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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2302717

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2302717

mercredi 23 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2302717
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantSCP SAMMUT CROON JOURNÉ-LÉAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 novembre 2023, Mme B A

et M. C A, agissant tant en leur qualité d'ayants droits de Mme D A, leur mère, qu'en leur nom propre, représentés par Me Coubris, demandent au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier d'Épernay, également dénommé centre hospitalier Auban-Moët, à leur verser la somme totale de 111 257,03 euros, assortie des intérêts au taux légal ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier d'Auban-Moët la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le centre hospitalier Auban-Moët a commis une faute de nature à engager

sa responsabilité dans le cadre de la prise en charge de Mme D A leur mère ;

- cette faute est constituée par un défaut de diagnostic de l'hémorragie méningée qui a entrainé le décès de Mme D A ;

- le centre hospitalier Auban-Moët est responsable des préjudices consécutifs

à la dégradation de l'état de santé de Mme D A et à son décès à hauteur de 80 % ;

- les préjudices en lien avec la faute commise par l'établissement doivent être évalués de la manière suivante :

* 400,50 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire de Mme D A ;

* 35 000 euros au titre des souffrances endurées par Mme D A ;

* 30 000 euros au titre du préjudice d'angoisse de mort imminente

de Mme D A ;

* 20 000 euros au titre du préjudice d'affection de Mme B A ;

* 20 000 euros au titre du préjudice d'affection de M. C A ;

* 5 612,31 au titre des frais d'obsèques exposés par Mme B A ;

* 244,22 euros au titre des frais de déplacement exposés par Mme B A.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 février 2024, le centre hospitalier d'Épernay, également dénommé centre hospitalier Auban-Moët, représenté par Me Journé-Léau, conclut

à ce que sa condamnation soit limitée à la somme de 15 513,42 euros.

Il fait valoir que le préjudice d'angoisse de mort imminente n'est pas établi et qu'il n'est responsable des chefs de préjudices invoqués qu'à hauteur de 50%.

La mutuelle de santé agricole Marne-Ardennes-Meuse et la société Reylens Mutual Insurance, auxquelles la requête a été communiquée, n'ont pas produit d'observations.

La clôture de l'instruction a été fixée au 28 juin 2024 par une ordonnance du 5 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Henriot, conseiller ;

- et les conclusions de M. Friedrich, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D A, née le 23 novembre 1966, a été conduite au service

des urgences du centre hospitalier Auban-Moët d'Épernay, le 13 juillet 2019 après avoir été prise en charge par les services de secours en raison d'une céphalée intense. Le 14 juillet, à la suite du diagnostic d'une névralgie d'Arnold traitée par des antalgiques et des anti-inflammatoires

Mme A a été invitée à rejoindre son domicile. Après avoir subi un nouvel épisode de céphalée brutale, elle s'est à nouveau présentée au service des urgences du centre hospitalier Auban-Moët le 31 juillet 2019. Le lendemain, elle a bénéficié d'un scanner cérébral qui a mis en évidence

une hémorragie méningée, cette pathologie ayant nécessité son transfert vers un service spécialisé du centre hospitalier universitaire de Reims. Mme D A est décédée le 10 août 2019 au sein de cet établissement. Le 25 août 2020, l'assureur du centre hospitalier Auban-Moët a adressé à Mme B A et M. C A, enfants et ayants droits de Mme D A, une offre d'indemnisation d'un montant de 2 088,50 euros. Mme et M. A ont rejeté cette offre et ont saisi la commission de conciliation et d'indemnisation (CCI) de Champagne-Ardenne

le 17 novembre 2021. Par un avis du 28 juin 2022, au vu d'un rapport d'expertise déposé

le 5 mai 2022, la CCI a estimé que le centre hospitalier Auban-Moët avait commis, dans le cadre de la prise en charge de Mme D A, une faute de nature à engager sa responsabilité à hauteur de 65%. À l'invitation de la CCI, l'assureur cet établissement a adressé

à Mme et M. A une seconde offre d'indemnisation d'un montant de 11 921,75 euros qui a également été rejetée par les enfants de la patiente. Mme B A et M. C A demandent au tribunal de condamner le centre hospitalier d'Auban-Moët à leur verser la somme totale de 111 257,03 euros.

