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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-1907462

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-1907462

vendredi 26 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-1907462
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS MICHEL LEDOUX ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 août 2019, M. C A, représenté par Me Ledoux, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 27 000 euros ainsi que les intérêts au taux légal à compter de la demande d'indemnisation, et la capitalisation de ces intérêts en réparation des préjudices résultant des carences fautives de l'Etat dans la prise en charge de la prévention des risques liés à l'exposition des travailleurs chargés de la manutention portuaire à Dunkerque aux poussières d'amiante ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- son action n'est pas prescrite dès lors qu'une plainte avec constitution de partie civile est en cours d'instruction ;

- l'absence, antérieurement à 1977, de réglementation propre à prévenir les risques liés à l'amiante et de tout contrôle du port de Dunkerque par l'inspection du travail constitue une carence fautive de l'Etat ;

- postérieurement à 1977, l'insuffisance de la réglementation et l'absence de contrôle de la réglementation existante par les services de l'inspection du travail sont également constitutives de carences fautives de l'Etat ;

- dès lors qu'il a été exposé à l'amiante dans son activité professionnelle, au sein du port de Dunkerque, inscrit dans le dispositif d'allocation de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante, ces fautes sont la cause d'un préjudice moral d'anxiété, attesté par ses proches ainsi que d'un trouble dans les conditions d'existence résultant de la diminution de son espérance de vie.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 septembre 2021, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la créance est prescrite par application de la loi du 31 décembre 1968 ;

- la réalité du préjudice invoqué n'est pas établie.

Par une ordonnance du 13 septembre 2021, la clôture de l'instruction a été fixée au 29 octobre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale 'du travail n° 81 concernant l'inspection du travail dans l'industrie et le commerce, signée à Genève le 19 juillet 1947 ;

- le code civil ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code du travail ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la loi n° 98-1194 du 23 décembre 1998 ;

- la loi n°99-1140 du 29 décembre 1999 ;

- la loi n°2001-1246 du 21 décembre 2001 ;

- l'arrêté du 7 juillet 2000 fixant la liste des ports susceptibles d'ouvrir droit à l'allocation de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante en faveur des ouvriers dockers professionnels et personnels portuaires assurant la manutention ;

- l'arrêté du 27 décembre 2021 modifiant et complétant la liste des ports susceptibles d'ouvrir droit à l'allocation de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante en faveur des ouvriers dockers professionnels et personnels portuaires assurant la manutention ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Riou, président-rapporteur,

- les conclusions de M. Larue, rapporteur public,

- les observations de Me Quinquis, substituant Me Ledoux, pour M. A.

Considérant ce qui suit :

1. Employé par le port de Dunkerque en qualité de docker professionnel, du 19 décembre 1983 au 30 mars 1988, M. A demande à être indemnisé par l'Etat du préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence qu'il estime avoir subis du fait de son exposition à l'amiante lors de l'exercice de cette activité professionnelle.

Sur les conclusions indemnitaires de M. A :

En ce qui concerne le principe de la responsabilité de l'Etat :

2. En principe, la responsabilité de l'administration peut être engagée à raison de la faute qu'elle a commise, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain. La faute commise par un tiers, co auteur du dommage, est toutefois susceptible d'exonérer partiellement ou totalement la personne publique de sa responsabilité, laquelle ne saurait être condamnée au paiement d'une somme qu'elle ne doit pas.

3. S'il incombe aux autorités publiques chargées de la prévention des risques professionnels de se tenir informées des dangers, soulignés par des études scientifiques, pour la santé des travailleurs exposés à l'inhalation de poussières d'amiante dans le cadre de leur activité professionnelle, et d'arrêter, en l'état des connaissances scientifiques, au besoin à l'aide d'études ou d'enquêtes complémentaires, les mesures les plus appropriées pour limiter et, si possible, éliminer ces dangers, cette obligation ne dispense pas l'employeur d'assurer la sécurité et la protection de la santé des travailleurs placés sous son autorité, en application de la législation du travail désormais codifiée à l'article L. 4121-1 du code du travail.

S'agissant de la période antérieure à l'entrée en vigueur du décret du 17 août 1977 :

4. Il résulte de l'instruction, c'est-à-dire des propres écritures du requérant et du certificat de travail qu'il a produit, que M. A n'a pas travaillé en tant que docker dans le port de Dunkerque antérieurement à l'entrée en vigueur du décret du 17 août 1977. Il n'est donc pas fondé à invoquer la carence fautive de l'Etat antérieurement à cette date.

