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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2002814

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2002814

vendredi 30 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2002814
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantSCP HEMZELLEC-DAVIDSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 novembre 2020, Mme A B, représentée par Me Lombard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle la présidente du conseil départemental de Meurthe-et-Moselle a implicitement refusé de faire droit à ses demandes indemnitaires présentées le 20 avril 2020 ;

2°) de condamner le département de Meurthe-et-Moselle à lui verser la somme de 30 000 euros en réparation de son préjudice moral ;

3°) de condamner le département de Meurthe-et-Moselle à lui verser, dans un délai de six mois à compter de la date du jugement, la somme correspondant à la perte de rémunération subie en raison de la suppression du versement de la nouvelle bonification indiciaire (NBI) à compter du 1er février 2017 et de l'absence d'avancement de grade à compter de la même date, sommes portant intérêt au taux légal à compter de la notification de la demande préalable ;

4°) de condamner le conseil départemental à lui verser la somme de 5 053 euros à titre d'indemnisation " sur le montant à l'imposition sur les revenus excédant celui qu'elle aurait dû acquitter si elle avait bénéficié du versement de ses traitements sans arrêts maladie " ;

5°) de mettre à la charge du département de Meurthe-et-Moselle une somme de 5 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité du conseil départemental est engagée du fait du harcèlement moral qu'elle a subi de la part d'un des agents du département et en raison de la carence fautive dont l'administration a fait preuve pour faire cesser ces agissements ;

- elle est fondée à solliciter la réparation de son préjudice moral pour 30 000 euros, et matériel pour la somme de 5 053 euros en raison d'un rappel d'imposition qui n'aurait pas eu lieu si elle n'avait pas été placée rétroactivement en congé de maladie professionnelle, et pour une somme à calculer correspondant à une perte de revenu.

Par des mémoires en défense enregistrés les 18 mars et 5 décembre 2022, le département de Meurthe-et-Moselle, représenté par Me Hemzellec, conclut :

1°) à titre principal, au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, à ce que les sommes à verser à Mme B soient réduites à de plus justes proportions ;

3°) à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de Mme B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient à titre principal que la requête est irrecevable en raison de sa tardiveté et au motif que les conclusions tendant à l'indemnisation de sa perte de revenus ne sont pas chiffrées, à titre subsidiaire, que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grandjean, rapporteure,

- et les conclusions de Mme Guidi, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, assistante socio-éducative territoriale titulaire, est employée par le département de Meurthe-et-Moselle depuis le 27 avril 1999. Elle a été affectée à compter du 2 mai 2006 au sein de l'équipe de prévention spécialisée du quartier du Haut-du-Lièvre (Plateau de Haye) à Nancy. Après avoir bénéficié d'un congé de longue maladie du 1er février 2007 au 1er juillet 2008 puis du 22 avril 2009 au 21 septembre 2010, elle a repris ses fonctions au sein de ce même service. De nouveau placée en congé de longue maladie du 12 février 2013 au 5 mai 2015 en raison d'un état anxio-dépressif, elle impute son état de santé, qui a été reconnu comme maladie professionnelle, à des faits de harcèlement moral dont elle aurait été victime au sein de ce service. Mme B a sollicité l'indemnisation de son préjudice matériel et moral par un courrier du 20 avril 2020 réceptionné le 4 mai 2020. Mme B demande l'annulation du refus implicite que le département de Meurthe-et-Moselle a opposé à cette demande et la condamnation de ce dernier à lui verser la somme qu'elle sollicite au titre du préjudice allégué.

Sur la responsabilité du département :

2. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. / Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la rémunération, la formation, l'évaluation, la notation, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un fonctionnaire en prenant en considération : / 1° Le fait qu'il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral visés au premier alinéa ; / 2° Le fait qu'il ait exercé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces agissements ; / 3° Ou bien le fait qu'il ait témoigné de tels agissements ou qu'il les ait relatés. / Est passible d'une sanction disciplinaire tout agent ayant procédé ou ayant enjoint de procéder aux agissements définis ci-dessus ".

