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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2003156

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2003156

lundi 14 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2003156
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formationchambre 1
Avocat requérantSELARL RESSOURCES PUBLIQUES AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 22 avril 2020, 1er juin et 1er septembre 2021, Mme B A, représentée par Me Stienne-Duwez, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 3 avril 2020 par laquelle le président du conseil départemental du Nord a rejeté sa demande de protection fonctionnelle ;

2°) d'enjoindre au président du conseil départemental du Nord de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle, dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard en application des dispositions des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative ;

3°) de condamner le département du Nord à lui verser la somme de 50 000 euros en réparation du préjudice résultant des agissements constitutifs de harcèlement moral qu'elle estime avoir subis, avec intérêts au taux légal à compter du 27 décembre 2019 et capitalisation desdits intérêts à chaque échéance annuelle ;

4°) de mettre à la charge du département du Nord la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral caractérisés par :

- des reproches permanents et injustifiés de son chef de service ;

- des appréciations erronées portées par sa hiérarchie dans son évaluation de l'année 2013, l'absence d'entretien professionnel en 2015, un refus d'avancement de grade ;

- un défaut d'accompagnement à son retour de congé pour maladie et l'organisation de son isolement professionnel ;

- l'absence de respect en 2015 par son employeur des préconisations médicales relatives à la nécessité d'un changement d'environnement professionnel ;

- sa réintégration à temps partiel thérapeutique tardive en 2019, sur un poste ne correspondant ni à ses souhaits ni aux restrictions médicales posées ;

- une mise en demeure de réintégrer son poste alors qu'elle était en prolongation d'arrêt de travail ;

- une demande de produire de faux arrêts de travail et un certificat de reprise d'activité ;

- le rejet de ses candidatures récentes ;

- la demande de son employeur de justifier d'un cumul d'activité ;

- le refus de procéder aux remboursements de ses frais de déplacement pour se rendre aux rendez-vous et expertises médicales ;

Elle soutient également que :

- son employeur n'a pas respecté les obligations posées par l'article L. 4121-1 du code du travail en matière de santé et de sécurité au travail ;

- elle est fondée à obtenir réparation de ses troubles dans les conditions d'existence, de son préjudice moral et de son préjudice financier ;

- dès lors que les agissements de harcèlement moral sont constitués, le département aurait dû lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 16 février, 12 juillet et 14 septembre 2021, le département du Nord, représenté par Me Fillieux, conclut au rejet de la requête de Mme A et à ce qu'une somme de 2 500 euros soit mise à sa charge au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa responsabilité ne peut être engagée dès lors qu'il n'a pas commis les manquements reprochés ;

- le refus d'accorder la protection fonctionnelle est régulier.

Mme A a présenté le 19 septembre 2021 un mémoire qui n'a pas été communiqué, sans préjudicier aux droits des parties.

Par une ordonnance du 19 août 2021, la clôture de l'instruction a été fixée au 20 septembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le décret n° 82-453 du 28 mai 1982 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Zoubir, rapporteur,

- et les conclusions de Mme Allart, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Madame B A, fonctionnaire du département du Nord, titulaire du grade d'adjointe administrative de 1ère classe, exerçait les fonctions de gestionnaire administratif et comptable à l'unité territoriale de Valenciennes à la direction des bâtiments. Placée en arrêt de travail pour accident de service résultant d'un traumatisme à la cheville le 30 juin 2015, elle n'a pas repris son activité depuis. Par courrier du 26 décembre 2019, elle a présenté, d'une part, une demande préalable indemnitaire en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait d'agissements de harcèlement moral et de manquements de son employeur à ses obligations en matière de santé et de sécurité au travail, et, d'autre part, une demande tendant à obtenir le bénéfice de la protection fonctionnelle à raison de ces agissements. Par décision du 3 avril 2020, cette demande a été rejetée. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal d'annuler cette décision, de condamner le département du Nord à réparer ses préjudices et à lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle.

