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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2000297

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2000297

vendredi 30 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2000297
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantINGELAERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 15 janvier 2020 et le 30 juin 2021, Mme B C, représentée par la Selarl Ingelaere et Partners Avocats, demande au tribunal :

1°) de condamner le SIVOM de la communauté du Bruaysis à lui verser la somme de 20 000 euros au titre du préjudice moral qu'elle a subi ;

2°) de mettre à la charge du SIVOM de la communauté du Bruaysis une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- en l'affectant dans un bâtiment ne respectant pas les conditions d'hygiène et de sécurité, son employeur a méconnu les dispositions des articles 2 et 2-1 du décret n° 85-603 du 10 juin 1985 ;

- en procédant à sa " mise au placard ", qui a participé à la dégradation de ses conditions de travail et de son état de santé psychique, son employeur a commis des agissements constitutifs de harcèlement moral, en violation des dispositions de l'article 6 quinquiès de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- ces agissements fautifs ont généré un préjudice moral devant être indemnisé à hauteur de 20 000 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 14 mai et 9 août 2021, le SIVOM de la communauté du Bruaysis, représenté par Me Delevacque, conclut au rejet de la requête et à ce que soient mis à la charge de Mme C les entiers frais et dépens.

Il fait valoir que :

- les diligences requises pour que Mme C dispose de parfaites conditions de travail ont été réalisées ; la situation de mal-être de cette dernière ne lui est pas imputable ;

- aucun des éléments invoqués n'est de nature à faire présumer l'existence d'une situation de harcèlement moral.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le décret n° 85-603 du 10 juin 1985 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de M. Christian, rapporteur public,

- les observations de Me Ingelaere, représentant Mme C, et celles de Me De Lamarlière, représentant le SIVOM de la communauté du Bruaysis.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, adjointe administrative principale de 2ème classe du SIVOM de la communauté du Bruaysis, a été affectée au sein du service des archives de l'administration générale de l'établissement à compter du mois de juillet 2016. Elle a été placée en arrêt de maladie du 2 août au 25 septembre 2016, puis du 6 octobre au 6 novembre 2016. Par un courrier du 22 octobre 2019, elle a, par l'intermédiaire de son conseil, dénoncé auprès du président du SIVOM de la communauté du Bruaysis ses conditions de travail ainsi que la situation de harcèlement moral dont elle s'estimait victime, et a sollicité le versement d'une somme de 20 000 euros à titre d'indemnisation du préjudice moral subi. Par une décision du 26 décembre 2019, le président de l'établissement public a rejeté sa demande.

2. Par la présente requête, Mme C demande au tribunal de condamner le SIVOM de la Communauté du Bruaysis à lui verser la somme de 20 000 euros.

Sur la responsabilité du SIVOM :

En ce qui concerne la méconnaissance des dispositions du décret n° 85-603 du 10 juin 1985 :

3. Aux termes de l'article 2 du décret du 10 juin 1985 relatif à l'hygiène et à la sécurité du travail ainsi qu'à la médecine professionnelle et préventive dans la fonction publique territoriale : " Dans les collectivités et établissements mentionnés à l'article 1er, les locaux et installations de service doivent être aménagés, les équipements doivent être réalisés et maintenus de manière à garantir la sécurité des agents et des usagers. Les locaux doivent être tenus dans un état constant de propreté et présenter les conditions d'hygiène et de sécurité nécessaires à la santé des personnes. ". Par ailleurs, aux termes de l'article 2-1 du même décret : " Les autorités territoriales sont chargées de veiller à la sécurité et à la protection de la santé des agents placés sous leur autorité ". Aux termes de l'article 24 de ce même décret, dans sa version applicable au présent litige : " Les médecins du service de médecine préventive sont habilités à proposer des aménagements de poste de travail ou de conditions d'exercice des fonctions, justifiés par l'âge, la résistance physique ou l'état de santé des agents. / Ils peuvent également proposer des aménagements temporaires de postes de travail ou de conditions d'exercice des fonctions au bénéfice des femmes enceintes. / Lorsque l'autorité territoriale ne suit pas l'avis du service de médecine préventive, sa décision doit être motivée et le comité d'hygiène ou, à défaut, le comité technique doit en être tenu informé () "

4. Il appartient aux autorités administratives, qui ont l'obligation de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et morale de leurs agents, d'assurer, sauf à commettre une faute de service, la bonne exécution des dispositions législatives et réglementaires qui ont cet objet, ainsi que le précise l'article 2-1 du décret du 10 juin 1985 relatif à l'hygiène et à la sécurité du travail ainsi qu'à la médecine professionnelle et préventive de la fonction publique territoriale. A ce titre, il leur incombe notamment de prendre en compte, dans les conditions prévues à l'article 24 de ce même décret, les propositions d'aménagements de poste de travail ou de conditions d'exercice des fonctions justifiés par l'âge, la résistance physique ou l'état de santé des agents, que les médecins du service de médecine préventive sont seuls habilités à émettre.

