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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2203016

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2203016

mercredi 24 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2203016
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des mémoires et des pièces, enregistrés le 27 décembre 2022, le 16 janvier 2023 et le 23 juin 2023, M. B A, représenté par Me Delalande, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 30 000,00 euros en réparation du préjudice que lui ont causé les mesures prises pour prévenir la propagation de la peste porcine, assortis des intérêts et de la capitalisation des intérêts à compter du 26 septembre 2022 ;

2°) d'enjoindre l'Etat à retirer les clôtures ainsi que leurs soubassements et fondations afférents, à procéder à la plantation d'arbres sur des parties dénudées et à procéder à la remise en état des bornes retirées sous astreinte de 50 000,00 euros par mois de retard à l'issue d'un délai de trois mois à compter de la notification du jugement ;

3°) d'appeler en garantie le préfet de la région Grand Est ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000,00 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté n° 2018-576 du 8 octobre 2018 du préfet des Ardennes relatif aux mesures d'urgence et de surveillance à mettre en place en matière d'élevage, de déplacement en forêt et d'activité professionnelle en forêt dans le périmètre d'intervention suite à la découverte de cas de peste porcine sur des sangliers sauvages en Belgique est illégal ;

- l'illégalité fautive de l'arrêté n° 2018-576 du 8 octobre 2018 du préfet des Ardennes lui a causé un préjudice ;

- la responsabilité de l'administration peut être engagée en raison des conséquences de règlements légaux, sa situation présentant un caractère anormal et spécial ;

- ces arrêtés ont entrainé une rupture de l'égalité devant les charges publiques ;

- il a subi un dommage de travaux publics ;

- il a subi un préjudice de perte d'exploitation à hauteur de 3 000,00 euros entre 2019 et 2020 ;

- il va subir une perte d'exploitation future à hauteur de 10 000,00 euros ;

- la remise en état des bornes s'élève à 4 140,00 euros ;

- il a été privé de la jouissance de son bien et sollicite une indemnisation à hauteur de 3 860,00 euros ;

- il a subi un préjudice moral à hauteur de 9 000,00 euros ;

- l'ouvrage public ayant été exécuté illégalement, il sollicite la remise en état de ses parcelles.

Par des mémoires en défense enregistrés le 28 mars 2023 et le 15 novembre 2023, le préfet des Ardennes conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête de M. A est irrecevable en l'absence de décision préalable ;

- les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par des mémoires enregistrés les 29 novembre 2023 et 18 février 2024, la préfète de la région Grand-Est conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la requête de M. A est irrecevable en l'absence de décision préalable ;

- les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par une lettre du 20 février 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, de la période à laquelle il était envisagé d'appeler l'affaire à une audience et que l'instruction pourrait être close à partir 11 mars 2024 sans information préalable.

Une ordonnance de clôture immédiate de l'instruction a été prise 12 mars 2024.

Deux mémoires présentés par M. A, le 26 mars 2024 et le 1er avril 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction, n'ont pas été communiqués.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Alibert,

- les conclusions de M. Friedrich, rapporteur public,

- et les observations de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, exploitant forestier, est propriétaire de plusieurs parcelles situées notamment sur les communes d'Escombres-et-le-Chesnois, du Montil, de Messincourt et de Matton-Clemency. Après la découverte de sangliers porteurs de la peste porcine africaine en Belgique et afin d'éviter la prolifération de cette épidémie sur le territoire français, une clôture a été érigée sur la zone frontalière. Par arrêté préfectoral en date du 9 octobre 2018, le préfet des Ardennes a interdit toute activité forestière au sein d'une zone d'observation renforcée comprenant notamment les communes de Messincourt et d'Escombres-et-le-Chesnois. Par arrêté préfectoral en date du 15 octobre 2018, le préfet des Ardennes a abrogé l'arrêté du 9 octobre 2018. La commune de Matton-et-Clémency a ensuite été classée, par arrêté du 18 janvier 2019, en zone d'observation renforcée du 20 janvier au 28 février 2019, puis en zone d'observation par arrêté du 26 février 2019, à l'exception d'une partie de parcelle frontalière avec la Belgique, classée en zone blanche depuis. Les communes de Messincourt et d'Escombres-et-le-Chesnois ont été partiellement classées en zone d'observation du 14 décembre 2019 au 1er janvier 2021 par arrêté du 10 décembre 2019. M. A demande au tribunal l'indemnisation des préjudices qu'il estime avoir subis à la suite de la pose de la clôture et des mesures de police prises par le préfet des Ardennes.