Sur le harcèlement moral :

2. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 susvisée, portant droits et obligations des fonctionnaires, alors en vigueur : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ". Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

3. Mme A soutient qu'elle a été victime de faits de harcèlement moral tant de la part de son chef de service direct, que, plus largement, de la part de son employeur, le département du Nord.

4. En premier lieu, Mme A soutient avoir subi des reproches permanents, des remarques vexatoires et une attitude discriminante de la part de son supérieur hiérarchique entre le mois de septembre 2012 et le mois de juin 2015. Il résulte de l'instruction que, pour la période en cause, Mme A a effectivement été présente dans le service du mois de septembre 2012 au mois de juin 2013, puis quelques jours en septembre 2013, avant d'être placée à nouveau en congé de maladie du 29 septembre 2013 au 28 mars 2015, date à laquelle elle a repris le service jusqu'à son placement en congé pour accident de service, le 30 juin 2015, pour traumatisme à la cheville. Il est établi que, sur les périodes de travail effectif de Mme A, son responsable de service a été amené à lui demander de justifier à plusieurs reprises du retard pris dans le traitement des factures, et de respecter ses horaires de travail, et qu'il a, par ailleurs, refusé en mai 2013, sa participation à une formation professionnelle pour des raisons de clôture budgétaire. Toutefois, ces demandes et refus, qui relèvent de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique, ne sont pas susceptibles de faire présumer l'existence d'un harcèlement moral. D'autre part, si Mme A soutient avoir fait l'objet de multiples convocations injustifiées au cours du mois de septembre 2012, elle n'apporte aucun élément de preuve au soutien de cette allégation formellement contestée par le département. Enfin, si Mme A soutient qu'elle aurait été placée volontairement dans une situation d'isolement professionnel au sein du service, elle n'apporte aucun élément suffisamment probant à l'appui de cette allégation, là encore formellement contestée par le département qui établit par ailleurs que la requérante s'enfermait régulièrement dans son bureau et entretenait des relations de travail tendues avec l'ensemble des agents du service.

5. En deuxième lieu, Mme A soutient que son responsable a profité de son absence pour arrêt maladie pour établir, en février 2014, une évaluation annuelle au titre de l'année 2013 infondée. Mme A ne conteste toutefois pas que sa présence durant le service tout au long de l'année 2013 était suffisante pour qu'une appréciation soit portée sur son travail. La circonstance que son responsable ait relevé un " manque d'intérêt dans l'exécution des missions qui lui sont confiées " n'est pas de nature à caractériser un harcèlement moral.

6. En troisième lieu, si la requérante reproche à sa hiérarchie l'absence d'entretien professionnel au titre de l'année 2015 et la mention " agent absent depuis juillet 2015 " sur celui-ci, il résulte de l'instruction que Mme A a, dans un mail du jeudi 3 septembre 2015 adressé à son supérieur hiérarchique, demandé expressément à ce que son entretien n'ait pas lieu et à ce que son supérieur appose sur le compte-rendu " pas d'entretien pour cette année ".

7. En quatrième lieu, la mention sur les évaluations professionnelles de Mme A pour les années 2017 et 2018 " agent absent ", qui correspond à la réalité, n'est pas de nature à établir une quelconque volonté de dénigrement de Mme A.

8. En cinquième lieu, Mme A fait valoir qu'à son retour de congé de maladie en mars 2015, elle aurait dû, compte tenu de ses difficultés relationnelles avec son supérieur hiérarchique, se voir proposer un changement de service, comme cela avait été préconisé par le comité médical et la médecine du travail. Toutefois, il n'est ni établi ni même allégué que Mme A, qui a, au demeurant, demandé expressément à son employeur à son retour de congé pour accident de service en 2018 à être réaffectée sur son ancien poste, aurait sollicité un changement de service en mars 2015.

9. En sixième lieu, Mme A fait valoir que le refus de son employeur de la faire bénéficier d'un avancement de grade en 2016 manifeste l'intention de lui nuire. Toutefois, et alors qu'un tel avancement n'est jamais de droit, elle n'apporte aucun élément de nature à établir qu'à cette occasion, l'administration aurait promu des agents moins méritants qu'elle.

