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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2103318

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2103318

mardi 28 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2103318
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantLOMBARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 novembre 2021, Mme F B, M. A B et M. C B, représentés par Me Lombard, demandent au tribunal :

1°) de condamner le département de Meurthe-et-Moselle à leur verser respectivement 10 000 euros, 3 000 euros et 15 000 euros, ces sommes portant intérêts au taux légal à compter du 19 juillet 2021 ;

2°) de mettre à la charge du département de Meurthe-et-Moselle une somme de 4 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le département a, en application des dispositions de l'article L. 421-13 du code de l'action sociale et des familles, une obligation de réparation des dommages causés aux assistants familiaux et à leur famille par les enfants placés ;

- M. C B, fils de Mme B, a, en raison des accusations portées à son encontre par l'enfant placée chez sa mère et des suites qui y ont été données, subi un préjudice qui doit être évalué à 15 000 euros ;

- Mme B a subi une forte atteinte à sa réputation en raison de ces accusations ; le département doit, au titre de sa responsabilité sans faute, réparer son préjudice moral et les troubles dans ses conditions d'existence à hauteur de 10 000 euros ;

- les accusations diffamatoires portées à l'encontre de son fils ont nécessairement porté atteinte à la réputation et à l'état moral de M. A B, alors qu'il se voyait lui-même accusé de négligence ; son préjudice doit être réparé à hauteur de 3 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 juillet 2022, le département de Meurthe-et-Moselle, représenté par Me Phelip, conclut :

1°) au rejet de la requête ;

2°) subsidiairement, à ce que soit constaté le caractère injustifié et en tout cas excessif des sommes réclamées ;

3°) à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge des consorts B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grandjean, rapporteure,

- les conclusions de M. Gottlieb, rapporteur public,

- et les observations de Me Phelip, représentant le département de Meurthe-et-Moselle.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, assistante familiale agréée employée par le département de Meurthe-et-Moselle, a accueilli une enfant mineure à son domicile à compter de 2009 dans le cadre de l'aide sociale à l'enfance. Cette enfant a déposé plainte le 12 mars 2016 contre M. C B, fils de Mme B. Ce dernier a été mis en examen le 19 mai 2016 pour des faits de viols aggravés sur mineur de quinze ans qui auraient été commis entre 2012 et 2014, alors que celui-ci avait entre 17 et 18 ans, et placé sous contrôle judiciaire. Une ordonnance de non-lieu a été prononcée le 18 juin 2019. Par un courrier, reçu par le département de Meurthe-et-Moselle le 19 juillet 2021, Mme B, M. A B, son époux, et M. C B, ont sollicité l'indemnisation des préjudices qu'ils estiment avoir subis à l'occasion de l'accueil de cette enfant. Par la requête susvisée, ils demandent la condamnation du département de Meurthe-et-Moselle à leur verser les sommes respectives de 10 000 euros, 3 000 euros et 15 000 euros.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

2. Aux termes de l'article L. 421-13 du code de l'action sociale et des familles : " Les assistants maternels agréés employés par des particuliers doivent obligatoirement s'assurer pour tous les dommages, quelle qu'en soit l'origine, que les enfants gardés pourraient provoquer et pour ceux dont ils pourraient être victimes. Leurs employeurs sont tenus, avant de leur confier un enfant, de vérifier qu'ils ont bien satisfait à cette obligation. / Les assistants maternels employés par des personnes morales, les assistants familiaux ainsi que les personnes désignées temporairement pour remplacer ces derniers sont obligatoirement couverts contre les mêmes risques par les soins des personnes morales qui les emploient ".

3. Il résulte de ces dispositions que la responsabilité du département, dont relève le service de l'aide sociale à l'enfance, est engagée, même sans faute, envers un assistant familial pour les dommages subis par celui-ci du fait d'un enfant dont l'accueil lui a été confié. Eu égard au rôle reconnu à la " famille d'accueil " par les dispositions de l'article L. 421-16 du code de l'action sociale et des familles, la responsabilité du département s'étend aux dommages subis par les personnes résidant au domicile de l'assistant familial, notamment par le conjoint de celui-ci.

