Le Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne a été saisi par M. A... d’un recours pour excès de pouvoir contre un arrêté du maire de Chenay du 5 juin 2023, qui ne s’opposait pas à sa déclaration préalable de travaux pour l’extension d’un bâtiment viticole, mais sous réserves de prescriptions. Le tribunal a jugé qu’une décision de non-opposition tacite était née le 3 mai 2023, faute pour la commune d’avoir notifié régulièrement une demande de pièces complémentaires par lettre recommandée avec accusé de réception, conformément aux articles R. 423-38 et R. 424-1 du code de l’urbanisme. Par conséquent, l’arrêté du 5 juin 2023, qui ajoutait des prescriptions à cette décision tacite, a été annulé.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 3 août 2023 et 19 septembre 2025 et des mémoires non communiqués enregistrés le 7 novembre 2025, M. B... A..., représenté par Me Chalon, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté, en date du 5 juin 2023, par lequel le maire de la commune de Chenay ne s’est pas opposé à sa déclaration préalable de travaux relative à l’extension d’un bâtiment « sous réserve du respect de prescriptions relatives à la gestion des eaux pluviales générées par la construction et à la réalisation de la toiture et du bardage vertical des nouvelles extensions en zinc à joint debout » ;
2°) de juger qu’il bénéficiait d’une déclaration de non-opposition tacite à la date du 3 mai 2023 ;
3°) de mettre à la charge de la commune de Chenay la somme de 2 500 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- il a bénéficié d’une décision de non-opposition tacite à la date du 3 mai 2023 à défaut de tout envoi par lettre recommandé avec accusé réception d’une demande de pièces complémentaires, dans le délai d’instruction d’un mois ;
- cette décision tacite est définitive dès lors qu’aucune procédure de retrait n’a été diligentée dans le délai de trois mois visé à l’article L. 423-5 du code de l’urbanisme ; la commune reconnait qu’aucune procédure contradictoire n’a été respecté ;
- la prescription lui imposant la réalisation de la toiture et du bardage vertical des nouvelles extensions en zinc, à joint debout, n’est pas motivée et illégal.
Par des mémoires en défense enregistrés les 5 octobre 2023 et 14 octobre 2025, la commune de Chenay, représentée par la Selas Devarenne Associés Grand Est, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de M. A... sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
La clôture d’instruction a été fixée au 7 novembre 2025 par une ordonnance du 20 octobre 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l’urbanisme ;
- le code de justice administrative.
Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;
Après avoir entendu au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Amelot, premier conseiller,
- les conclusions de M. Torrente, rapporteur public ;
- et les observations de Me Delachambre-Ferrer, représentant la commune de Chenay.
Considérant ce qui suit :
1. Le 3 avril 2023, M. A..., exploitant vitivinicole, a déposé en mairie de Chenay une déclaration préalable pour l’extension d’un bâtiment sur un terrain situé 4 rue Jacquette. Par un arrêté du 5 juin 2023, le maire de Chenay ne s’est pas opposé à cette déclaration préalable « sous réserve du respect de prescriptions relatives à la gestion des eaux pluviales générées par la construction et à la réalisation de la toiture et du bardage vertical des nouvelles extensions en zinc à joint debout ». Dans le dernier état de ses écritures, M. A... demande l’annulation de cet arrêté à titre principal, en tant qu’il comporte cette prescription ou, à titre subsidiaire, son annulation intégrale.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
S’agissant de la portée de l’arrêté du 5 juin 2023 de non-opposition à déclaration préalable sous réserve du respect de prescriptions » :
2. Aux termes de l’article R. 423-23 du code de l'urbanisme : « Le délai d'instruction de droit commun est de : / a) Un mois pour les déclarations préalables ; (…) ». Aux termes de l’article R. 423-19 dudit code : « Le délai d’instruction court à compter de la réception en mairie d’un dossier complet ». L’article R. 423-38 du code de l’urbanisme prévoit également que : « Lorsque le dossier ne comprend pas les pièces exigées en application du présent livre, l'autorité compétente, dans le délai d'un mois à compter de la réception ou du dépôt du dossier à la mairie, adresse au demandeur ou à l'auteur de la déclaration une lettre recommandée avec demande d'avis de réception ou, dans le cas prévu par l'article R. 423-48, un échange électronique, indiquant, de façon exhaustive, les pièces manquantes ». Aux termes de l’article R. 423-39 de ce code : « L’envoi prévu à l’article R. 423-38 précise : / a) Que les pièces manquantes doivent être adressées à la mairie dans le délai de trois mois à compter de sa réception ; / b) Qu’à défaut de production de l’ensemble des pièces manquantes dans ce délai, la demande fera l’objet d’une décision tacite de rejet en cas de demande de permis ou d’une décision tacite d’opposition en cas de déclaration ; / c) Que le délai d’instruction commencera à courir à compter de la réception des pièces manquantes par la mairie ». Aux termes de l’article R. 424-1 du même code : « A défaut de notification d'une décision expresse dans le délai d'instruction déterminé comme il est dit à la section IV du chapitre III ci-dessus, le silence gardé par l'autorité compétente vaut, selon les cas : a) Décision de non-opposition à la déclaration préalable ;(...) ».