Sur la fin de non-recevoir :

2. Aux termes de l'article L. 114-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Lorsqu'une demande est adressée à une administration incompétente, cette dernière la transmet à l'administration compétente et en avise l'intéressé ". Aux termes de l'article L. 114-3 du même code : " Le délai au terme duquel est susceptible d'intervenir une décision implicite de rejet court à compter de la date de réception de la demande par l'administration initialement saisie ".

3. Il résulte de l'instruction que M. A a adressé le 22 septembre 2022 sa réclamation préalable à la préfecture des Ardennes qui l'a réceptionnée le 26 septembre 2022. Par suite, une décision implicite de rejet est réputée être née du silence gardé par la préfète de la région Grand-Est le 26 décembre 2022. Par suite, la fin de non-recevoir tirée du défaut de liaison du contentieux doit être écartée.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité pour faute :

4. Les conditions d'engagement de la responsabilité pour faute d'une personne publique supposent l'existence d'une faute, l'existence d'un dommage réel, actuel, direct et certain et l'existence d'un lien de causalité entre la faute commise et le dommage. L'intervention d'une décision illégale peut constituer une faute susceptible d'engager la responsabilité de l'administration.

5. M. A se prévaut de l'illégalité de l'arrêté n° 2018-576 en date du 9 octobre 2018 par lequel le préfet des Ardennes a interdit toute activité économique se situant en forêt et en lisière de forêt notamment sur les communes de Messincourt et d'Escombres-et-le-Chesnois. Il affirme que les mesures de police restreignant la possibilité de se rendre sur ses parcelles se sont poursuivies pendant deux ans alors qu'elles n'étaient plus utiles notamment car les parcelles cultivées étaient exclues du dispositif et que la clôture était en mauvaise état. Il affirme également que la hauteur de la clôture était excessive. Toutefois, il résulte de l'instruction et il n'est pas contesté par le requérant que la situation sanitaire à la frontière franco-belge rendait nécessaire fin 2018 une limitation des divagations des sangliers dans les forêts des Ardennes et des mesures destinées à prévenir tout accident lors des chasses de régulation mises en œuvre pour limiter la propagation de la maladie. Par suite, l'interdiction d'accès à certaines zones particulièrement sensibles de ce territoire, était une mesure nécessaire. En outre, cet arrêté a été pris en application de l'arrêté interministériel du 8 octobre 2018 relatif aux mesures de prévention et de surveillance à mettre en place en matière de chasse et d'activité forestière dans le périmètre d'intervention à la suite de la découverte de cas de peste porcine africaine sur des sangliers sauvages en Belgique. Le requérant n'est donc pas fondé à soutenir qu'il serait dépourvu de base légale. Enfin, la hauteur de la clôture ou son impact n'ont pas de conséquence sur la légalité de la décision attaquée qui ne traite que des mesures visant à limiter les déplacements en forêt. Par suite, en l'absence d'illégalité fautive, le requérant n'est pas fondé à invoquer la responsabilité pour faute de l'Etat.

En ce qui concerne la responsabilité sans faute du fait de la rupture de l'égalité devant les charges publiques :

6. La responsabilité de la puissance publique peut se trouver engagée, même sans faute, sur le fondement du principe d'égalité des citoyens devant les charges publiques, lorsqu'une mesure légalement prise a pour effet d'entrainer au détriment d'une personne physique ou morale, un préjudice grave et spécial, qui ne peut être regardé comme une charge lui incombant normalement.

