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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2200020

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2200020

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2200020
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationChambre 2
Avocat requérantSCP IOCHUM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Strasbourg le 23 décembre 2021 et transmise au greffe du tribunal administratif de Nancy par une ordonnance du 4 janvier 2022, pour y être enregistrée sous le n°2200020, Mme B C, représentée par Me Iochum, demande au tribunal :

1°) de condamner l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) à lui verser une somme de 6 318,93 euros en réparation des préjudices subis par son mari décédé ;

2°) de condamner l'ONIAM à lui verser une somme de 9 000 euros en réparation de ses préjudices personnels ;

3°) de mettre à la charge de l'ONIAM une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- son époux a contracté une infection nosocomiale à l'occasion de sa prise en charge par le centre hospitalier de Verdun ;

- il convient de fixer le taux de perte de chance à 30% ;

- elle est fondée à solliciter le versement d'une somme de 6 318,93 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, des souffrances endurées et des frais d'obsèques ;

- elle est fondée à solliciter le versement d'une somme de 9 000 euros au titre de son préjudice d'affection.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 octobre 2022 et par un mémoire enregistré le 1er mars 2024 et non communiqué, l'ONIAM, représenté par Me Fitoussi, conclut :

1°) au rejet de la requête ;

2°) subsidiairement, à ce qu'il soit ordonné une expertise avant-dire droit pour se prononcer sur les causes de l'infection ayant entrainé le décès de M. C ;

3°) plus subsidiairement, à ce que l'indemnisation versée à Mme C soit ramenée à 1 235,41 euros et 2 000 euros.

Elle soutient que :

- la preuve du caractère nosocomial de l'affectation à l'origine du décès de M. C n'est pas rapportée ;

- eu égard aux pathologies dont souffrait M. C, le taux de perte de chance ne saurait excéder 10% ;

- l'indemnité due au titre du déficit fonctionnel temporaire, des souffrances endurées et des frais d'obsèques ne saurait excéder 1 235,41 euros ;

- l'indemnité due au titre du préjudice d'affection de Mme C ne saurait excéder 2 000 euros.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Frédéric Durand, rapporteur,

- et les conclusions de Mme Céline Marini, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C a été hospitalisé le 25 mars 2020 au centre hospitalier de Verdun pour des douleurs lombaires gauche d'apparition brutale, associées à une désorientation spatio-temporelle avec fébricule. Le test PCR effectué à l'entrée est revenu négatif, et le diagnostic de septicémie à streptocoque a été posé. Le 10 avril, M. C a présenté une récidive d'hyperthermie et une dégradation de la saturation. Le 15 avril, le scanner a montré des lésions pulmonaires évocatrices du Covid, et le test PCR réalisé est revenu positif. L'intéressé a été transféré dans un service spécialisé dans le traitement de cette pathologie où il est décédé le 24 avril 2020. Son épouse a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) de la région Lorraine qui a mandaté une expertise. L'expert a rendu son rapport le 1er mars 2021 et, le 8 juin 2021, la CCI a rendu un avis favorable à une indemnisation. Par sa requête, Mme C demande au tribunal de condamner l'ONIAM à l'indemniser des préjudices subis par son époux décédé ainsi que de ses préjudices personnels.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité sans faute du fait d'une infection nosocomiale :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1-1 du code de la santé publique : " Sans préjudice des dispositions du septième alinéa de l'article L. 1142-17, ouvrent droit à réparation au titre de la solidarité nationale : 1° Les dommages résultant d'infections nosocomiales dans les établissements, services ou organismes mentionnés au premier alinéa du I de l'article L. 1142-1 correspondant à un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à 25 % déterminé par référence au barème mentionné au II du même article, ainsi que les décès provoqués par ces infections nosocomiales () ".

3. Doit être regardée comme présentant un caractère nosocomial au sens du 1° de l'article L. 1142-1-1 du code de la santé publique une infection survenant au cours ou au décours de la prise en charge d'un patient et qui n'était ni présente, ni en incubation au début de celle-ci, sauf s'il est établi qu'elle a une autre origine que la prise en charge.

