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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2000570

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2000570

lundi 19 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2000570
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantINGELAERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 janvier 2020, Mme A B, représentée par SELARL Ingelaere et Partners Avocats, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 juillet 2019 par lequel le maire de la commune de Guesnain a prononcé son licenciement ainsi que la décision implicite rejetant son recours gracieux ;

2°) de condamner la commune de Guesnain à lui verser la somme totale de 50 000 euros en réparation du préjudice moral subi en raison des faits de harcèlement moral dont elle prétend avoir été victime ;

3°) de condamner la commune de Guesnain à lui verser de la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision de licenciement est irrégulière en ce que le poste qu'elle occupait n'a pas été supprimé et qu'un reclassement était possible ;

- elle a été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral qui lui ont causé un préjudice moral qu'elle évalue à 50 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 9 avril 2020, la commune de Guesnain, représentée par Me Detrez-Cambrai, conclut au rejet de la requête et à la condamnation de la requérante à lui verser de la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable en ce qu'elle n'identifie pas l'objet du litige et ne comporte pas le nom et le domicile de la commune défenderesse en violation des dispositions de l'article R. 411-1 du code de justice administrative ;

- la requête est irrecevable en ce que la requérante ne justifie pas de son exercice dans les délais de recours résultants des dispositions des article R. 421-1et R. 421-2 du code de justice administrative ;

- les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 13 juillet 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 2 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le décret n°88-145 du 15 février 1988 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Borget, rapporteur,

- les conclusions de Mme Allart, rapporteure publique,

- et les observations de Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B a été employée par la commune de Guesnain dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée à compter du 13 mars 2012 pour exercer les fonctions d'animatrice - responsable de médiathèque. A compter du 1er mai 2017, elle a bénéficié d'un congé de mobilité octroyé par son employeur, au cours duquel elle a été employée par une autre commune. Le 21 février 2019, elle a sollicité sa réintégration dans les effectifs de la commune de Guesnain mais, par un arrêté du 18 juillet 2019, le maire de la commune a procédé à son licenciement pour absence de possibilité de réemploi. Par courrier du 16 septembre 2019 demeuré sans réponse, elle a sollicité, d'une part, le retrait de l'arrêté du 18 juillet 2019 et, d'autre part, l'indemnisation du préjudice moral résultant selon elle des faits constitutifs de harcèlement moral dont elle estimait avoir été victime. Par la présente requête, Mme B demande l'annulation de l'arrêté portant licenciement et de la décision implicite de rejet de son recours gracieux, ainsi que la condamnation de la commune de Guesnain à lui verser une somme de 50 000 euros en raison du préjudice qu'elle estime avoir subi.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 18 juillet 2019 :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. ".

3. La commune de Guesnain soulève une fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête en l'absence de justification par Mme B de la date de notification de son recours préalable. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté du 18 juillet 2019 prononçant le licenciement de Mme B a été notifié à l'intéressée le 30 juillet 2019. La requérante a formulé un recours gracieux contre cette décision par courrier daté du 16 septembre 2019 dont elle ne justifie toutefois pas de la date de réception par la commune. Or, l'exercice d'un recours gracieux à l'encontre d'un acte administratif n'a pour effet d'interrompre le délai de recours contentieux à son encontre qu'à la condition que ce recours gracieux soit lui-même exercé dans le délai de recours contentieux de deux mois prévu par l'article R. 421-1 du code de justice administrative. Par suite, les conclusions en annulation de cette décision et de celle rejetant implicitement le recours gracieux sont irrecevables à raison de leur tardiveté. La fin de non-recevoir opposée en ce sens par la commune de Guesnain doit dès lors être accueillie.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne la recevabilité :

4. D'une part, aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. / () ".

5. D'autre part, il résulte du principe de sécurité juridique que le destinataire d'une décision administrative individuelle qui a reçu notification de cette décision ou en a eu connaissance dans des conditions telles que le délai de recours contentieux ne lui est pas opposable doit, s'il entend obtenir l'annulation ou la réformation de cette décision, saisir le juge dans un délai raisonnable, qui ne saurait, en règle générale et sauf circonstances particulières, excéder un an. Toutefois, cette règle ne trouve pas à s'appliquer aux recours tendant à la mise en jeu de la responsabilité d'une personne publique qui, s'ils doivent être précédés d'une réclamation auprès de l'administration, ne tendent pas à l'annulation ou à la réformation de la décision rejetant tout ou partie de cette réclamation mais à la condamnation de la personne publique à réparer les préjudices qui lui sont imputés. La prise en compte de la sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause indéfiniment des situations consolidées par l'effet du temps, est alors assurée par les règles de prescription prévues par la loi du 31 décembre 1968, relative à la prescription des créances sur l'État, les départements, les communes et les établissements publics, ou, en ce qui concerne la réparation des dommages corporels, par l'article L. 1142-28 du code de la santé publique.

