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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2102348

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2102348

jeudi 22 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2102348
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC+
FormationChambre 3
Avocat requérantSELARL PIERREPINTAT AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 2 août 2021 et le 12 décembre 2022, l'établissement vosgien d'optimisation des déchets par l'innovation et l'action (EVODIA), représenté par Me Pintat, demande au tribunal :

1°) de condamner la société vosgienne pour la valorisation des déchets (SOVVAD) à lui verser la somme de 522 718,04 euros, augmentée des intérêts dus à compter du 10 mars 2021, capitalisés annuellement à compter du 10 mars 2022 ;

2°) de mettre à la charge de la société SOVVAD les entiers dépens, ainsi que la somme de 4 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le stock de pièces de rechange constitue un bien de retour qui doit lui être remis gratuitement au terme du contrat, compte tenu de ses caractéristiques intrinsèques et des stipulations du contrat. A tout le moins, à supposer que le stock de pièces de rechange ne soit pas regardé comme indispensable au service, il a été convenu, à son profit, d'une faculté de reprise de ce stock à titre gratuit ;

- par conséquent, la société SOVVAD ne pouvait pas inscrire, en 2017 et 2018, dans ses documents comptables et fiscaux, au titre des provisions, le risque de dépréciation du stock de pièces de rechange ;

- cette inscription a été réalisée en méconnaissance des principes comptables ;

- son intéressement étant calculé à partir notamment du résultat net de la société SOVVAD, conformément à l'article 10.2 de la convention d'exploitation, l'inscription de cette provision comptable, qui résulte d'une manœuvre frauduleuse de la société SOVVAD, a eu pour effet de réduire son droit à intéressement au titre des années 2017 et 2018 ;

- l'intéressement lui restant dû est de l'ordre de 522 718,04 euros au titre des années 2017 et 2018.

Par des mémoires en défense enregistrés le 20 octobre 2022 et le 7 février 2023, la société vosgienne pour la valorisation des déchets, représentée par l'AARPI Frêche et Associés, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge de l'établissement vosgien d'optimisation des déchets par l'innovation et l'action au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- le moyen tiré de ce que le stock de pièces de rechange doit faire retour gratuitement au syndicat mixte EVODIA est inopérant ;

- elle n'a pas commis de faute contractuelle de nature à engager sa responsabilité. La constitution d'une provision pour risque de non-paiement du stock de pièces de rechange à compter de l'exercice 2017 est justifiée et les stipulations du contrat ne font pas obstacle à la constitution de cette provision ;

- le syndicat mixte EVODIA ne peut utilement soutenir que le stock de pièces de rechange est un bien de retour, cette circonstance étant sans incidence sur son obligation de traduire comptablement le risque que l'établissement vosgien d'optimisation des déchets par l'innovation et l'action s'approprie le stock sans lui verser une contrepartie au terme du contrat. En tout état de cause, ce stock doit être regardé comme un bien de reprise devant être indemnisé par l'établissement au terme du contrat ;

- elle n'a commis aucune manœuvre frauduleuse :

- dans ces conditions, l'établissement vosgien d'optimisation des déchets par l'innovation et l'action n'est pas fondé à solliciter une indemnisation au titre de la réduction de l'intéressement dont il se prévaut ;

- à titre subsidiaire, le mode de calcul retenu par l'établissement vosgien d'optimisation des déchets par l'innovation et l'action pour déterminer l'intéressement complémentaire dont il se prévaut est erroné.

Les parties ont été informées, le 14 novembre 2022, en application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, de ce que l'instruction était susceptible d'être close par une ordonnance de clôture de l'instruction, sans information préalable, à compter du 12 décembre 2022.

La clôture de l'instruction a été ordonnée le 11 juillet 2023.

Les parties ont été invitées, en application de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, à produire des pièces en vue de compléter l'instruction.

Par un mémoire enregistré le 8 janvier 2024, le syndicat mixte EVODIA a répondu à la mesure supplémentaire d'instruction.

Par un mémoire enregistré le 9 janvier 2024, la société SOVVAD a répondu à la mesure supplémentaire d'instruction en renvoyant aux pièces produites par le syndicat mixte EVODIA.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Philis,

- les conclusions de Mme Cabecas, rapporteure publique,

- et les observations de Me Gilliot, représentant le syndicat mixte EVODIA, et de Me Cavaillon, représentant la société SOVVAD.

Considérant ce qui suit :

1. Par un bail emphytéotique administratif assorti d'une convention d'exploitation, conclus le 28 août 1998, le syndicat intercommunal pour le ramassage et le traitement des ordures ménagères d'Epinal, lié par un protocole de coopération au syndicat mixte pour la gestion des déchets ménagers ou assimilés des Vosges, désormais dénommé EVODIA, a confié à la société SOVVAD la réalisation de travaux de rénovation, d'extension et de mise en conformité de l'usine de Rambervillers, ainsi que l'exploitation du traitement par incinération avec valorisation énergétique des déchets ménagers et assimilés pour une durée de 20 ans. Par un courrier du 4 mars 2021, le syndicat mixte EVODIA, estimant que la société SOVVAD avait irrégulièrement procédé à l'inscription comptable d'une provision pour risque de dépréciation du stock des pièces de rechange lors de l'exécution du contrat, au titre des années 2017 et 2018, a sollicité auprès d'elle le règlement de la somme de 522 718,04 euros correspondant au montant de l'intéressement qu'il estime lui être dû au titre de ces deux exercices. Par la présente requête, le syndicat mixte demande au tribunal de condamner la société SOVVAD à lui verser cette même somme.