Sur la responsabilité du centre hospitalier Auban-Moët :

2. Aux termes des dispositions de l'article L.1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

3. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport de l'expertise diligentée

par la CCI du 5 mai 2022 et de l'avis de la CCI du 28 juin 2022 que,

après que Mme D A a été conduite au service des urgences du centre hospitalier Auban-Moët le 13 juillet 2019, le médecin ayant assuré sa prise en charge a attribué ses symptômes à une névralgie d'Arnold. Néanmoins, le scanner cérébral réalisé dans ce même établissement

le 1er août 2019 après que Mme A s'est à nouveau présentée au service des urgences du fait d'un nouvel épisode de céphalée intense a permis de diagnostiquer qu'une hémorragie méningée consécutive à une rupture d'anévrisme était à l'origine des douleurs de la patiente. Dès lors, en attribuant la cause des douleurs céphalées de Mme A à une névralgie d'Arnold, le centre hospitalier Auban-Moët a commis une erreur de diagnostic, ce qui n'est pas contesté par l'établissement. En outre, l'expert missionné par la CCI a estimé que les symptômes que présentait Mme A le 13 juillet 2019, à savoir une céphalée intense non traumatique, une photophobie, une cervicalgie et une hypertension auraient dû conduire le service des urgences à envisager, en premier lieu, l'hypothèse d'une hémorragie méningée ou sous-arachnoïdienne. Dès lors, en ne cherchant pas à vérifier l'existence d'une telle pathologie, le centre hospitalier Auban-Moët n'a pas procédé aux investigations appropriées à l'état de santé de la patiente. Un tel manquement est également relevé par l'expert mandaté par l'assureur de l'établissement dans le cadre

d'une expertise amiable réalisée le 27 mai 2020. Par suite, l'erreur de diagnostic commise

par le centre hospitalier Auban-Moët lors de la prise en charge de Mme A les 13

et 14 juin 2019 constitue une faute de nature à engager la responsabilité de cet établissement.

Sur le lien de causalité :

4. En premier lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport de l'expertise diligentée par la CCI du 5 mai 2022 et de l'avis de la CCI du 28 juin 2022, que l'erreur de diagnostic commise par le centre hospitalier Auban-Moët les 13 et 14 juillet 2019 a empêché

Mme A de recevoir un traitement approprié pour la rupture d'anévrisme dont elle avait été victime. Par suite, les préjudices subis par Mme A du 14 juillet 2019, date de sa sortie de l'hôpital, au 31 juillet 2019, date de la survenance de la récidive de l'anévrisme, sont en lien direct et certain avec la faute commise par le centre hospitalier Auban-Moët.

5. En second lieu, il résulte de l'instruction que l'absence de soins appropriés

les 13 et 14 juillet 2019 a fait perdre une chance à Mme A d'échapper à la récidive de rupture d'anévrisme qui a entrainé l'hémorragie méningée qui s'est déclarée le 31 juillet 2019 et qui a causé le décès de la patiente le 10 août 2019. Dans ces circonstances, l'expert et la CCI ont estimé que la perte de chance, pour Mme A, d'échapper au décès du fait de la faute commise

par le centre hospitalier Auban-Moët devait être évaluée à 65 %. Le centre hospitalier Auban-Moët fait valoir qu'un taux de perte de chance de 50 % doit être retenu en s'appropriant les conclusions de l'expert mandaté par son assurance et de son médecin conseil qui fondent leur analyse sur des données issues d'une publication de la revue Neurosurgery datant de 2009. Néanmoins, alors que l'établissement défendeur produit l'intégralité de la publication sans la traduire et sans mettre en évidence les passages qu'il juge pertinents, il résulte de ce document que le taux de récidive dans le cas d'une hémorragie méningée ayant été traitée de manière appropriée est de 7 %. Dès lors,

