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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2002959

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2002959

mercredi 28 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2002959
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantSCP SHBK AVOCATS SEGARD BRIOUT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 avril 2020, M. C E, représenté par Me Mezine, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Lens à lui verser une somme de 88 087 euros en réparation des préjudices subis à la suite de sa prise en charge au sein de cet établissement ;

2°) de déclarer le jugement commun et opposable à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Artois ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Lens, outre les dépens, la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le centre hospitalier a commis une faute en lui posant une prothèse de hanche gauche trop grande à l'origine d'un décalage important entre ses deux membres inférieurs ; l'intervention a ainsi donné un " mauvais résultat " ;

- ce manquement lui cause des préjudices patrimoniaux qui se décomposent comme suit : 8 687 euros au titre de la perte de gains professionnel actuelle, 800 euros au titre de l'assistance par une tierce personne à titre temporaire, 200 euros au titre des dépenses de santé futures, 50 000 euros au titre de la perte de gains professionnels future ;

- la faute commise par le centre hospitalier de Lens est également à l'origine de préjudices extrapatrimoniaux qui se décomposent comme suit : 900 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, 5 000 euros au titre des souffrances endurées, 500 euros au titre du préjudice esthétique temporaire, 22 000 euros au titre du déficit fonctionnel permanent.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 avril 2020, le centre hospitalier de Lens, représenté par Me Segard, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 1 500 euros soit mise à la charge de M. E au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir qu'il n'a commis aucune faute lors de la pose de la prothèse de hanche gauche de M. E.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Artois qui n'a pas produit de mémoire.

Par une ordonnance du 25 octobre 2021 la clôture de l'instruction a été fixée au 27 décembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'ordonnance n° 1807416 du 29 janvier 2019 par laquelle le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Lille a désigné le docteur B A en qualité d'expert ;

- le rapport d'expertise déposé au greffe du tribunal le 19 août 2019 ;

- l'ordonnance du 4 juillet 2019 par laquelle le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Lille a retiré sa précédente ordonnance du 27 juin 2019 accordant une allocation provisionnelle de 1 000 euros à l'expert et mettant cette somme à la charge de M. E en raison de l'admission de ce dernier au bénéfice de l'aide juridictionnel dans le cadre de l'instance de référé ;

- l'ordonnance du 18 novembre 2019 par laquelle le magistrat désigné par le tribunal administratif de Lille a liquidé et taxé à la somme de 2 200 euros les frais de l'expertise du docteur A ;

- l'ordonnance n°2002661 du 10 septembre 2020 par laquelle le juge des référés du tribunal administratif de Lille a donné acte du désistement de M. E de sa requête tendant à l'allocation d'une provision.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Varenne, première conseillère,

- les conclusions de Mme Michel, rapporteure publique ;

- les observations de Me Mezine, représentant M. E ;

- les observations de Me Veermesch-Bocquet, substituant Me Segard, représentant le centre hospitalier de Lens.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, né le 19 octobre 1978 à Lens, a présenté, à partir du mois de janvier 2018, des douleurs au niveau de l'aine et du membre inférieur gauche. En raison de l'échec du traitement médicamenteux et de la rééducation qui lui ont été prescrits par son médecin traitant, il a réalisé, le 12 janvier 2018, une radiographie et une échographie dont les résultats laissaient supposer une tendinite du moyen fessier. En l'absence d'amélioration de ses douleurs et en raison de l'incertitude du diagnostic, il lui a été prescrit la réalisation d'une imagerie par résonance magnétique (IRM). Cet examen, effectué le 18 janvier 2018, a révélé une ostéonécrose avasculaire de la tête fémorale avec tendinite réactionnelle du moyen fessier ainsi qu'un début d'effondrement du sommet de la tête fémorale. Après avoir discuté de cette option avec un chirurgien du centre hospitalier de Lens lors d'une consultation du 26 janvier 2018, M. E a subi, le 20 février 2018, au centre hospitalier de Lens, une arthroplastie totale de la hanche gauche. Les suites opératoires ont été simples et M. E a été autorisé à regagner son domicile le 23 février 2018. Lors de la visite de contrôle post-opératoire du 11 avril 2018, le chirurgien qui l'a opéré a constaté une gêne à la marche associée à une boiterie ainsi qu'un allongement du membre inférieur gauche à l'origine d'une inégalité de longueur entre les deux membres inférieurs. Il lui a proposé ensuite, lors d'une consultation le 9 mai 2018, la réalisation d'une nouvelle intervention chirurgicale, susceptible de réduire cette inégalité, que M. E a refusée. Ce dernier conserve une inégalité des membres inférieurs nécessitant le port de semelles orthopédiques ainsi que des douleurs à la hanche gauche, d'origine mécanique et survenant à la marche, après 500 mètres, ainsi qu'en station debout prolongée ou en station assise.

2. Afin que soient évalués la responsabilité du centre hospitalier de Lens et les préjudices subis du fait de sa prise en charge au sein de cet établissement, M. E a saisi le juge des référés du tribunal administratif de Lille aux fins de réalisation d'une expertise judiciaire. Par une ordonnance du 29 janvier 2019, le magistrat désigné par le président de ce tribunal a désigné le docteur A, chirurgien orthopédiste et traumatologique, avec mission, notamment, de déterminer les responsabilités encourues et d'évaluer les préjudices subis. Le rapport d'expertise a été déposé au greffe du tribunal le 19 août 2019. Par courrier du 4 décembre 2019, reçu le 10 décembre suivant et demeuré sans réponse, M. E a adressé au centre hospitalier de Lens une demande indemnitaire préalable. M. E demande la condamnation du centre hospitalier de Lens à lui verser une somme de 88 087 euros en réparation des préjudices subis du fait des manquements commis par cet établissement dans la réalisation de l'arthroplastie totale de sa hanche gauche.