Sur le bien-fondé de la demande du syndicat mixte EVODIA tendant à la condamnation de la société SOVVAD à lui verser la somme de 522 718,04 euros sur le fondement de la responsabilité contractuelle :

2. D'une part, l'article 10-2 de la convention d'exploitation prévoit une clause d'intéressement aux résultats de l'exploitant, au profit de l'administration. Aux termes de ces stipulations : " Afin que la collectivité profite des optimisations techniques, économies d'échelle et effet d'expérience, susceptibles d'être apportées par l'exploitant au cours du déroulement du contrat, la formule d'intéressement suivante sera appliquée : / Ip - 0,5 * (Rn - 0,06) * C. A. avec : / Ip = Intéressement partagé reversé au SIRTOM à l'année i pour l'année i-1 dès lors que le résultat net cumulé et actualisé réalisé par l'exploitant, avant I.S., sur les années 1 à i - 1 est supérieur à 6 % du chiffre d'affaires cumulé. / Rn = Résultat net avant I.S. réalisé par l'exploitant, à l'année i-1, exprimé en pourcentage du chiffre d'affaires. C.A. = Chiffre d'affaires de l'année i-1. "

3. D'autre part, aux termes de l'article 25 du bail emphytéotique administratif : " A l'issue du bail, les biens, objets du présent bail ainsi que l'ensemble des aménagements, améliorations ou constructions exécutés par le preneur sur le terrain objet du présent bail, deviendront automatiquement, sans qu'il ne soit besoin d'aucune autre formalité, la propriété pleine et entière du bailleur. A l'expiration du bail, le preneur sera tenu de remettre gratuitement au SIRTOM, en état normal d'entretien et de fonctionnement, l'ensemble des biens, objets des présentes. () Cette obligation concerne l'ensemble des ouvrages et équipements édifiés ainsi que tous les biens (stocks, pièces de rechange, approvisionnement, matériel mobile,) nécessaires à l'exploitation du service. () ".

4. En contestant la régularité de l'inscription d'une provision pour risque relative au stock de pièces de rechange au titre des années 2017 et 2018 au motif que ce stock devait lui faire retour gratuitement en fin d'exploitation, que ce soit dans le silence du contrat ou sur le fondement de l'article 25 du bail emphytéotique administratif, le syndicat mixte EVODIA doit être regardé comme contestant en réalité le résultat net de la société SOVVAD tel qu'il résulte de sa comptabilité privée.

5. D'une part, si la comptabilité privée de la société requérante constitue un acte de droit privé opposable dans les mêmes conditions aux tiers et à l'administration, tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, une telle qualification ne saurait faire obstacle au droit pour l'administration de rétablir sa qualification exacte si cet acte constitue une fraude à la loi, sous le contrôle du juge administratif, sous réserve pour ce dernier de poser une question préjudicielle en cas de difficulté sérieuse.

6. D'autre part, s'il n'appartient pas au juge du contrat d'apprécier le caractère justifié de l'inscription de provisions pour risques dans les comptes annuels d'une société, il n'y a matière à question préjudicielle que si la question posée, relevant d'un autre ordre de juridiction, soulève une difficulté sérieuse et est nécessaire à la solution du litige.

7. En l'espèce, il résulte clairement de l'instruction qu'au cours de l'exécution du contrat, en 2017, un différend est né entre les parties cocontractantes sur l'interprétation de l'article 25 du bail emphytéotique administratif afin de déterminer si le stock de pièces de rechange devait ou non être remis gratuitement à la personne publique en fin d'exploitation. Ce différend a nécessairement constitué un risque pour la société SOVVAD justifiant, en vertu du principe de prudence comptable, l'inscription d'une provision pour risque. Dans ces conditions, EVODIA n'est pas fondé à soutenir que la société SOVVAD aurait de manière frauduleuse entendu réduire son droit à intéressement, en procédant à l'inscription d'une provision pour risque qui aurait pour effet de baisser son résultat net.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de poser une question préjudicielle à la juridiction judiciaire, que la demande du syndicat mixte EVODIA tendant à la condamnation de la société SOVVAD à lui verser la somme de 522 718,04 euros ne peut qu'être rejetée.

Sur les conclusions relatives aux dépens :

9. La présente instance ne comporte aucun dépens. Par suite, les conclusions présentées à ce titre par le syndicat mixte EVODIA doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société SOVVAD, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par le syndicat mixte EVODIA au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du syndicat mixte EVODIA la somme demandée par la société SOVVAD au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de l'établissement vosgien d'optimisation des déchets par l'innovation et l'action est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société vosgienne pour la valorisation des déchets sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société vosgienne pour la valorisation des déchets et à l'établissement vosgien d'optimisation des déchets par l'innovation et l'action.

Délibéré après l'audience publique du 1er février 2024 à laquelle siégeaient :

M. Di Candia, président,

M. Bastian, conseiller.

Mme Philis, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2024.

La rapporteure,

L. Philis

Le président,

O. Di Candia

La greffière,

L. Bourger

La République mande et ordonne à la préfète des Vosges en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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