S'agissant de la période postérieure à l'entrée en vigueur du décret du 17 août 1977 :

Quant à la faute tirée de l'adoption d'une réglementation insuffisante :

5. Le décret du 17 août 1977 entré en vigueur, pour ses principales dispositions, le 20 octobre 1977, et pour d'autres, le 1er mars 1978, imposait notamment, lorsque le personnel était exposé à l'inhalation de poussières d'amiante à l'état libre dans l'atmosphère, que les travaux soient effectués, soit par voie humide, soit dans des appareils capotés et mis en dépression, sauf à ce que la concentration moyenne en fibres d'amiante de l'atmosphère inhalée par un salarié pendant sa journée de travail ne dépasse en aucune circonstance deux fibres par centimètre cube d'air inhalé, et, en cas d'impossibilité technique, pour les travaux occasionnels et de courte durée, que soient utilisés des équipements de protection individuelle, notamment des appareils respiratoires anti poussière. Il imposait également le contrôle régulier de l'atmosphère des lieux de travail, l'information des salariés sur les risques et les précautions à prendre et une surveillance médicale spécifique de ces derniers. A la suite de directives communautaires, la concentration maximale a été abaissée en 1987 à une valeur comprise entre 0,5 et 1 fibre par centimètre cube selon la variété d'amiante et en 1992 à une valeur comprise entre 0,3 et 0,6 fibre par centimètre cube. Enfin, le décret du 24 décembre 1996 relatif à l'interdiction de l'amiante, pris en application du code du travail et du code de la consommation a interdit, à compter du 1er janvier 1997, la fabrication et la vente de toutes variétés de fibres d'amiante et de tout produit en contenant. Si les mesures adoptées à partir de 1977 étaient insuffisantes à éliminer le risque de maladie professionnelle liée à l'amiante, elles ont néanmoins été de nature à le réduire dans les entreprises dont l'exposition des salariés aux poussières d'amiante était connue, en interdisant l'exposition au-delà d'un certain seuil et en imposant aux employeurs de contrôler la concentration en fibres d'amiante dans l'atmosphère des lieux de travail.

6. Postérieurement à l'édiction du décret du 17 août 1977, il résulte de l'instruction, plus particulièrement de divers témoignages concordants d'anciens collègues de M. A que les dockers du port de Dunkerque sont demeurés exposés, pour la période postérieure à l'entrée en vigueur des principales dispositions du décret, soit le 20 octobre 1977, à compter de laquelle l'employeur devait respecter la réglementation existante, aux poussières d'amiante sans bénéficier, avant 1993, de protections adaptées ni recevoir une information concernant la dangerosité de cette matière. Par ailleurs, il résulte d'un arrêt de la cour d'appel de Bordeaux du 14 janvier 2010, concernant un salarié victime d'une incapacité permanente partielle de 5% liée à son exposition sur la période de 1971 à 1988, que la faute inexcusable au sens de l'article L. 452-1 du code de la sécurité sociale a été reconnue en raison de l'exposition de dockers du port de Dunkerque au risque d'inhalation des fibres d'amiante. Eu égard à ces négligences dans la mise en œuvre des mesures de protection des salariés au regard du risque que représentait l'inhalation de poussières d'amiante, il ne saurait être tenu pour établi que le risque de développer une pathologie liée à l'amiante trouverait directement sa cause dans une carence fautive de l'Etat à prévenir les risques liés à l'usage de l'amiante à cette époque par l'adoption d'une règlementation plus contraignante, pour les activités de la nature de celles que les employeurs des dockers du port de Dunkerque exerçaient. Dans ces conditions, le ministre du travail est fondé à soutenir que le comportement fautif de ces employeurs est de nature, à cet égard, à exonérer l'Etat de sa responsabilité sur cette période.

Quant à la faute résultant de l'absence de contrôle du respect de la réglementation par les employeurs des dockers :

7. Il résulte des stipulations de l'article 1er de la convention internationale du travail n° 81 concernant l'inspection du travail dans l'industrie et le commerce que chaque Etat partie doit avoir un système d'inspection du travail dans les établissements industriels chargé, aux termes de l'article 3 de la convention, d'assurer l'application des dispositions légales relatives aux conditions de travail et à la protection des travailleurs dans l'exercice de leur profession, de fournir des informations et des conseils techniques aux employeurs et aux travailleurs sur les moyens les plus efficaces d'observer les dispositions légales et de porter à l'attention de l'autorité compétente les déficiences ou les abus qui ne sont pas spécifiquement couverts par les dispositions légales existantes. Il résulte des stipulations de ses articles 4 et 6 que, pour autant que c'est compatible avec la pratique administrative de l'Etat partie, l'inspection du travail est placée sous la surveillance et le contrôle d'une autorité centrale, les inspecteurs du travail devant bénéficier d'un statut et de conditions de service les rendant indépendants de tout changement de gouvernement et de toute influence extérieure indue. Aux termes de ses articles 16 et 17, les établissements doivent être inspectés aussi souvent et aussi soigneusement qu'il est nécessaire pour assurer l'application effective des dispositions légales en cause, les inspecteurs étant cependant libres de donner des avertissements ou des conseils au lieu d'intenter ou de recommander des poursuites.

