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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2102577

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2102577

jeudi 15 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2102577
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationChambre 2
Avocat requérantSCP DUBOIS - MARRION- MOUROT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 septembre 2021, M. I E et Mme C E, agissant tant en leur nom personnel qu'en qualité de représentants légaux de leur fils, M. B E, représentés par Me Lombard, demandent au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Nancy à leur verser une somme de 5 000 euros en réparation du préjudice moral et du préjudice corporel subis par M. B E à la suite de sa prise en charge au sein de cet établissement ;

2°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Nancy à leur verser une somme de 1 500 euros chacun en réparation de leur préjudice moral.

Ils soutiennent que :

- le centre hospitalier régional universitaire de Nancy a manqué à son devoir d'information sur l'ampleur de l'extraction dentaire qu'allait subir leur fils lors de l'intervention du 25 octobre 2017 et sur les suites de cette opération, dès lors que la fiche d'information au patient qu'ils ont signée est un document type qui ne prouve pas que l'information a été correctement prodiguée, qu'ils maîtrisent mal la langue française, que le rapport du Dr D est entaché de contradictions et qu'aucune prise en charge post-opératoire n'était prévue, la pose d'une prothèse pédiatrique ayant été envisagée après l'intervention ;

- ce manquement est à l'origine d'un préjudice moral qui doit être évalué à la somme de 5 000 euros pour M. B E qui, à la suite du traumatisme et du choc psychologique subis en découvrant son édentement, a développé des troubles du sommeil, de l'anxiété, de l'agoraphobie, de la nosocomephobie et a perdu du poids ;

- ce manquement est à l'origine d'un préjudice moral qui doit être évalué à la somme de 1 500 euros pour chacun d'eux dès lors qu'ils ont subi un choc psychologique en découvrant leur enfant édenté.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 juin 2022, le centre hospitalier régional universitaire de Nancy, représenté par Me Marrion, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. et Mme E ne sont pas fondés.

Par un mémoire, enregistré le 4 juillet 2022, la caisse primaire d'assurance maladie de Meurthe-et-Moselle déclare ne pas avoir de créance à faire valoir.

M. et Mme E ont été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 1er juillet 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Wolff, rapporteure,

- les conclusions de Mme Marini, rapporteure publique,

- et les observations de Me Dubois, représentant le centre hospitalier régional universitaire de Nancy.

Considérant ce qui suit :

1. Le 19 juin 2017, M. B E, né le 17 février 2012, s'est rendu, accompagné de ses parents, A et Mme E, en consultation au sein du centre hospitalier régional universitaire de Nancy pour une prise en charge bucco-dentaire, sur transmission du Dr H, chirurgien-dentiste. Le 28 juin 2017, après réalisation d'une radiographie dentaire, le Dr G, chirurgien-dentiste au sein du centre hospitalier, a établi un plan de traitement et programmé une intervention sous anesthésie générale. Le 25 septembre 2017, M. et Mme E et leurs fils, B, sont revus pour la consultation d'anesthésie et l'intervention a lieu le 25 octobre 2017. Lors de cette opération, le Dr G procède notamment à l'extraction de l'ensemble des dents situées sur le maxillaire B. Par une ordonnance du 10 septembre 2019, le juge des référés du tribunal administratif de Nancy a ordonné une expertise. Le Dr D, chirurgien-dentiste, dépose son rapport le 17 février 2020 par lequel il conclut à l'absence de faute et à l'absence de manquement à l'obligation d'information du centre hospitalier régional universitaire de Nancy. Le 23 mars 2021, M. et Mme E ont formé une demande préalable d'indemnisation au centre hospitalier régional universitaire de Nancy qui a été rejetée le 31 mars 2021. M. et Mme E demandent au tribunal de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Nancy à les indemniser de leurs préjudices et de celui de leur fils, B, à raison de son manquement à son devoir d'information.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

2. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " I. - Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. Elle est également informée de la possibilité de recevoir, lorsque son état de santé le permet, notamment lorsqu'elle relève de soins palliatifs au sens de l'article L. 1110-10, les soins sous forme ambulatoire ou à domicile. Il est tenu compte de la volonté de la personne de bénéficier de l'une de ces formes de prise en charge. Lorsque, postérieurement à l'exécution des investigations, traitements ou actions de prévention, des risques nouveaux sont identifiés, la personne concernée doit en être informée, sauf en cas d'impossibilité de la retrouver. / Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. / Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel. / La volonté d'une personne d'être tenue dans l'ignorance d'un diagnostic ou d'un pronostic doit être respectée, sauf lorsque des tiers sont exposés à un risque de transmission. / II. - Les droits des mineurs mentionnés au présent article sont exercés par les personnes titulaires de l'autorité parentale ou par le tuteur, qui reçoivent l'information prévue par le présent article, sous réserve des articles L. 1111-5 et L. 1111-5-1. Les mineurs ont le droit de recevoir eux-mêmes une information et de participer à la prise de décision les concernant, d'une manière adaptée à leur degré de maturité. () / IV. - Des recommandations de bonnes pratiques sur la délivrance de l'information sont établies par la Haute Autorité de santé et homologuées par arrêté du ministre chargé de la santé. / En cas de litige, il appartient au professionnel ou à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen. ". Aux termes de l'article L. 1111-4 du même code : " () Aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment. () ". Aux termes de l'article R. 4127-35 du même code : " Le médecin doit à la personne qu'il examine, qu'il soigne ou qu'il conseille une information loyale, claire et appropriée sur son état, les investigations et les soins qu'il lui propose. Tout au long de la maladie, il tient compte de la personnalité du patient dans ses explications et veille à leur compréhension. () ". Aux termes de l'article R. 4127-76 du même code : " Tout certificat, ordonnance, attestation ou document délivré par un médecin doit être rédigé lisiblement en langue française et daté, permettre l'identification du praticien dont il émane et être signé par lui. Le médecin peut en remettre une traduction au patient dans la langue de celui-ci ". Aux termes de l'article D. 1110-6 du même code : " L'interprétariat linguistique dans le domaine de la santé désigne la fonction d'interface, reposant sur des techniques de traduction orale, assurée entre les personnes qui ne maîtrisent pas ou imparfaitement la langue française et les professionnels intervenant dans leur parcours de santé, en vue de garantir à ces personnes les moyens de communication leur permettant d'accéder de manière autonome aux droits prévus au présent titre, à la prévention et aux soins. / L'interprétariat linguistique dans le domaine de la santé garantit aux professionnels de santé les moyens d'assurer la prise en charge des personnes qui ne maîtrisent pas ou imparfaitement la langue française dans le respect de leurs droits prévus au présent titre, notamment du droit à l'information, du droit au consentement libre et éclairé, du droit au respect de leur vie privée et au secret des informations les concernant ".

3. M. et Mme E soutiennent que le centre hospitalier régional universitaire de Nancy a méconnu les dispositions précitées dès lors qu'ils n'ont pas été informés de l'ampleur des extractions dentaires qui allaient être réalisées durant l'intervention du 25 octobre 2017 et des suites de cette opération, en particulier de l'éventualité de la pose d'une prothèse pédiatrique et des conséquences fonctionnelles d'un édentement.

4. D'une part, il résulte de l'instruction que les requérants ont signé, le 25 septembre 2017, une fiche d'information au patient selon laquelle ils reconnaissaient notamment avoir été informés de la nature de l'intervention, de ses risques et complications potentiels et de ce qu'au cours de la procédure, une découverte ou un évènement imprévu pouvait conduire l'opérateur à élargir la procédure en réalisant des actes complémentaires. Les requérants soutiennent néanmoins que la fiche de consentement éclairé est un modèle stéréotypé qui ne permet pas de prouver leur complète information, d'autant qu'il n'est pas précédé de la mention " lu et approuvé ", que Mme E a signé dans la mauvaise case et qu'ils ne maîtrisent pas bien la langue française. Le rapport d'expertise du Dr D indique en outre que, si le devoir d'information n'a pas été méconnu, il n'est pas certain que M. et Mme E aient compris les informations délivrées, en l'absence d'un interprète. Toutefois, il résulte de l'instruction que M. et Mme E, ressortissants yougoslaves, réfugiés en France depuis 2012, n'ont jamais signalé de difficultés de compréhension de la langue française lors des trois entretiens individuels préalables à l'intervention qui ont eu lieu les 19 juin 2017, 28 juin 2017 et 25 septembre 2017 et n'ont entrepris aucune démarche visant à se faire expliciter, s'ils l'estimaient utiles, les informations reçues lors de ces entretiens, ni demandé à obtenir la traduction de la fiche d'information au patient qu'ils avaient signée. En outre, ni le Dr F, leur médecin traitant, ni le Dr H, chirurgien-dentiste, qui a transmis le dossier B au centre hospitalier régional universitaire de Nancy, n'ont mentionné de telles difficultés. De plus, si les requérants se prévalent de la méconnaissance par le centre hospitalier du référentiel de compétences, formation et bonnes pratiques établi par la Haute Autorité de Santé en octobre 2017 selon lequel " il est important de proposer un interprète aux patients parlant un peu français ", il résulte des termes mêmes du dossier médical, que les requérants parlent assez bien français. Le centre hospitalier n'avait donc pas à mettre à leur disposition un interprète.

5. En outre, il résulte du compte-rendu d'intervention établi le 27 octobre 2017 par le Dr G, qu'il les a informés, lors des entretiens individuels préalables en date du 28 juin 2017 et du 25 septembre 2017, de ce que toutes les dents temporaires pourraient être extraites ou conservées en fonction de leur degré de délabrement et de leurs possibilités de restauration. Il résulte également du rapport d'expertise que le nombre exact d'avulsions ne pouvait être que le résultat d'une réévaluation per opératoire et non prévisible avec certitude lors de la consultation pré-opératoire, alors qu'une unique intervention sous anesthésie générale était préférable compte tenu des réticences de l'enfant et des risques inhérents à toute anesthésie. Le centre hospitalier régional universitaire de Nancy ne pouvait donc indiquer aux requérants le nombre exact de dents qui allaient être extraites avant l'intervention et établit les en avoir informés. Par suite, M. et Mme E ne sont pas fondés à se plaindre de ce que le centre hospitalier aurait manqué à son obligation d'information sur l'ampleur des extractions projetées.

