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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2102718

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2102718

jeudi 15 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2102718
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationChambre 2
Avocat requérantPICOCHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 septembre 2021, M. C D, représenté par Me Picoche, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Nancy à lui verser la somme de 30 000 euros en réparation de son préjudice moral et la somme de 50 000 euros en réparation de son préjudice corporel en raison des manquements commis dans sa prise en charge d'octobre 2010 à décembre 2010 ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier régional universitaire de Nancy la somme de 6 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

- le centre hospitalier régional universitaire de Nancy a manqué à son obligation d'information et a commis une négligence dès lors qu'il n'a pas été informé de la proposition de la réunion de concertation pluridisciplinaire du 11 octobre 2010, qu'il n'a pas été reçu en consultation par un neurochirurgien pour réévaluer sa situation et lui expliquer cette proposition et que l'absence d'information quant à cette intervention chirurgicale ne lui a pas permis de se faire opérer ;

- ces manquements sont à l'origine d'un préjudice moral, qui doit être évalué à la somme de 30 000 euros, dès lors qu'il a ressenti une vive inquiétude à l'idée d'être atteint d'un cancer ou de risquer une paraplégie ou une hémiplégie et d'un préjudice corporel, qui doit être évalué à la somme de 50 000 euros, dès lors que son état de santé s'est aggravé entre octobre 2010 et décembre 2010.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 février 2022, le centre hospitalier régional universitaire de Nancy, représenté par Me Marrion, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne qui n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Wolff, rapporteure,

- les conclusions de Mme Marini, rapporteure publique,

- les observations de Me Picoche, représentant M. D ;

- et les observations de Me Dubois, représentant le centre hospitalier régional universitaire de Nancy.

Considérant ce qui suit :

1. M. D est atteint d'une cavernomatose multiple familiale héréditaire. Á la suite d'une chute en novembre 2009, il développe un déficit neurologique de type médullaire sous la forme d'une monoparésie du membre inférieur droit. Le 25 juin 2010, M. D réalise une imagerie par résonance médicale lombaire dont les résultats font apparaître une tumeur intra-médullaire. Le 26 juillet 2010, une réunion de concertation pluridisciplinaire de neuro-oncologie au centre hospitalier régional universitaire de Nancy se réunit et propose une surveillance pendant trois mois avec réalisation d'une imagerie par résonance magnétique à l'issue. Le 24 septembre 2010, les résultats de cet examen indiquent que le cavernome médullaire présente un aspect inchangé. Le 11 octobre 2010, une nouvelle réunion de concertation pluridisciplinaire de neuro-oncologie propose de poursuivre la surveillance et de réaliser une nouvelle imagerie par résonance médicale dans un délai de six mois. Dans l'intervalle, M. D consulte, dans le cadre de son activité libérale, le Pr G, neurochirurgien, qui procède à l'exérèse chirurgicale du cavernome, le 28 janvier 2011.

2. Par une ordonnance du 5 juin 2020, le juge des référés du tribunal administratif de Nancy a désigné le Dr A, neurochirurgien, en qualité d'expert. Il a déposé son rapport le 23 décembre 2020 dans lequel il conclut à l'absence de faute du centre hospitalier dans la prise en charge de M. D et à l'existence d'un manquement à l'obligation d'information qui n'a pas porté à conséquence dans la situation clinique de M. D. Par un courrier du 21 mai 2021, M. D forme, par l'intermédiaire de son conseil, une demande indemnitaire préalable auprès du centre hospitalier régional universitaire de Nancy qui a été implicitement rejetée. Par la présente requête, M. D demande au tribunal de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Nancy à l'indemniser des préjudices qu'il estime avoir subis en raison des manquements commis par lui.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne le manquement à l'obligation d'information :

3. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " I. - Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. Elle est également informée de la possibilité de recevoir, lorsque son état de santé le permet, notamment lorsqu'elle relève de soins palliatifs au sens de l'article L. 1110-10, les soins sous forme ambulatoire ou à domicile. Il est tenu compte de la volonté de la personne de bénéficier de l'une de ces formes de prise en charge. Lorsque, postérieurement à l'exécution des investigations, traitements ou actions de prévention, des risques nouveaux sont identifiés, la personne concernée doit en être informée, sauf en cas d'impossibilité de la retrouver. / Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. / Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel. / En cas de litige, il appartient au professionnel ou à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen. () ".

