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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2202633

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2202633

vendredi 26 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2202633
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantFABRE ET ASSOCIEES, SOCIÉTÉ D'AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 14 novembre 2022, 6 novembre 2023, et 20 mars 2024, Mme C B, agissant tant en son nom propre qu'en qualité de représentante légale de sa fille mineure A D, représentée par Me Adjemi, demande au tribunal :

1°) à titre principal, de condamner le centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes à réparer l'ensemble des préjudices subis par Mme D et d'ordonner une expertise afin de déterminer l'étendue de ces préjudices ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner le centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes à lui verser la somme de 800 000 euros à titre de provision.

Elle soutient que :

- le centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en ne l'informant pas suffisamment sur les risques inhérents à un accouchement par le siège et sur la possibilité d'un accouchement par césarienne ;

- le centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes a commis une faute de nature à engager sa responsabilité dans le cadre de sa prise en charge lors de son accouchement les 20 et 21 février 2020 ;

- la faute est constituée par le fait de n'avoir pas mis en œuvre les techniques permettant d'accélérer l'accouchement alors qu'Elsa D présentait une détresse cardio-respiratoire majeure ;

- cette faute a causé des préjudices à A D qui est lourdement handicapée, ces préjudices devant être évalués par un expert.

Par des mémoires en défense enregistrés les 22 juin 2023 et 7 février 2024 le centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes, représenté par la société d'avocats Fabre et Associées, conclut, à titre principal, au rejet de la requête et à titre subsidiaire à ce qu'une nouvelle expertise soit diligentée.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par un mémoire en intervention enregistré le 2 février 2024 la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes à lui verser la somme de 66 508,34 euros, assortie des intérêts à compter du prononcé du jugement, au titre des débours qu'elle a exposés pour le compte de Mme A D ;

2°) de condamner le centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes à lui verser la somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire prévue par l'ordonnance n° 96-51 du 24 janvier 1996 ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que Mme A D a été victime d'un accident médical dont la responsabilité incombe au centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes.

Par un courrier du 5 avril 2024 les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de ce que la demande de la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne tendant à ce que lui soient alloués, à compter de la date du jugement à intervenir, des intérêts au taux légal sur la somme que le centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes est susceptible d'être condamné à lui verser est dépourvue de tout objet et par suite irrecevable dès lors qu'en vertu de l'article 1231-7 du code civil et même en l'absence de demande en ce sens, tout jugement prononçant une condamnation à une indemnité fait courir les intérêts au taux légal au jour de son prononcé jusqu'à son exécution.

Les parties n'ont pas produit d'observations en réponse à ce courrier.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Henriot,

- les conclusions de M. Friedrich, rapporteur public,

- et les observations de Me Pego, représentant le centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, née le 29 août 1995, a été suivie dans le cadre de sa grossesse au sein du centre hospitalier de Charleville-Mézières, établissement du centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes (CHINA), à compter du 29 mai 2019. Lors d'une consultation, le 3 février 2020, Mme B, qui avait été informée de l'orientation en siège du fœtus, a accepté d'accoucher par voie basse. Le 20 février 2020, Mme B a été admise au sein du CHINA afin d'être assistée dans le cadre de son accouchement. Des complications sont intervenues le 21 février 2020 au matin alors que l'accouchement était en cours, le rythme cardiaque du fœtus s'étant altéré de façon soudaine. Du fait de ces difficultés, A D, la fille de Mme B, est née en état de détresse vitale ce qui a nécessité sa prise en charge au service de soins intensifs du CHINA, puis son transfert au service de réanimation néonatale du centre hospitalier universitaire (CHU) de Reims. Malgré les soins dont elle a bénéficié, A D a présenté une encéphalopathie aigüe et une spasticité. Mme B a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) le 1er avril 2021. Un expert désigné par la CCI a remis son rapport le 24 janvier 2022. Par un avis du 29 mars 2022, la CCI a estimé que le CHINA avait commis des fautes de nature à engager sa responsabilité lors de la prise de Mme B à l'occasion de son accouchement et a invité l'assureur de cet établissement, l'Agence de gestion des sinistres médicaux (AGSM), à proposer une indemnisation à la requérante. Par un courrier du 15 septembre 2022, le CHINA a informé Mme B qu'il refusait de l'indemniser. Mme B demande au tribunal de condamner le CHINA de réparer les préjudices subis par sa fille, A D.

Sur la responsabilité du centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes :

2. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " I. - Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. () Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel. () En cas de litige, il appartient au professionnel ou à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen. () ".

