En ce qui concerne la créance de la CPAM de la Haute-Marne :

5. La CPAM de la Haute-Marne soutient que le montant de ses débours s'est élevé à la somme totale de 130 009,97 euros au titre des frais hospitaliers, médicaux, pharmaceutiques, d'appareillage, de transport et des frais futurs versés à Mme A. Elle produit, à l'appui de sa demande, un relevé définitif des débours exposés ainsi qu'une attestation d'imputabilité du médecin-conseil du service médical Grand Est du 25 juillet 2022 relative à la stricte imputabilité de ces prestations à l'accident subi par Mme A. Pour contester le montant ainsi sollicité et demander la limitation de sa condamnation à la somme de 92 520,48 euros, le CHINA fait valoir que les experts ont seulement retenu, au titre des dépenses de santé actuelles et futures,

les hospitalisations successives en réanimation, neurologie, néphrologie et réadaptation ainsi qu'une prise en charge orthophonique devant se poursuivre au-delà de la date de consolidation pendant une période de cinq années à raison de deux séances hebdomadaires. Toutefois, il ne saurait être déduit des seules mentions du rapport d'expertise du 23 juillet 2021 que

les prestations servies, et notamment les frais médicaux, pharmaceutiques, d'appareillage et de transport contestés, devraient être exclus. En outre, les documents produits par la requérante, en particulier l'attestation d'imputabilité de son médecin-conseil, suffisent à établir que les frais dont la CPAM de la Haute-Marne demande le remboursement sont en rapport avec la faute commise par le CHINA. Ainsi, compte tenu de ce qui a été dit au point 4, la CPAM de la Haute-Marne est fondée à obtenir le remboursement par le CHINA de la somme de 130 009,97 euros. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter de la réception par l'administration

de la demande indemnitaire préalable, soit le 25 août 2022.

6. La capitalisation des intérêts, si elle peut être demandée à tout moment devant

le juge, ne peut toutefois prendre effet que lorsque les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation s'accomplit ensuite de nouveau à chaque échéance annuelle ultérieure sans qu'il soit besoin de formuler une nouvelle demande.

7. La CPAM de la Haute-Marne a demandé la capitalisation des intérêts pour

la première fois aux termes de sa requête introductive d'instance enregistrée le 2 novembre 2022. Cependant, à cette date, une année entière d'intérêts n'était pas échue. La CPAM

de la Haute-Marne a donc seulement droit à la capitalisation des intérêts à compter

du 25 août 2023, puis à chaque échéance annuelle à partir de cette date pour la somme mentionnée au point 5.

En ce qui concerne l'indemnité forfaitaire de gestion :

8. En application de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et de l'article 1er de l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2024, il y a lieu d'allouer à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne

la somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion. En revanche, cette somme ne saurait porter intérêts ni capitalisation de ceux-ci dès lors qu'elle n'est due qu'à la date à laquelle le jugement est rendu.

Sur les frais liés au litige :

9. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CHINA la somme que la CPAM de la Haute-Marne demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les dispositions du même article font par ailleurs obstacle à ce que

la somme demandée à ce titre par le CHINA soit mise à la charge de la CPAM

de la Haute-Marne, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes est condamné à verser

à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne la somme de 130 009,97 euros correspondant aux débours qu'elle a exposés. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 25 août 2022 ainsi que de la capitalisation de ceux-ci à compter du 25 août 2023, puis à chaque échéance annuelle.

Article 2 : Le centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes est condamné à verser à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne la somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la caisse primaire d'assurance maladie

de la Haute-Marne, au centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes

et à Mme B A.

Délibéré après l'audience du 7 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Mach, présidente,

M. Maleyre, premier conseiller,

M. Henriot, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juin 2024.

Le rapporteur,

Signé

P. H. MALEYRELa présidente,

Signé

A.-S. MACHLe greffier,

Signé

A. PICOT

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