3. D'une part, il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

4. D'autre part, pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. En revanche, la nature même des agissements en cause exclut, lorsque l'existence d'un harcèlement moral est établie, qu'il puisse être tenu compte du comportement de l'agent qui en a été victime pour atténuer les conséquences dommageables qui en ont résulté pour lui. Le préjudice résultant de ces agissements pour l'agent victime doit alors être intégralement réparé.

5. Il ressort des pièces du dossier, en particulier des fiches d'évaluation de Mme B, que celle-ci a, en 2010, signalé des tensions relationnelles au sein de l'équipe de prévention spécialisée du quartier du plateau de Haye (Haut-du-Lièvre) tout en tirant un bilan positif de l'exercice de ses fonctions et, en 2011, fait part de son souhait de changer d'orientation professionnelle compte tenu d'un " sentiment de gaspillage de ses compétences " et d'un " appauvrissement théorique " tout en relevant qu'elle ne souhaitait pas quitter ce poste par défaut. En 2012, elle a déploré dans sa fiche d'évaluation les difficultés rencontrées pour construire un projet d'équipe et mener des actions communes ainsi que la carence de sa hiérarchie en termes d'accompagnement et de réflexion institutionnelle notant en particulier la dilution des temps et lieux d'échanges. Son supérieur hiérarchique rapporte quant à lui sur cette même fiche d'évaluation que les attentes professionnelles exprimées par Mme B vis-à-vis de ses collègues pour construire une dynamique de projets d'équipe ne se trouvent pas satisfaites, générant pour elle un sentiment d'appauvrissement, alors par ailleurs que ces attentes ne prennent pas suffisamment en compte tant la diversité des équipes et des personnes qui les composent que le cadre institutionnel. Si Mme B a également fait part dans une note en date du 31 août 2012 à ce supérieur hiérarchique de son souhait de retrouver des relations professionnelles positives qui relèguent à la marge " la manipulation, la méfiance, l'égocentrisme, les motivations cachées et les peurs inavouées ", il ne ressort d'aucune de ses interventions qu'elle aurait signalé des faits de harcèlement moral à son encontre. Enfin, le rapport sur les conditions de travail de l'équipe de prévention spécialisée du plateau de Haye, commandé par le département de Meurthe-et-Moselle et remis le 29 janvier 2015, fait le constat, dans un contexte de changements organisationnels et d'évolution des pratiques professionnelles et du métier d'éducateur en prévention spécialisée importants, d'agents en incapacité de travailler en équipe, d'une méfiance, voire une défiance mutuelle, de postures professionnelles divergentes, enfin, d'agents qui se sont ménagés des " zones de confort ". Si des comportements et l'insuffisance de certains de ses collègues ainsi qu'un fonctionnement d'équipe défaillant ne correspondant pas à ses attentes professionnelles ont pu générer, pour Mme B, un état de souffrance, les éléments précédemment exposés ne permettent pas de faire présumer l'existence d'un harcèlement moral à son encontre. Dans ces conditions, et alors même que deux autres collègues affectées au sein de la même équipe se seraient plaintes de faits de harcèlement moral et que le syndrome anxio-dépressif qu'elle a développé a été reconnu comme une maladie professionnelle, Mme B n'est pas fondée à soutenir que son état de santé s'est dégradé en raison d'un tel harcèlement.

6. Il résulte de ce qui a été dit au point précédent que Mme B n'est pas fondée à engager la responsabilité du département de Meurthe-et-Moselle en raison de son inertie alléguée à la protéger de comportements constitutifs de harcèlement moral, ni au motif qu'elle a été affectée, à l'issue de son congé de longue maladie le 5 mai 2015, dans un autre service avec d'autres fonctions que celle d'éducateur en prévention spécialisée.

7. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les fins de non-recevoir opposées par le département, que la requête de Mme B tendant à l'annulation de la décision implicite rejetant sa demande indemnitaire et à son indemnisation doivent être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du département de Meurthe-et-Moselle, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens ou la partie perdante, la somme demandée par Mme B au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

9. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions du département de Meurthe-et-Moselle présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er :La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions du département de Meurthe-et-Moselle présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au département de Meurthe-et-Moselle.

Délibéré après l'audience du 13 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

M. Gottlieb, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 décembre 2022.

La rapporteure,

G. Grandjean Le président,

B. Coudert

La greffière,

A. Mathieu

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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