7. M. A allègue que les dommages subis du fait de l'édiction des mesures de police en lien avec la lutte contre l'épidémie de peste porcine auraient un caractère anormal et spécial. Il indique ne pas avoir pu prévenir la chalarose sur ses parcelles. Toutefois, il résulte de l'instruction que les communes de Messincourt et d'Escombres-et-le-Chesnois n'ont été concernées que peu de temps par les mesures d'interdiction d'exploitation. S'agissant de la commune de Matton-et-Clemency, si elle a été soumise à des restrictions d'accès plus importante du fait de son classement en zone d'observation renforcée puis en zone d'observation entre 2018 et 2021, l'article 3 de l'arrêté du préfet de la Marne du 28 février 2019 prévoyait la possibilité de solliciter des dérogations afin de pouvoir réaliser les interventions de gestion forestière urgentes. Or, M. A ne justifie pas avoir demandé une telle dérogation. Ainsi, si M. A produit des éléments généraux sur les conséquences des mesures de police et une attestation d'un technicien forestier indiquant la présence de la chalarose sur les parcelles cadastrées 24, 25, 91, 92, 93 et 94 de la commune de Matton-Clémency, il ne démontre ni l'existence d'un lien de causalité entre le développement de la chalarose et les restrictions opérées par l'arrêté, ni le caractère grave du dommage allégué. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à invoquer la responsabilité de l'Etat pour rupture d'égalité devant les charges publiques.

En ce qui concerne la responsabilité sans faute du fait d'un dommage de travaux publics :

8. Le maître de l'ouvrage est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que les ouvrages publics dont il a la garde peuvent causer aux tiers tant en raison de leur existence que de leur fonctionnement ainsi que des dommages causés par l'exécution de travaux publics. Il ne peut dégager sa responsabilité que s'il établit que ces dommages résultent de la faute de la victime ou d'un cas de force majeure. La victime doit toutefois apporter la preuve de la réalité et de l'actualité des préjudices qu'elle allègue avoir subis et de l'existence d'un lien de causalité entre l'ouvrage public et lesdits préjudices, et justifier que ces derniers présentent un caractère spécial et anormal.

9. M. A se prévaut de dommages liés à la construction et à l'existence de la clôture et il est constant que le requérant est tiers à cet ouvrage public. D'abord, la clôture mise en place pour contenir l'épidémie de peste porcine a été posée à proximité de la limite de propriété du requérant ou de façon à n'impacter que des parties de parcelles sur lesquelles n'était présente que de la végétation sans valeur vénale. Ainsi, le requérant ne démontre pas avoir subi un préjudice de jouissance à la suite de la mise en place de la clôture. Ensuite, en se bornant à produire des documents généraux sur les conséquences de l'implantation de la clôture sur l'économie forestière ardennaise et une expertise forestière portant sur une seule parcelle, effectuée en 2022 soit 8 ans après ladite implantation et évaluant à 609,85 euros le préjudice subi du fait de la création de la clôture, M. A ne démontre pas que l'existence de la clôture l'aurait privé d'une part suffisamment importante de sa production pour que son dommage soit qualifié d'anormal. En outre, le requérant se borne à évoquer l'existence de désagréments ayant causé un préjudice moral sans développer les éléments permettant d'établir le fait générateur et l'existence d'un lien de causalité. Par suite, les demandes indemnitaires du requérant tendant à la réparation de son préjudice de jouissance, de son préjudice d'exploitation future et de son préjudice moral doivent être rejetées. Toutefois, le requérant se prévaut d'un préjudice lié à la réimplantation des bornes. Il résulte de l'instruction que la construction de la clôture a nécessité l'arrachage de bornes destinées à délimiter les parcelles du requérant. Le préjudice lié à la destruction de ces repères, indispensables à l'activité forestière du requérant, présentent un caractère anormal et spécial. Par suite, il convient de condamner l'Etat à verser à M. A une somme de 4 140,00 euros correspondant à la remise en place des bornes, si mieux n'aime l'Etat réaliser les travaux qui lui incombent.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Il ne résulte pas de l'instruction qu'un dommage perdurerait malgré l'indemnisation du requérant ou la remise en état des bornes. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être écartées.

Sur les frais liés à l'instance :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par M. A au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. A une somme de 4 140,00 euros correspondant à la remise en place des bornes, si mieux n'aime l'Etat réaliser les travaux qui lui incombent.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée au préfet des Ardennes et à la préfète de la région Grand-Est.

Délibéré après l'audience du 3 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. Deschamps, président,

Mme Alibert, première conseillère,

M. Henriot, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juillet 2024.

La rapporteure,

signé

B. ALIBERTLe président,

signé

A. DESCHAMPSLe greffier,

signé

A. PICOT

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