le taux de perte de chance de 50 % dont se prévaut le centre hospitalier Auban-Moët n'est pas étayé de manière probante. Enfin, les requérants soutiennent que le taux perte de chance doit être évalué à 80% en faisant référence à un rapport d'évaluation de la Haute autorité de santé de 2009 qui évalue à 20 % le taux de resaignement en cas d'hémorragie méningée consécutive à une rupture d'anévrisme ayant été traitée. Ce document fait notamment référence à une étude néerlandaise réalisée d'après des recherches portant sur 246 patients et une étude australienne portant

sur 391 patients. Cependant, ces éléments ne sont pas de nature à remettre en cause le taux

de 65 % retenu par l'expert s'agissant de la perte de chance de survie de Mme A, et non pas uniquement de la perte de chance d'éviter un resaignement. Dans ces conditions,

il convient de retenir que, du fait de la faute commise par le centre hospitalier Aban-Moët,

Mme A a perdu une chance de ne pas subir de rupture d'anévrisme qui doit être évaluée

à 80 % et que la perte de chance de survie doit être évaluée à 65 %. Par suite, l'établissement est responsable à hauteur de 80 % des préjudices en lien avec l'hémorragie méningée dont a été victime Mme A le 31 juillet 2019 et à hauteur de 65 % à des préjudices consécutifs au décès de la patiente survenu le 10 août 2019.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne les préjudices de Mme D A :

6. En premier lieu, résulte de l'instruction et notamment rapport d'expertise

du 5 mai 2022 que Mme A a subi un déficit fonctionnel de 25% les 13 et 14 juillet 2019. Néanmoins, ce préjudice est exclusivement lié à l'hémorragie méningée dont elle a été victime et n'est pas en lien avec la faute commise par le centre hospitalier Aban-Moët. Par ailleurs,

Mme A a subi un déficit fonctionnel temporaire de 10% du 15 au 30 juillet 2019, soit durant 16 jours. Dès lors, en retenant un taux journalier de 20 euros réduit à 10 %, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à hauteur de 32 euros. Ce préjudice étant exclusivement lié à la faute du centre hospitalier Auban-Moët, sa réparation incombe intégralement à cet établissement. De plus, Mme A a subi un déficit fonctionnel temporaire de 25 %

le 31 août 2019 et un déficit fonctionnel temporaire total du 1er au 10 août 2019 soit durant

10 jours. Dès lors, en retenant un taux journalier de 20 euros durant 10 jours, et à un taux réduit à 25 % durant un jour, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à hauteur

de 205 euros. Le centre hospitalier Aban-Moët étant responsable de ce préjudice à hauteur de 80%, il devra verser aux requérants la somme de 164 euros. Par suite, le montant total de l'indemnisation incombant au centre hospitalier Aban-Moët au titre du déficit fonctionnel temporaire

de Mme A s'élève à 196 euros.

7. En deuxième lieu, les souffrances endurées par Mme A les 13

et 14 juillet 2019 sont exclusivement liées à sa pathologie, leur réparation n'incombe donc pas au centre hospitalier Aban-Moët. Les souffrances endurées par la patiente du 15 au 31 juillet 2019 ont été évaluées par l'expert désigné par la CCI à 2 sur une échelle de 7. Dès lors, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice, dont la réparation incombe intégralement au centre hospitalier Aban-Moët, en l'évaluant à hauteur de 2 000 euros. De plus, les souffrances endurées par Mme A du 1er au 10 août 2019 ont été évaluées par l'expert à 5 sur une échelle de 7. Dès lors, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en l'évaluant à hauteur

de 15 000 euros. Le centre hospitalier Auban-Moët étant responsable de ce préjudice à hauteur de 80 %, il doit être condamné à verser aux requérants la somme de 12 000 euros. Par suite, le montant total de l'indemnisation incombant au centre hospitalier Auban-Moët au titre du des souffrances endurées par de Mme A s'élève à 14 000 euros.