10. En septième lieu, il ne ressort pas de la chronologie des évènements qu'en 2018, le département du Nord aurait tardé sciemment à réintégrer Mme A sur un poste compatible avec sa reprise à mi-temps thérapeutique et avec les restrictions posées par la médecine du travail, ce d'autant qu'il n'y avait aucun intérêt dès lors que la requérante, placée en accident de service, continuait à percevoir l'intégralité de son traitement. Il ne résulte pas davantage de l'instruction que le poste proposé d'agent d'accueil dans un établissement scolaire proche du domicile de la requérante aurait été incompatible avec son état de santé ou avec son grade, et que cette affectation aurait eu pour seule finalité de dégrader les conditions de travail de la requérante.

11. En huitième lieu, la circonstance que la direction des ressources humaines ait demandé à Mme A de fournir des explications sur sa participation contre rémunération à l'organisation d'un évènement culturel, le 21 septembre 2019, alors qu'elle était en arrêt maladie, et que lui aient été rappelées à cette occasion les règles applicables en matière de cumul d'activités n'est pas de nature à laisser présumer des agissements de harcèlement.

12. En dernier lieu, il ne résulte pas de l'instruction que le département aurait illégalement refusé à Mme A l'accès à son dossier administratif ou le remboursement de frais de déplacement auxquels elle avait droit. Il ne résulte pas plus de l'instruction qu'il lui aurait été demandé de produire des " faux arrêts de travail ".

13. Il résulte de ce qui précède que les faits invoqués par Mme A, pris dans leur ensemble, ne permettent pas de considérer qu'il existe des indices suffisants susceptibles de faire présumer qu'elle aurait été victime de la part du département du Nord d'agissements réitérés constitutifs de harcèlement moral au sens de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983. Par suite, ses conclusions tendant à ce que le département du Nord soit condamné à réparer les préjudices résultant de ces faits de harcèlement doivent être rejetées.

Sur la méconnaissance par l'administration de son obligation de santé et sécurité au travail :

14. Aux termes de l'article 2-1 du décret du 28 mai 1982 relatif à l'hygiène et à la sécurité du travail ainsi qu'à la prévention médicale dans la fonction publique : " Les chefs de service sont chargés, dans la limite de leurs attributions et dans le cadre des délégations qui leur sont consenties, de veiller à la sécurité et à la protection de la santé des agents placés sous leur autorité. ".

15. Si Mme A soutient que le département du Nord n'a pris aucune mesure pour assurer la protection de sa santé, elle n'apporte aucune précision au soutien de ses allégations.

Sur le refus de protection fonctionnelle :

16. Aux termes de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 susvisée, portant droits et obligations des fonctionnaires : " I. - A raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, le fonctionnaire ou, le cas échéant, l'ancien fonctionnaire bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire. / () / IV. - La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. / () ".

17. Ces dispositions établissent à la charge de l'administration une obligation de protection de ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Toutefois, et compte tenu de ce qui a été dit aux points 2 à 12, les faits invoqués par Mme A ne permettent pas de considérer qu'elle aurait été victime d'agissement constitutifs de harcèlement moral. Dès lors, elle n'est pas fondée à soutenir que la décision du 3 avril 2020 par laquelle le département du Nord a refusé de lui octroyer le bénéfice de la protection fonctionnelle à ce titre est illégale et à en demander l'annulation.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation, d'injonction et de condamnation présentées par Mme A doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge du département du Nord, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, le versement à Mme A de la somme que celle-ci demande au titre des frais qu'elle a exposés. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de Mme A une somme de 300 euros à verser au département du Nord au même titre.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Mme A versera au département du Nord la somme de 300 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au département du Nord.

Délibéré après l'audience du 4 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Leguin présidente,

- M. Borget, premier conseiller,

- Mme Zoubir, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2022.

La rapporteure,

signé

N. ZOUBIR

La présidente,

signé

A-M. LEGUIN La greffière,

signé

S. MAUFROID

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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