6. En l'espèce, la commune de Guesnain soutient également que les conclusions indemnitaires présentées par Mme B sont tardives en application de l'article R. 421-1 du code de justice administrative, faute pour l'intéressée de justifier de sa date de réception. Il résulte toutefois de l'instruction du dossier que si, ainsi qu'il a été dit au point 3, la requérante ne justifie pas de l'envoi de la réclamation indemnitaire préalable, l'existence de celle-ci n'est pas contestée. Dans ses circonstances, et sans qu'y fasse obstacle l'expiration des délais de recours contentieux des conclusions tendant à l'annulation de la décision de licenciement, qui n'avaient pas un objet purement pécuniaire, les conclusions de la requête enregistrée au greffe du tribunal le 24 janvier 2020, par laquelle Mme B demande la condamnation de la commune à réparer le préjudice financier résultant pour elle des faits de harcèlement qu'elle prétend avoir subi, n'est pas tardive. La fin de non-recevoir opposée par la commune de Guesnain ne peut dès lors qu'être écartée s'agissant des conclusions indemnitaires.

En ce qui concerne l'existence de faits de harcèlement moral :

7. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi précitée du 13 juillet 1983 : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel () ".

8. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

9. Mme B soutient que depuis son recrutement en 2005 par la commune de Guesnain, elle s'est vu sans cesse confier de nouvelles fonctions occasionnant une surcharge de travail sans pour autant bénéficier d'une revalorisation de son traitement. En outre, elle soutient avoir fait l'objet d'accusations de harcèlement moral qu'elle qualifie de calomnieuses de la part d'une agente exerçant ses fonctions sous sa responsabilité. Elle précise que ces faits ont eu des conséquences sur sa santé, nécessitant notamment son placement en congé maladie, et qu'à leur suite, elle a vu ses conditions de travail se dégrader en raison notamment des reproches récurrents faits par la directrice générale des services de la commune et du retrait de certaines missions qui lui étaient jusqu'alors confiées. Mme B ajoute qu'elle a ensuite bénéficié d'un congé de mobilité pour exercer des fonctions de directrice de médiathèque dans une autre collectivité au sein de laquelle elle s'est cependant vue rappeler, du fait de la communication d'informations en ce sens par la commune de Guesnain, les accusations de harcèlement dont elle avait fait l'objet, ce qui lui a préjudicié dans ses nouvelles fonctions, la conduisant à souffrir d'anxiété sévère et à tenter de mettre fin à ces jours.

10. La commune de Guesnain fait valoir que si la requérante a sollicité en 2010 une revalorisation de son salaire, d'une part, elle ne faisait pas état d'une quelconque surcharge de travail, évoquant au contraire une satisfaction dans l'exercice des missions qui lui étaient confiées, à travers les contrats qu'elle a successivement conclus, et, d'autre part, elle a bénéficié de revalorisations régulières à travers l'évolution de son indice. Elle ajoute que l'arrêt maladie invoqué par la requérante, qui ne le produit toutefois pas, est consécutif à une plainte déposée par une agente en mai 2017, alors que Mme B avait obtenu le bénéfice de son congé de mobilité et n'était plus sous la responsabilité de la commune de Guesnain. En outre, la commune conteste la réalité des agissements dont la requérante dit avoir été victime de la part de la collectivité, de ses subordonnées ou de la directrice générale des services, tant sur la période antérieure à son départ en mobilité au cours de laquelle elle aurait simplement demandé à l'intéressée de revoir ses méthodes managériales compte tenu des conflits existants avec ses subordonnées, que durant sa période d'activité auprès d'une autre collectivité. Enfin, après avoir rappelé que Mme B n'était pas sous sa responsabilité lors de sa tentative de suicide, la commune indique et établit que le licenciement de l'intéressée est uniquement motivé par les nécessités du service.

11. Il résulte de l'instruction et de ce qui précède que la réalité des éléments invoqués par la requérante tenant notamment à sa surcharge de travail, à l'existence d'agissements malintentionnés d'une collègue ou de la directrice des services de la commune à son égard, ou au retrait de certaines attributions, est contredite par les pièces produites en défense qui établissent que Mme B a en 2010 fait part de sa satisfaction quant aux missions exercées, que des difficultés réelles ont été rencontrées par une agente au sein du service que dirigeait l'intéressée, que Mme B a continué à exercer ses attributions et qu'elle n'exerçait plus à compter du mois de mai 2017 ses fonctions pour le compte de la commune défenderesse. En outre, il ne résulte pas davantage de l'instruction que les difficultés invoquées mais non justifiées par Mme B, dans le cadre de sa mobilité, résulterait d'agissements imputables à la commune de Guesnain, à ses agents, ou à la directrice générale des services, dont il n'est par ailleurs pas établi qu'elle aurait fait usage de ses attributions en excédant les limites du pouvoir hiérarchique.

12. Par suite, les éléments apportés par Mme B, au demeurant non étayés par la production de pièces justificatives pertinentes, sont insuffisants à faire présumer l'existence du harcèlement qu'elle invoque au regard de l'argumentation de la commune de Guesnain en défense qui établit avoir agi pour des considérations étrangères à tout harcèlement. Dès lors, Mme B n'est pas fondée à rechercher la responsabilité de la commune de Guesnain, ni à demander la condamnation de celle-ci à indemniser le préjudice moral qu'elle invoque.

13. Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires de Mme B doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Guesnain, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par Mme B au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Mme B la somme demandée par la commune de Guesnain au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la commune de Guesnain présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la commune de Guesnain.

Délibéré après l'audience du 31 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Leguin, présidente,

- M. Borget, premier conseiller,

- Mme Zoubir, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2022.

Le rapporteur,

signé

J. BORGET

La présidente,

signé

A-M. LEGUIN La greffière,

signé

S. MAUFROID

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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