4. Il résulte du rapport d'expertise établi le 1er mars 2021 par le Dr A que, lors de son admission à l'hôpital de Verdun, le tableau clinique de M. C n'était pas, en dehors de la fièvre, évocateur d'infection par la COVID 19, d'autant que le test PCR effectué aux urgences était négatif et qu'aucune lésion pulmonaire évocatrice n'apparaissait sur le scanner réalisé sur l'intéressé. L'expert ajoute que les hémocultures ont mis en évidence une septicémie à streptocoque sans porte d'entrée identifiée, celle-ci étant vraisemblablement d'origine digestive comme c'est régulièrement le cas chez des patients cirrhotiques. Envisageant les origines de cette infection l'expert précise que la durée d'incubation du virus de la COVID-19 est en moyenne de cinq jours mais que des délais extrêmes de deux à douze jours ont pu être constatés avant l'apparition des premiers symptômes. L'expert ajoute que les symptômes, qui sont initialement peu spécifiques, apparaissent progressivement sur plusieurs jours, les signes respiratoires arrivant régulièrement secondairement, c'est-à-dire huit à dix jours après les premiers symptômes. S'agissant de M. C, l'expert précise que l'évolution était initialement favorable mais que, le 10 avril, l'intéressé a présenté une récidive d'hyperthermie avec une dégradation de son taux de saturation d'oxygène dans le sang. Le 15 avril, un contrôle scanographique a mis en évidence des lésions pulmonaires évocatrices d'une infection à la COVID-19 et un test pulmonaire est revenu positif. Après une stabilité initiale, M. C est décédé du virus de la COVID-19, le 24 avril 2020. Si l'expert indique qu'au regard des délais d'incubation les plus longs constatés il était possible que M. C ait été contaminé par le virus de la COVID-19 un à trois jours avant son hospitalisation, les délais moyens d'incubation et d'apparition des symptômes indiqués par l'expert et non contestés par les parties permettent de considérer que M. C a contracté l'infection cause de son décès au cours de son hospitalisation. Il résulte ainsi de l'instruction que le décès de M. C provient de l'infection nosocomiale qu'il a contractée au centre hospitalier de Verdun. L'infection nosocomiale dont M. C a été victime a entraîné pour celui-ci la perte d'une chance d'éviter une évolution fatale de son état de santé. Ainsi, le dommage subi par l'intéressé remplit les conditions posées par l'article L. 1142-1-1 du code de la santé publique et doit être pris en charge par la solidarité nationale.

En ce qui concerne les préjudices indemnisables :

S'agissant du taux de perte de chance

5. Dans le cas où une infection nosocomiale a compromis les chances d'un patient d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de cette infection et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter la survenue de ce dommage, la réparation qui incombe à l'hôpital devant alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

6. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que M. C était atteint d'un éthylisme chronique actif, compliqué d'une cirrhose décompensée avec insuffisance hépatocellulaire, hypertension portale et varices œsophagiennes, de dénutrition sévère, d'hypertension artérielle traitée et était atteint d'obésité modérée. L'expert ajoute que le décès prématuré de M. C à la suite de son infection par le virus de la COVID-19 s'inscrit chez un patient en très mauvais état général avec de très lourdes comorbidités et ainsi une espérance de vie spontanée particulièrement réduite. Il en déduit qu'il convient de retenir une perte de chance considérée comme faible et inférieure à 10%. Si la CCI de Lorraine a retenu dans son avis un taux de perte de chances de 30%, les parties ne produisent aucun document médical de nature à remettre en cause l'appréciation de l'espérance de survie de M. C faite par l'expert. Par suite, l'indemnisation des préjudices imputables au décès de M. C sera mise à la charge de l'ONIAM à hauteur de 10%.

S'agissant des préjudices subis par M. C et transmis à sa veuve :

7. En premier lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que l'hospitalisation initiale, en rapport direct et certain avec une septicémie, n'aurait pas dû excéder trois semaines. Par suite, M. C justifie d'un déficit fonctionnel temporaire total en lien avec son infection du 16 avril au 24 avril 2020. Compte tenu du taux de perte de chance précédemment défini, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en le fixant à 15 euros.

8. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que les souffrances endurées par M. C peuvent considérées comme majorées de 1 point, passant de 4,5/7 à 5,5/7. Compte tenu du taux de perte de chance précédemment défini, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en le fixant à 700 euros.

9. En dernier lieu, il résulte de l'instruction que les frais d'obsèques exposés s'élèvent à 5 874,11 euros, incluant un caveau de trois places d'une valeur de 1 800 euros, et à 4 900 euros au titre de la fourniture d'un monument funéraire. Les frais de pose du caveau et d'un monument funéraire ne peuvent ouvrir droit à indemnisation qu'au prorata d'une seule place. Par suite, compte tenu du taux de perte de chance, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en le fixant à 630 euros.

S'agissant des préjudices propres de Mme C :

10. Il résulte de l'instruction que Mme C a subi un préjudice moral résultant du décès de son époux. Compte tenu du taux de perte de chance retenu plus haut, il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection subi par Mme C en lui allouant une somme de 2 000 euros.

11. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C est fondée à solliciter le versement de la somme de 3 345 euros en réparation de ses différents préjudices.

Sur les frais de l'instance :

12. Dans les circonstances de l'espèce, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, l'ONIAM versera à Mme C une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens

D E C I D E :

Article 1er : L'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales versera à Mme C une somme de 3 345 euros en réparation de ses préjudices.

Article 2 : L'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales versera à Mme C une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié Mme B C et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Délibéré après l'audience du 14 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Davesne, président,

M. Durand, premier conseiller,

Mme Wolff, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024.

Le rapporteur,

F. Durand

Le président,

S. Davesne

Le greffier,

F. Richard

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

N°2200020

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