5. Il résulte de l'instruction que Mme C a été affectée, à compter du mois de juillet 2016, au service des archives de l'administration générale du SIVOM de la communauté du Bruaysis. Le local de l'établissement abritant les archives, alors situé rue Wéry à Bruay-la-Buissière, ayant fait l'objet d'une inondation le 31 mai 2016, il a été demandé à Mme C d'effectuer un tri parmi les documents d'archives et de les réorganiser en vue de leur acheminement dans un autre local dit " l'atelier du trèfle ". Il n'est pas contesté que Mme C a, durant trois semaines en juillet 2016 puis du 26 septembre au 6 octobre 2016, date à laquelle elle a fait valoir son droit de retrait et a été placée en arrêt de maladie, travaillé dans un local dégradé par une inondation, dont les murs étaient touchés par la moisissure, dont le système électrique était défaillant, ainsi que sur des documents eux-mêmes dégradés par les eaux. Il résulte également de l'instruction que, durant cette période, Mme C était isolée de ses collègues, qui avaient été transférés à l'atelier du trèfle, travaillant seule la plupart du temps dès lors que le second agent affecté aux archives était retenu dans un autre local pour la réalisation de ses missions, et sans téléphone ni ordinateur. Dans ces circonstances, la requérante est fondée à soutenir qu'en sa qualité d'employeur, le SIVOM a méconnu son obligation de mise à disposition des locaux présentant des conditions d'hygiène et de sécurité garantissant la santé des personnes.

6. En revanche, s'il résulte de l'instruction qu'à son retour de congé de maladie, le 7 novembre 2016 et jusqu'en avril 2018, Mme C a été affectée, au sein de l'atelier du trèfle, dans une salle de réunion dépourvue de fenêtre, il ressort des motifs du courrier du président du SIVOM du 26 décembre 2019, et il n'est pas contesté, que Mme C a elle-même demandé à s'installer dans cette salle de réunion, plus spacieuse, alors qu'était par ailleurs disponible un bureau pourvu de fenêtres. Il ressort du même courrier, et il n'est pas contesté, que les opérations de tri et d'enregistrement des archives ont été organisées dans la salle retenue par la requérante, qui a été aménagée à cet effet, et que le transport des documents était assuré par les services techniques.

7. Par ailleurs, si Mme C soutient que les préconisations que la médecine du travail a émises à son endroit, à savoir l'exclusion des manutentions manuelles et de gestes répétitifs des mains, n'ont pas été suivies par son employeur, elle n'apporte aucun élément de nature à l'établir.

8. Dans ces circonstances, la requérante est seulement fondée à rechercher la responsabilité de son employeur à raison du manquement constaté au point 5.

En ce qui concerne le harcèlement moral :

9. Aux termes du premier alinéa de l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel () ".

10. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

11. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. En revanche, la nature même des agissements en cause exclut, lorsque l'existence d'un harcèlement moral est établie, qu'il puisse être tenu compte du comportement de l'agent qui en a été victime pour atténuer les conséquences dommageables qui en ont résulté pour lui. Le préjudice résultant de ces agissements pour l'agent victime doit alors être intégralement réparé.

12. En se prévalant des circonstances rappelées aux points 5 à 7, et de l'opposition de sa hiérarchie à une évolution favorable de sa carrière, Mme C soutient être victime d'une " mise au placard " constitutive d'un harcèlement moral.

13. Toutefois, et d'une part, s'il résulte de l'instruction que le dossier de la requérante n'a pas été proposé en commission administrative paritaire en vue d'une promotion interne au grade de rédacteur, le SIVOM explique, sans être contredit sur ce point, que d'autres agents ont été préférés à Mme C dès lors que cette dernière, bien que satisfaisant les conditions d'ancienneté et de grade pour prétendre à cette promotion, n'exerçait aucune mission d'encadrement. Aucun élément produit ne permet de considérer que le choix de l'employeur aurait été opéré sur d'autres critères que les mérites respectifs des agents ou faire présumer l'existence d'une discrimination. Par ailleurs, ainsi qu'il été dit au point 7, il ne résulte pas de l'instruction que les préconisations de la médecine du travail concernant la requérante n'auraient pas été respectées. Enfin, si les circonstances évoquées au point 5 constituent, ainsi qu'il a été dit, un manquement du SIVOM à son obligation de mise à disposition de la requérante de locaux présentant des conditions d'hygiène et de sécurité garantissant la santé des personnes, cette situation, limitée dans le temps, n'est pas de nature, à elle seule, à caractériser des faits de harcèlement moral.

14. Il suit de là que Mme C n'apporte pas les éléments de nature à faire présumer l'existence d'une situation de harcèlement moral.

Sur la réparation :

15. Il résulte de l'instruction que la faute du SIVOM retenue au point 5 du présent jugement a occasionné chez la requérante des idées noires et des angoisses. Compte tenu néanmoins de la relative brièveté de la situation endurée, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi en l'indemnisant à hauteur de 3 000 euros.

16. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C est fondée à demander la condamnation du SIVOM de la communauté du Bruaysis à lui verser la somme de 3 000 euros.

Sur les dépens :

17. La présente instance n'ayant généré aucun dépens, les conclusions du SIVOM de la communauté du Bruaysis tendant à ce que les dépens soient mis à la charge de Mme C doivent, en tout état de cause, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une quelconque somme soit mise, sur leur fondement, à la charge de Mme C, dès lors que celle-ci n'est pas la partie perdante dans la présente instance. Ainsi, à supposer même qu'elle ait entendu se prévaloir desdites dispositions, les conclusions du SIVOM de la communauté du Bruaysis, au demeurant non chiffrées, tendant à ce que les frais de l'instance soient mis à la charge de la requérante doivent être rejetées. En revanche, il y a lieu de faire application des mêmes dispositions et de mettre à la charge du SIVOM de la communauté du Bruaysis une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme C et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le SIVOM de la communauté du Bruaysis est condamné à verser à Mme C une somme de 3 000 euros.

Article 2 : Le SIVOM de la communauté du Bruaysis versera à Mme C une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et au SIVOM de la communauté du Bruaysis.

Délibéré après l'audience du 9 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Marjanovic, président,

M. Larue premier conseiller,

M. Caustier, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2022.

Le rapporteur,

Signé

G. A

Le président,

Signé

V. MARJANOVIC

La greffière,

Signé

D. WISNIEWSKI

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2000297

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