4. Il résulte de l'instruction que le 12 mars 2016, la jeune G, placée auprès de Mme B depuis 2009 a déposé plainte pour des faits de viols qui auraient été commis par M. C B, fils de cette dernière, entre 2012 et 2014 alors qu'elle avait entre neuf et dix ans. M. C B a été mis en examen le 19 juin 2016 pour viols aggravés sur mineure de quinze ans et sur personne vulnérable et placé sous contrôle judiciaire à compter du même jour. Le juge d'instruction a rendu une ordonnance de non-lieu le 18 juin 2019, devenue définitive, concluant que les faits reprochés à M. C B n'étaient pas caractérisés avec certitude dès lors que les déclarations de la jeune fille ne permettaient pas d'affirmer qu'elle avait effectivement eu des relations sexuelles contraintes avec l'intéressé, ses déclarations ayant varié au cours de ses auditions par les enquêteurs, sa description des faits ne correspondant pas avec les observations médico-légales, les investigations n'ayant pas non plus permis de corroborer les déclarations de la jeune fille, et que l'animosité existant entre les familles E et B à l'époque de la plainte colorait les déclarations de la jeune D, par ailleurs qualifiée de vulnérable et influençable. Dans ces conditions, les faits reprochés à M. C B n'ont pas été établis.

5. La plainte à l'origine de l'instruction pénale et des préjudices dont les requérants demandent réparation a été déposée alors que G était placée chez Mme B en sa qualité d'assistante familiale agréée. Il résulte par ailleurs de l'instruction que les parents de la jeune fille avaient manifesté leur opposition au placement de leur fille et il n'est pas contesté que ce pourrait être l'origine de l'hostilité qu'ils éprouvaient à l'égard de la famille B. Ainsi, contrairement à ce que soutient le département en défense, le lien entre les préjudices invoqués et le service de l'aide sociale à l'enfance est établi et la responsabilité du département de Meurthe-et-Moselle est engagée, même sans faute, du fait des agissements de l'enfant dont il avait confié la garde à Mme B.

6. À la suite de la plainte déposée, M. C B a été placé en garde à vue et interrogé dans ce cadre le 17 mai 2016, mis en examen à compter du 19 mai 2016, soumis, à compter du même jour, à un contrôle judiciaire l'obligeant à se présenter une fois par semaine puis à partir du 4 juillet 2018, deux fois par mois, auprès du commissariat de police, été interrogé à plusieurs reprises dans le cadre de l'enquête judiciaire et soumis à une expertise psychiatrique. Il a en outre, en raison des poursuites pénales dont il faisait ainsi l'objet, été suspendu de ses fonctions de sapeur-pompier volontaire par un arrêté du président du service départemental d'incendie et de secours de Meurthe-et-Moselle du 7 juin 2016 pour une durée de quatre mois à compter du 13 juin suivant. Dans ces conditions, il y a lieu de condamner le département de Meurthe-et-Moselle à verser à M. C B au titre de son préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence une indemnité de 5 000 euros.

7. Il n'est pas contesté que, durant toute la procédure judiciaire, M. C B, vivait au domicile de ses parents qui ont ainsi partagé son anxiété. Il résulte par ailleurs de l'instruction que l'entourage de M. C B a été entendu dans le cadre de l'enquête judiciaire. S'agissant plus particulièrement de Mme B, il résulte également de l'instruction, et notamment du rapport en date du 8 avril 2016 émanant du service " Assistants familiaux " de l'aide sociale à l'enfance du département de Meurthe-et-Moselle que la qualité des relations qu'elle avait nouées, en tant que présidente du centre social d'un quartier de la commune de Lunéville, avec les adolescents du quartier et la crédibilité de son action ont été compromises à la suite de cette dénonciation. Il sera ainsi fait une juste appréciation du préjudice subi par Mme B et par M. A B, son époux et père de M. C B, en leur accordant respectivement les sommes de 3 000 et 1 000 euros au titre du préjudice moral subi par chacun d'eux.

Sur les intérêts :

8. Les requérants ont droit aux intérêts au taux légal à compter du 19 juillet 2021, date de réception de leur réclamation préalable par le département de Meurthe-et-Moselle, sur les sommes de 5 000, 3 000 et 1 000 euros.

Sur les frais de l'instance :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge des consorts B, qui ne sont pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que le département de Meurthe-et-Moselle demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge du département de Meurthe-et-Moselle une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par les consorts B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er :Le département de Meurthe-et-Moselle est condamné à verser à Mme B la somme de 3 000 (trois mille) euros, à M. C B la somme de 5 000 (cinq mille) euros et à M. A B, la somme de 1 000 (mille) euros, sommes assorties des intérêts au taux légal à compter du 19 juillet 2021.

Article 2 : Le département de Meurthe-et-Moselle versera aux consorts B une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête des consorts B est rejeté.

Article 4 : Les conclusions du département de Meurthe-et-Moselle présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme F B, à M. C B, à M. A B et au département de Meurthe-et-Moselle.

Délibéré après l'audience du 30 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Milin-Rance, première conseillère,

Mme Grandjean, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mai 2024.

La rapporteure,

G. Grandjean Le président,

B. Coudert

La greffière,

I. Varlet

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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