4. Il résulte de l'instruction, et en particulier du rapport d'expertise, qu'à la suite de la réunion de concertation pluridisciplinaire du 11 octobre 2010, le Dr E a informé de la proposition de surveillance le Dr B, neurochirurgien précédemment en charge du dossier de M. D, et le Dr F, son médecin traitant, et qu'elle entendait recevoir M. D à l'occasion de l'examen d'imagerie médicale qui serait réalisé à l'issue de la période de surveillance de six mois. Ainsi, il résulte de l'instruction que M. D n'a pas été reçu en entretien individuel par un professionnel de santé compétent pour l'informer de la proposition retenue par la réunion de concertation pluridisciplinaire. Si le centre hospitalier régional universitaire de Nancy fait valoir qu'il n'a pas manqué à son devoir d'information dès lors que le requérant a, en tout état de cause, été informé de la proposition de surveillance de la réunion de concertation pluridisciplinaire de neuro-oncologie du 11 octobre 2010 puisqu'il a consulté un autre neurochirurgien afin de disposer d'un second avis, cette circonstance, au demeurant non contestée, ne peut être utilement invoquée pour justifier qu'il a respecté son obligation. Le centre hospitalier régional universitaire de Nancy, auquel il incombe d'apporter la preuve que l'information a été délivrée au requérant, ne peut pas plus soutenir que M. D n'a pas sollicité d'entretien auprès du centre hospitalier dès lors que la proposition de surveillance ne lui convenait pas. Dans ces conditions, le centre hospitalier régional universitaire de Nancy n'établit pas que M. D s'est vu délivrer une information suffisante par un professionnel de santé compétent.

5. M. D soutient que ce manquement lui a causé un préjudice lié à la perte de chance d'éviter une aggravation de son état de santé psychologique et physique entre la date de la seconde réunion de concertation pluridisciplinaire, le 11 octobre 2010, et la date de sa consultation avec le Pr G, le 2 décembre 2010. D'une part, si M. D fait valoir qu'il était en souffrance psychologique compte tenu de l'aggravation possible de son état de santé, de l'attente et de l'absence de contact avec le centre hospitalier régional universitaire de Nancy, il résulte toutefois de l'instruction, ainsi qu'il a été dit au point 4 ci-dessus, que M. D avait été informé par son médecin traitant de la proposition de la réunion de concertation pluridisciplinaire, qui était en tout état de cause une proposition de surveillance de la lésion, et avait d'ailleurs fait le choix de consulter un autre praticien. Cette souffrance morale est donc sans lien avec le défaut d'information du centre hospitalier régional universitaire de Nancy. D'autre part, pour établir ses préjudices, M. D produit deux certificats médicaux du Dr F, datés du 10 novembre 2020 et du 9 février 2021 selon lesquels son état de santé s'est dégradé à cette période. Toutefois, il résulte de l'instruction, et en particulier du rapport d'expertise du Dr A, que ces certificats médicaux, établis plus de dix ans après la date de la réunion de concertation pluridisciplinaire, sont insuffisamment précis pour permettre, à eux seuls, d'établir l'aggravation de son état de santé sur cette période. En outre, les résultats de l'examen par imagerie médicale réalisé le 26 septembre 2010 mentionnent que la lésion médullaire n'a pas évolué depuis trois mois et, le 2 décembre 2010, le Pr G ne mentionne aucune aggravation de l'état de santé du requérant. Par suite, M. D n'est pas fondé à demander la réparation du préjudice résultant de la perte de chance d'éviter l'aggravation de son état de santé.