Sur la déclaration de jugement commun :

3. Aux termes des dispositions de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " () L'intéressé ou ses ayants droit doivent indiquer, en tout état de la procédure, la qualité d'assuré social de la victime de l'accident ainsi que les caisses de sécurité sociale auxquelles celle-ci est ou était affiliée pour les divers risques. Ils doivent appeler ces caisses en déclaration de jugement commun ou réciproquement. A défaut du respect de l'une de ces obligations, la nullité du jugement sur le fond pourra être demandée pendant deux ans, à compter de la date à partir de laquelle ledit jugement est devenu définitif, soit à la requête du ministère public, soit à la demande des caisses de sécurité sociale intéressées ou du tiers responsable, lorsque ces derniers y auront intérêt () ". Il résulte des termes mêmes de ces dispositions que la caisse doit être appelée en déclaration de jugement commun dans l'instance ouverte par la victime contre le tiers responsable, le juge étant, le cas échéant, tenu de mettre en cause d'office la caisse si elle n'a pas été appelée en déclaration de jugement commun.

4. Il n'appartient pas au juge administratif de déclarer le présent jugement commun et opposable à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Artois qui a été régulièrement mise en cause dans la présente instance. Par suite, les conclusions, présentées par M. E tendant à ce que le jugement soit déclaré commun et opposable à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Artois doivent être rejetées.

Sur la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Lens :

5. Aux termes de l'article L. 1110-5 du code de la santé publique : " Toute personne a, compte tenu de son état de santé et de l'urgence des interventions que celui-ci requiert, le droit de recevoir, sur l'ensemble du territoire, les traitements et les soins les plus appropriés et de bénéficier des thérapeutiques dont l'efficacité est reconnue et qui garantissent la meilleure sécurité sanitaire et le meilleur apaisement possible de la souffrance au regard des connaissances médicales avérées. Les actes de prévention, d'investigation ou de traitements et de soins ne doivent pas, en l'état des connaissances médicales, lui faire courir de risques disproportionnés par rapport au bénéfice escompté. () ". En outre, aux termes du I de l'article L. 1142-1 de ce code : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. ".

6. En premier lieu, contrairement à ce que soutient M. E, qui n'apporte d'ailleurs aucun élément de nature à corroborer ses allégations, il ne résulte pas de l'instruction, en particulier du rapport d'expertise du docteur A, que le centre hospitalier de Lens lui aurait implanté, lors de l'arthroplastie de sa hanche gauche le 20 février 2018, un matériel prothétique inadapté car trop grand lequel serait à l'origine de l'inégalité entre ses deux membres inférieurs dont il n'est pas contesté qu'elle est survenue après cette intervention. Il résulte au contraire des conclusions de l'expert missionné par le juge des référés du tribunal administratif de Lille que les soins et actes médicaux réalisés ont été attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science et que la survenue d'un " [allongement] post pose de prothèse totale de hanche ", c'est-à-dire la survenue, après arthroplastie totale de la hanche, d'une inégalité entre les membres inférieurs, précisément évaluée à 5 mm par l'expert, est une complication fréquente de ce type d'opération, comprise entre 14% à 27% des cas s'agissant des inégalités inférieures à 13 mm, et révèle un échec thérapeutique qui, contrairement à ce que soutient le requérant, n'est pas nécessairement fautif.

7. En second lieu, si l'expert a également constaté une instabilité de la prothèse contribuant de manière prépondérante, avec l'inégalité déjà mentionnée, à ce que le résultat clinique de l'opération puisse être qualifié de mauvais selon les cotations médicales couramment utilisées en la matière, il n'a pas davantage constaté, quant à cet échec, de manquement aux règles de l'art. Cette instabilité, qui résulte d'un aléa thérapeutique, constitue également une complication assez fréquente, intervenant dans 5 à 6% des cas. Par suite, le centre hospitalier de Lens n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité lors de la prise en charge de M. E pour une arthroplastie totale de sa hanche gauche.

8. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à engager la responsabilité du centre hospitalier de Lens ni, par suite, à demander sa condamnation à l'indemniser des préjudices subis.

Sur les frais liés au litige :

En ce qui concerne les dépens :

9. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. / L'Etat peut être condamné aux dépens ".

10. Dans les circonstances particulières de l'espèce, il y a lieu de mettre les frais de l'expertise liquidés et taxés à la somme de 2 200 euros par une ordonnance du 18 novembre 2019 du magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Lille, à la charge définitive du centre hospitalier de Lens.

En ce qui concerne les frais exposés et non compris dans les dépens :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du centre hospitalier de Lens, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par M. E au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. E la somme demandée par le centre hospitalier de Lens au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Les frais d'expertise liquidés et taxés à la somme totale de 2 200 euros sont mis à la charge définitive de centre hospitalier de Lens.

Article 3 : Les conclusions présentées par le centre hospitalier de Lens au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C E, au centre hospitalier de Lens et à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Artois.

Délibéré après l'audience du 7 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Riou, président ;

- Mme Varenne, première conseillère,

- Mme Bruneau, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 septembre 2022.

Le président,

signé

J-M. RIOU La rapporteure,

signé

M. D

La greffière,

signé

I. BAUDRY

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2002959

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