3. La circonstance que l'accouchement par voie basse constitue un évènement naturel et non un acte médical ne dispense pas les médecins de l'obligation de porter, le cas échéant, à la connaissance de la femme enceinte les risques qu'il est susceptible de présenter eu égard notamment à son état de santé, à celui du fœtus ou à ses antécédents médicaux, et les moyens de les prévenir. En particulier, en présence d'une pathologie de la mère ou de l'enfant à naître ou d'antécédents médicaux entraînant un risque connu en cas d'accouchement par voie basse, l'intéressée doit être informée de ce risque ainsi que de la possibilité de procéder à une césarienne et des risques inhérents à une telle intervention.

4. Il résulte de l'instruction que Mme B a accepté d'accoucher par voie basse le 3 février 2020, alors que le fœtus était orienté en siège, sur les conseils du médecin du CHINA ayant assuré le suivi de sa grossesse. Mme B soutient qu'elle a été informée oralement d'un risque de surpoids chez le fœtus et d'une augmentation du risque d'incident lors d'une grossesse future en cas d'accouchement par césarienne. En outre, elle indique que le médecin l'avait encouragée à opter pour un accouchement par voie basse du fait de la largeur de son bassin. Enfin, elle indique que la réalisation d'une version par manœuvre externe, afin de réorienter le fœtus préalablement à l'accouchement, lui a été déconseillée en raison de la faible probabilité de réussite d'une telle action. En revanche, Mme B soutient qu'elle n'a reçu aucune information sur les risques inhérents à un accouchement par voie basse, en particulier en cas de présentation de l'enfant par le siège. Le CHINA, à qui il appartient d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à Mme B, n'établit pas qu'il aurait porté à la connaissance de Mme B les avantages et les risques respectifs des différentes voies d'accouchement. Par suite, du fait de ce défaut d'information, le CHINA a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

5. En second lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

6. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du 24 janvier 2022 que, le 21 février 2020, alors que les premières phases de l'accouchement par le siège se déroulaient normalement, le rythme cardiaque A D s'est altéré de manière brutale et prolongée à partir de 7h08, ce qui nécessitait une extraction rapide de l'enfant afin de ne pas l'exposer à une hypoxie prolongée. Or, l'expertise relève que le personnel médical, et en particulier le médecin obstétricien, n'a pas adopté une réaction rapide et adaptée. Selon les experts, la descente de A D aurait dû être accélérée par la réalisation d'une grande extraction, c'est-à-dire la traction de l'enfant par les jambes, la présentation du siège complet étant déjà engagée à partie moyenne à ce stade. Si le CHINA fait valoir que les recommandations du Collège national des gynécologues et obstétriciens (CNGOF) ne préconisent pas la réalisation d'une telle manœuvre dans le cas d'un accouchement par le siège, il résulte des termes de ces recommandations, produites en défense dans le cadre de l'instance, que la grande extraction est déconseillée sur un fœtus unique uniquement lorsque la descente n'est pas engagée. Les documents produits par le CHINA ne sont donc pas de nature à remettre en cause l'appréciation des experts, le fait qu'Elsa D était engagée à partie moyenne lorsque son rythme cardiaque s'est altéré n'étant pas contesté. Le CHINA fait également valoir que le médecin obstétricien a été confronté à une présentation sacro-transverse A D, qui a nécessité de procéder à une rotation de l'enfant afin de replacer son dos en direction du praticien, ainsi qu'à un relèvement des bras, ces difficultés ayant compliqué la descente de l'enfant. Néanmoins, le rapport d'expertise du 24 janvier 2022 relève que, d'une part, un dégagement en position sacro-transverse ne constitue pas une anomalie dans le cadre d'une présentation par le siège et que, d'autre part, le déclenchement d'une césarienne en procédure code rouge, c'est à dire de manière très urgente, ne constituait pas une réaction appropriée au relèvement des bras, A D ayant d'ailleurs pu achever la descente par voie basse malgré cette difficulté, aucune césarienne n'ayant finalement été réalisée. Dans ces circonstances, l'équipe médicale ayant assistée Mme B lors de son accouchement n'a pas réagi de manière opportune et conformément aux règles de l'art face aux difficultés auxquelles elle a été confrontée, celles-ci ne présentant aucun caractère d'anormalité dans le cadre d'un accouchement par le siège. Par suite, le CHINA a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

Sur le lien de causalité :

7. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du 24 janvier 2022 que les manquements commis lors de l'accouchement de Mme B et qui ont été décrits au point précédent sont la cause directe, certaine et exclusive de l'état de détresse vitale à la naissance A D. Cet état et les symptômes précoces d'encéphalopathie aigüe présentés par A D immédiatement après l'accouchement sont symptomatiques d'une anoxie néonatale. En outre, le CHINA n'a pas réalisé, à la naissance, les prélèvements sanguins permettant de mesurer le pH artériel et il n'établit pas qu'il n'existait pas d'acidose artérielle à l'issue de l'accouchement, l'acidose étant une conséquence du manque d'oxygène. Dans ces conditions, il est établi qu'Elsa D a souffert, lors de l'accouchement, d'une hypoxie aigüe qui a eu pour conséquence une anoxie néonatale. Néanmoins, les experts ont estimé, au 24 janvier 2022, qu'il n'était pas certain que l'état actuel A D soit imputable à cette anoxie du fait de la discordance entre la gravité des troubles dont elle souffre et du caractère limité des lésions constatées à l'IRM le 26 février 2020. Dans ces conditions, les experts ont préconisé la réalisation d'une IRM cérébrale, du tronc cérébral et de la moelle ainsi que d'une consultation génétique afin de vérifier l'absence d'une autre cause, notamment génétique, des symptômes A D. Si Mme B a fait réaliser le 20 juin 2022 une IRM encéphalique, confirmant l'existence de lésions, ainsi que des analyses génétiques, les 27 juillet 2022 et 19 septembre 2023 qui n'ont mis en évidence aucune anomalie génétique, l'interprétation de ces résultats, qui est contestée par le CHINA et son médecin conseil, n'est pas corroborée par un avis médical détaillé. Dans ces conditions, il y a lieu, avant dire droit et avant de statuer sur la requête de Mme B et les conclusions des parties, d'ordonner une expertise afin de déterminer, dans les conditions prescrites à l'article 1er du présent jugement, d'une part, si l'état de santé A D est la conséquence de l'anoxie néonatale dont elle a été victime le 21 février 2020, et, le cas échéant, d'autre part, d'évaluer ses préjudices.

DECIDE :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête de Mme B, procédé, en présence de Mme B, du CHINA et de la CPAM de la Haute-Marne, par un collège composé de deux experts, l'un spécialisé en neuropédiatrie, l'autre en génétique, à la mission suivante :

1) Convoquer les parties ;

2) Se faire communiquer l'ensemble des documents nécessaires à l'exécution de la présente mission ;

3) Dans l'hypothèse où les éléments à disposition de l'expert ne seraient pas suffisants, faire réaliser, sous réserve de l'accord des représentants légaux A D, les examens complémentaires strictement nécessaires à l'exécution de la présente mission, et notamment une IRM cérébrale, du tronc cérébral et de la moelle ainsi qu'une consultation génétique ;

4) Déterminer si l'état de santé A D est la conséquence de l'anoxie dont elle a été victime le 21 février 2020 et, le cas échéant, en l'absence de cause exclusive, déterminer, en pourcentage, l'incidence de chacune des causes de l'état de santé de l'enfant ;

5) Dans l'hypothèse où il existerait un lien entre l'anoxie subie par A D et son état de santé, décrire l'évolution de cet état depuis l'expertise du 24 novembre 2021 et examiner l'enfant ;

6) Déterminer la date de consolidation ou, à défaut, d'indiquer la date prévisionnelle ou la période à laquelle elle pourrait être acquise et préciser si l'état de l'enfant est susceptible d'amélioration ou d'aggravation ;

7) Dans l'hypothèse où cette date pourrait être fixée, décrire l'ensemble des préjudices patrimoniaux, assistance d'une tierce personne notamment, et personnels (déficit fonctionnel, souffrances endurées, préjudice esthétique etc) subis par A D avant et après la date de consolidation ;

8) En cas d'impossibilité de fixer une date de consolidation, décrire les différents postes de préjudice, en particulier s'agissant des besoins d'assistance d'une tierce personne A D, d'une part, pour la période allant de la date de la naissance à la date de la future expertise et, d'autre part, de cette dernière date jusqu'à la date prévisionnelle ou la période à laquelle la consolidation est susceptible d'être acquise ;

9) De manière générale, donner toutes précisions et informations utiles permettant au tribunal d'évaluer les préjudices patrimoniaux et personnels subis par l'enfant ;

10) Déterminer les préjudices subis par Mme B.

Article 2 : L'expert sera désigné par le président du tribunal. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par le président du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 3 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, au centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes, à la caisse primaire d'assurance maladie des Ardennes ainsi qu'à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne.

Délibéré après l'audience du 12 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Deschamps, président,

M. Maleyre, premier conseiller,

M. Henriot, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 avril 2024.

Le rapporteur,

signé

J. HENRIOTLe président,

signé

A. DESCHAMPS

Le greffier,

signé

A. PICOT

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