6. D'autre part, les requérants soutiennent qu'ils n'ont pas été informés des suites envisageables de l'intervention et d'un tel édentement, en particulier de ses conséquences fonctionnelles pour B et de l'éventualité d'une prothèse pédiatrique. Pour établir que son devoir d'information quant aux suites opératoires a été respecté, le centre hospitalier se prévaut de la fiche de consentement éclairé signée et se borne à rappeler que l'ampleur des extractions ne pouvait être connue lors de l'intervention chirurgicale. Toutefois, d'après les termes mêmes du rapport d'expertise et du compte-rendu du Dr G du 27 octobre 2017, ce n'est qu'à la suite de l'intervention, et compte tenu de l'importance des extractions réalisées, que la solution de pose de prothèse pédiatrique a été proposée. Dans ces conditions, les requérants sont fondés à soutenir que le centre hospitalier régional universitaire de Nancy a manqué à son obligation d'information des conséquences de cette intervention chirurgicale sur l'état de santé du jeune B, au sens de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique précité. Il résulte toutefois de l'instruction, en particulier du rapport d'expertise, que la dentition B était très fragilisée, qu'il présentait des carries depuis 2014 et que l'intervention de 2017 est intervenue tardivement, alors que des soins conservateurs auraient pu être mis en place en amont, pour éviter cette intervention devenue désormais indispensable. Le Dr D précise également que l'absence d'intervention aurait conduit rapidement à des dents à l'état de racines, portes d'entrée d'infections et causes de douleurs, possiblement plus importantes que celles résultant de l'intervention, et à tout le moins équivalentes. Dans ces conditions, le défaut d'information sur les conséquences de l'intervention chirurgicale du 20 octobre 2017 n'a privé les requérants d'aucune chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération.

7. Indépendamment de la perte d'une chance de refuser l'intervention, le manquement des médecins à leur obligation d'informer le patient des risques encourus ouvre pour l'intéressé, lorsque ces risques se réalisent, le droit d'obtenir réparation des troubles qu'il a subis du fait qu'il n'a pas pu se préparer à cette éventualité. S'il appartient au patient d'établir la réalité et l'ampleur des préjudices qui résultent du fait qu'il n'a pas pu prendre certaines dispositions personnelles dans l'éventualité d'un accident, la souffrance morale qu'il a endurée lorsqu'il a découvert, sans y avoir été préparé, les conséquences de l'intervention doit, quant à elle, être présumée.

8. En l'espèce, ainsi qu'il a été dit au point 6 ci-dessus, il ne résulte pas de l'instruction qu'une information a été délivrée à M. et Mme E sur les conséquences prévisibles de l'intervention du 25 octobre 2017. Les requérants font valoir qu'ils n'ont par conséquent pas pu se préparer à l'édentement et à ses conséquences fonctionnelles, ni y préparer leur fils. Ils produisent un certificat médical du médecin traitant de leur fils aux termes duquel il a développé une anxiété réactionnelle et une agoraphobie, qui ont nécessité une prise en charge psychologique, qu'il a perdu du poids et que son état général s'est altéré. Dans les circonstances de l'espèce il sera fait une juste appréciation de cette souffrance morale, attachée au préjudice d'impréparation de M. et Mme E, destinataires de l'obligation d'information, en condamnant le centre hospitalier régional universitaire de Nancy à leur verser une somme globale de 1 500 euros.

9. Il résulte de tout ce qui précède que le centre hospitalier régional universitaire de Nancy est condamné à verser à M. et Mme E une somme de 1 500 euros.

Sur les dépens :

10. Il y a lieu de mettre à la charge définitive du centre hospitalier régional universitaire de Nancy les frais d'expertise, qui ont été liquidés et taxés par l'ordonnance n° 1901226 du 24 février 2020 de la présidente du tribunal administratif de Nancy à la somme de 520 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier régional universitaire de Nancy est condamné à verser à M. et Mme E la somme de 1 500 euros en réparation de leur préjudice propre.

Article 2 : Les frais d'expertise, liquidés et taxés à la somme de 520 euros sont mis à la charge du centre hospitalier régional universitaire de Nancy.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. I E et à Mme C E, à la caisse primaire d'assurance maladie de Meurthe-et-Moselle et au centre hospitalier régional universitaire de Nancy.

Copie en sera adressée, pour information, au Dr D, expert.

Délibéré après l'audience publique du 25 janvier 2024 à laquelle siégeaient :

M. Marti, président,

M. Durand, premier conseiller,

Mme Wolff, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 février 2024.

La rapporteure,

É. WolffLe président,

D. Marti

Le greffier,

F. Richard

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2102577

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