En ce qui concerne les fautes dans la prise en charge :

6. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

7. En premier lieu, le requérant se prévaut de la faute du centre hospitalier régional universitaire de Nancy dans le choix thérapeutique dès lors que les réunions de concertation pluridisciplinaire de juillet et d'octobre 2010 ont proposé une surveillance de la lésion plutôt qu'une intervention chirurgicale, qui a dû être réalisée par le Pr G en janvier 2011. Toutefois, il résulte de l'instruction que lors de la seconde réunion de concertation pluridisciplinaire, les avis étaient partagés entre l'intervention chirurgicale et la surveillance qui a finalement été proposée au regard des risques importants qu'une telle exérèse comportait. Le Pr G indique également dans son courrier du 2 décembre 2010 que devant la complexité de la situation, plusieurs alternatives étaient possibles, dont faisait partie la surveillance. Enfin, il résulte du rapport d'expertise, d'une part, que, si l'option chirurgicale d'exérèse était une alternative possible, elle présentait des risques de séquelles irréversibles et une absence de certitude sur le bénéfice neurologique et, d'autre part, que l'option de surveillance retenue, compte tenu de la rareté et de la complexité de la situation, était conforme aux règles de l'art. Dans ces conditions, M. D n'est pas fondé à soutenir que le centre hospitalier régional universitaire de Nancy aurait commis une faute dans le choix thérapeutique.

8. En second lieu, M. D soutient que le centre hospitalier régional universitaire de Nancy a commis une négligence dans sa prise en charge dès lors qu'aucun chirurgien ne l'a reçu en consultation et n'a réévalué sa situation clinique à l'issue de la seconde réunion de concertation pluridisciplinaire. Toutefois, et à supposer même que ce manquement soit distinct de celui relatif au manquement à l'obligation d'information, il résulte de l'instruction, et en particulier du rapport d'expertise, qu'après la seconde réunion de concertation pluridisciplinaire de neuro-oncologie du 11 octobre 2010, le Dr E, neurochirurgien, a averti, dès le 13 octobre 2010, le Dr F, médecin traitant de M. D, de la proposition retenue par un courrier dans lequel elle s'engageait à recevoir le requérant à l'issue de la période de surveillance de six mois. En outre, c'est dès le 2 décembre 2010, soit moins de deux mois après cette réunion de concertation pluridisciplinaire et pendant le délai de surveillance de six mois, que M. D a consulté le Pr G, neurochirurgien, pour un second avis. Enfin, le Dr A, expert, relève qu'aucun manquement n'a été commis dans la prise en charge de M. D au centre hospitalier régional universitaire de Nancy. Dans ces conditions, M. D n'établit pas que le centre hospitalier régional universitaire de Nancy aurait commis une faute dans sa prise en charge. En tout état de cause, et à supposer même que l'absence de réévaluation clinique immédiatement après la réunion de concertation pluridisciplinaire puisse être regardée comme fautive, il résulte de ce qui a été dit au point 5 ci-dessus, que M. D n'établit pas que son état de santé se soit dégradé avant l'intervention chirurgicale de janvier 2011. Dans ces conditions, M. D n'est pas fondé à soutenir que la responsabilité du centre hospitalier régional universitaire de Nancy doit être engagée au titre des préjudices qu'il allègue avoir subis.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'indemnisation présentées par M. D doivent être rejetées.

Sur les dépens :

10. Il y a lieu de mettre à la charge définitive de M. D les frais d'expertise, qui ont été liquidés et taxés par l'ordonnance n° 1903072 de la présidente du tribunal administratif de Nancy du 28 janvier 2021 à la somme de 2 040 euros.

Sur les frais de l'instance :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que le centre hospitalier régional universitaire de Nancy, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à M. D une somme que celui-ci réclame au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Les dépens de l'instance, correspondant aux frais et honoraires de l'expertise taxés et liquidés à la somme de 2 040 euros pour le Dr A, sont mis à la charge définitive de M. D.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, au centre hospitalier régional universitaire de Nancy et à la caisse primaire d'assurance maladie de la Haute-Marne.

Copie en sera adressée, pour information, au Dr A, expert.

Délibéré après l'audience publique du 25 janvier 2024 à laquelle siégeaient :

M. Marti, président,

M. Durand, premier conseiller,

Mme Wolff, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 février 2024.

La rapporteure,

É. WolffLe président,

D. Marti

Le greffier,

F. Richard

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2102718

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