8. Il résulte de l'article L. 611-1 du code du travail, alors applicable, dont les dispositions sont aujourd'hui reprises à l'article L. 8112-1 de ce code, que les inspecteurs du travail sont chargés de veiller à l'application des dispositions du code du travail et des lois et règlements non codifiés relatifs au régime du travail et de constater, le cas échéant, concurremment avec les agents et officiers de police judicaire, les infractions à ces dispositions. En vertu de l'article L. 611-8 du même code, dont les dispositions sont aujourd'hui reprises aux articles L. 8113-1 et suivants, les inspecteurs du travail ont entrée dans tous établissements où sont applicables les règles du droit du travail, à l'effet d'y assurer la surveillance et les enquêtes dont ils sont chargés et ils ont qualité pour procéder, aux fins d'analyse, à tous prélèvements portant sur les matières mises en œuvre et les produits distribués ou utilisés. En outre, l'article L. 612-1 du même code, aujourd'hui repris à l'article L. 8123-1, dispose que " Les médecins inspecteurs du travail exercent une action permanente en vue de la protection de la santé des travailleurs au lieu de leur travail. Cette action porte en particulier sur l'organisation et le fonctionnement des services médicaux du travail prévus aux articles L. 241-1 et suivants. / Les médecins inspecteurs du travail agissent en liaison avec les inspecteurs du travail et coopèrent avec eux à l'application de la réglementation relative à l'hygiène du travail ". Il résulte enfin de l'article L. 612-2, dont les dispositions sont aujourd'hui reprises aux articles L. 8123-2 et L. 8123-3, que : " Les dispositions du présent code relatives aux pouvoirs et obligations des inspecteurs du travail et de la main-d'œuvre sont étendues aux médecins inspecteurs du travail à l'exception des dispositions de l'article L. 611-10 relatives aux procès-verbaux et de l'article L. 231-3 relatives aux mises en demeure. / En vue de la prévention des affections professionnelles les médecins inspecteurs du travail sont autorisés à faire, aux fins d'analyse, tous prélèvements portant notamment sur les matières mises en œuvre et les produits utilisés ".

9. Il appartient aux membres de l'inspection du travail, qui disposent d'une large marge d'appréciation dans le choix des moyens juridiques qui leur apparaissent les plus appropriés pour assurer l'application effective des dispositions légales par les entreprises soumises à leur contrôle, d'adapter le type et la fréquence de leurs contrôles à la nature et à la gravité des risques que présentent les activités exercées et à la taille des entreprises. Il leur revient de tenir compte, dans l'exercice de leur mission de contrôle, des priorités définies par l'autorité centrale ainsi que des indications dont ils disposent sur la situation particulière de chaque entreprise, au regard notamment de la survenance d'accidents du travail ou de maladies professionnelles ou de l'existence de signalements effectués notamment par les représentants du personnel. Une faute commise par l'inspection du travail dans l'exercice des pouvoirs qui sont les siens pour veiller à l'application des dispositions légales relative à l'hygiène et à la sécurité au travail est de nature à engager la responsabilité de l'Etat s'il en résulte pour celui qui s'en plaint un préjudice direct et certain.

10. Il ne résulte pas de l'instruction que durant la période postérieure à 1977 et au moins jusqu'en 2004, terme de la période de manipulation de l'amiante selon le tableau annexé à l'article premier de l'arrêté du 7 juillet 2000 visé ci-dessus, dans sa rédaction issue de l'arrêté du 27 décembre 2021, des contrôles de la réglementation applicable en matière d'exposition des salariés aux poussières d'amiante auraient été ordonnés au sein des établissements employant des dockers du port de Dunkerque par ses services centraux ni que les services chargés de l'inspection du travail dans les ports y auraient mené des enquêtes. Par suite, M. A est fondé à soutenir qu'en s'abstenant de contrôler l'application de la réglementation en matière de protection des salariés à l'inhalation des poussières d'amiante au sein des établissements employant des dockers dans le port de Dunkerque, l'Etat a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

11. Toutefois, eu égard, d'une part, à la circonstance que l'absence de contrôle par l'inspection du travail ne peut être regardée comme fautive qu'au terme d'un certain délai et, d'autre part, à la nature des dommages invoqués, tenant à la crainte de M. A de développer une pathologie liée à l'amiante du fait d'une exposition aux poussières d'amiante entre 1977 et 2004 et au suivi médical que cette exposition a rendu nécessaire, qui ne trouvent pas leur cause directe dans la carence fautive de l'Etat, la responsabilité de l'Etat n'est pas engagée s'agissant de la période postérieure à 1977.

12. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner l'exception de prescription soulevée en défense, que la responsabilité de l'Etat n'est pas engagée pour les dommages subis par M. A du fait de son exposition professionnelle à l'amiante. La requête de M. A, y compris les conclusions présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens doit être rejetée.

D É C I D E :

Article 1er :La requête présentée par M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Délibéré après l'audience du 6 juillet 2022 à laquelle siégeaient :

M. Jean-Michel Riou, président,

Mme Marion Varenne, première conseillère,

Mme Marjorie Bruneau, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 août 2022.

Le président-rapporteur,

signé

J.-M. RIOU

L'assesseure la plus ancienne dans l'ordre du tableau,

signé

M. B

La greffière,

signé

C. VIEILLARD

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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