3. La commune de Chenay se prévaut des attestations de Mme Briot, secrétaire de mairie, et de Mme C..., première adjointe, selon lesquelles un courrier de demande de pièces complémentaires en date du 24 avril 2023 a été déposé le jour même dans la boite aux lettres de M. A.... Ces attestations ne suffisent cependant pas à établir que la notification a été régulièrement faite à l’intéressé. Il en résulte que le requérant est fondé à soutenir qu’une décision de non-opposition tacite est née le 3 mai 2023. Par suite, l’arrêté attaqué du 5 juin 2023 de non-opposition assorti de prescriptions doit être regardé comme une décision de retrait de la décision de non-opposition tacite née le 3 mai 2023.
S’agissant de la légalité de cette décision de retrait de la décision de non opposition tacite :
4. En premier lieu, aux termes de l’article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration : « Les décisions mentionnées à l’article L. 211-2 n’interviennent qu’après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. (...) ». Aux termes de l’article L. 211-2 du même code : « Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : (...) 4° Retirent ou abrogent une décision créatrice de droits ; (..) ».
5. La décision portant retrait d’une décision tacite de non-opposition à déclaration préalable est au nombre de celles qui doivent être motivées en application des dispositions visées au point précédent. Elle doit donc être précédée d’une procédure contradictoire, permettant au titulaire de la décision d’être informé de la mesure qu’il est envisagé de prendre, ainsi que des motifs sur lesquels elle se fonde et de bénéficier d’un délai suffisant pour présenter ses observations. Le respect, par l’autorité administrative compétente, de la procédure contradictoire prévue par les dispositions de l’article L. 121-1 du code des relations entre le public et l’administration constitue une garantie pour le titulaire d’une décision tacite de non opposition à déclaration préalable que cette autorité entend retirer. La décision de retrait est illégale s’il ressort de l’ensemble des circonstances de l’espèce que le bénéficiaire a été effectivement privé de cette garantie.
6. En l’espèce, l’arrêté du 5 juin 2023 contesté, qui a retiré la décision tacite de non opposition à déclaration préalable dont M. A... disposait, devait être précédé d’une procédure contradictoire en application de l’article L. 121-1 du code des relations entre le public et l’administration. Dès lors qu’aucune procédure contradictoire n’a été engagée, l’arrêté du 5 juin 2023 a été pris à l’issue d’une procédure irrégulière et doit être annulé.
7. En second lieu, aux termes de l’article L. 424-3 du code de l'urbanisme : « Lorsque la décision rejette la demande ou s'oppose à la déclaration préalable, elle doit être motivée. (…) Il en est de même lorsqu'elle est assortie de prescriptions (...) ».
8. L’arrêté du 5 juin 2023 par lequel le maire de Chenay ne s’est pas opposé à la déclaration préalable qui contient la prescription imposant la réalisation de la toiture et du bardage vertical des nouvelles extensions en zinc, à joint debout, ne mentionne pas les textes sur lesquels celle-ci se fonde. Dès lors, M. A... est fondé à soutenir que cette prescription n’est pas motivée en droit.
9. Il résulte de ce qui précède que l’arrêté du 5 juin 2023 doit être annulé. Cette annulation implique la renaissance de la décision de non-opposition tacite qui est née le 3 mai 2023.
Sur les frais liés au litige :
10. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. A..., qui n’est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par la commune de Chenay au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de la commune de Chenay le versement à M. A... d’une somme de 1 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du maire de Chenay de non-opposition à déclaration préalable sous réserve de prescriptions du 5 juin 2023 est annulé.
Article 2 : La commune de Chenay versera une somme de 1 500 euros à M. A... au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Les conclusions présentées par la commune de Chenay au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetés.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et à la commune de Chenay.
Délibéré après l'audience du 18 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Deschamps, président,
M. Amelot, premier conseiller,
M. Paggi, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 décembre 2025.
Le rapporteur,
F. AMELOT
Le président,
A. DESCHAMPS
Le greffier,
A. PICOT
La République mande et ordonne au préfet de la Marne en ce qui le concerne et a tous commissaires de justice a ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l’exécution de la présente décision