8. En troisième lieu, il ne résulte pas de l'instruction que Mme A ait eu conscience de l'imminence de sa mort avant son décès survenu le 10 août 2019. Par suite,

le préjudice d'angoisse de mort imminente allégué n'est pas établi.

En ce qui concerne les préjudices de Mme B A et de M. C A :

9. En premier lieu, Mme B A ne résidait plus chez sa mère à la date de son décès. Cependant, il résulte de l'instruction qu'elle a été particulièrement affectée par cet évènement, ce qui résulte notamment de son implication dans les opérations d'expertise. Par conséquent, il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection qu'elle a subi du fait du décès de sa mère en l'évaluant à hauteur de 10 000 euros. Par suite, le centre hospitalier Auban-Moët étant responsable de ce préjudice à hauteur de 65 %, il doit être condamné à verser

à Mme B A la somme de 6 500 euros.

10. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction, et notamment de l'acte de décès de Mme A et de l'acte notarié relatif à la dévolution successorale, que M. C A, qui était alors âgé de 20 ans, résidait au domicile de ses parents à la date du décès de sa mère,

le 10 août 2019. Dès lors, il sera fait une juste appréciation de son préjudice d'affection en l'évaluant à 16 000 euros. Par suite, le centre hospitalier Auban-Moët étant responsable

de ce préjudice à hauteur de 65 %, il doit être condamné à verser à M. C A la somme de 10 400 euros.

11. En troisième lieu, il résulte de l'instruction que les requérants ont exposé la somme de 5 612,31 euros dans le cadre des obsèques de leur mère, Mme D A. Par suite,

le centre hospitalier Auban-Moët étant responsable à hauteur de 65 % de ce préjudice, il doit être condamné à verser aux requérants la somme de 3 648 euros.

12. En quatrième lieu, il n'est pas contesté que Mme B A a exposé la somme de 244,22 euros pour se rendre à la réunion de l'expertisée diligentée par la CCI. Par suite, le centre hospitalier Auban-Moët doit être condamné à verser à Mme B A la somme

de 244,22 euros.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

13. Les intérêts moratoires dus en application des dispositions de l'article 1231-6 du code civil, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine.

14. La requête de Mme B et M. C A a été enregistrée

le 24 novembre 2023. Par conséquent, en l'absence de demande de paiement au débiteur,

les intérêts moratoires sollicités ont commencé à courir à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier Auban-Moët la somme globale de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier Auban-Moët est condamné à verser à Mme B A et à M. C A la somme globale de 17 844 euros.

Article 2 : Le centre hospitalier Auban-Moët est condamné à verser à Mme B A

la somme de 6 744,22 euros.

Article 3 : Le centre hospitalier Auban-Moët est condamné à verser à M. C A la somme de 10 400 euros.

Article 4 : Les sommes dues par le centre hospitalier Auban-Moët sont assorties des intérêts

au taux légal à compter du 24 novembre 2023.

Article 5 : Le centre hospitalier Auban-Moët versera la somme globale de 1 500 euros

à Mme B A et à M. C A au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 7 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à M. C A, au centre hospitalier Auban-Moët d'Épernay, à la mutuelle de santé agricole Marne-Ardennes-Meuse ainsi qu'à la société Reylens Mutual Insurance.

Délibéré après l'audience du 2 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Deschamps, président,

Mme Alibert, première conseillère,

M. Henriot, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 octobre 2024.

Le rapporteur,

signé

J. HENRIOTLe président,

signé

A. DESCHAMPS

Le greffier,

signé

A. PICOT

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins

en ce qui la concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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