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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2005359

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2005359

mercredi 28 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2005359
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantPATERNOSTER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 1er août 2020, Mme E B, représentée par Me Paternoster, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Lille à lui verser la somme de 6 000 euros en réparation des préjudices subis du fait de la présence sur internet d'une photographie de M. B, son père, décédé le 26 janvier 2013, prise lors de son séjour dans cet établissement ;

2°) d'enjoindre au centre hospitalier régional universitaire de Lille de retirer la photographie de M. A B, sur internet, et ce sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Lille aux dépens.

Elle soutient que :

- la responsabilité du centre hospitalier régional universitaire de Lille est engagée en raison de la photographie prise de son père sans autorisation de ce dernier et de la diffusion de celle-ci ;

- il a été porté atteinte au droit à l'image de M. A B ;

- la prise de la photographie et sa diffusion sont à l'origine du préjudice moral qu'elle a subi, qui est évalué à 6 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 octobre 2021, le centre hospitalier régional universitaire (CHRU) de Lille, représenté par Me Thomas, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requérante n'a pas qualité à agir sur le fondement de l'atteinte portée au droit à l'image de son père ;

- sa responsabilité n'est pas engagée dès lors qu'il n'est pas établi que la photographie a été prise en son sein et qu'il s'agit du père de la requérante.

Par une ordonnance du 1er mars 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 18 mars 2022.

Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 novembre 2019.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

L'affaire a été renvoyée en formation collégiale par le président du tribunal, en application de l'article R. 222-19 du code de justice administrative.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de Mme Michel, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B a été hospitalisé au sein du CHRU de Lille jusqu'au 26 janvier 2013, date à laquelle il est décédé. Sa petite-fille, inscrite à l'Institut de formation en soins infirmiers de cet établissement de santé, a constaté en janvier 2019 qu'une photographie de son grand-père était insérée dans le cours de bactériologie dispensé par le docteur D, biologiste travaillant au sein du CHRU de Lille. La fille de M. B, Mme E B, et ses enfants ont adressé, le 4 mai 2020, une demande d'indemnisation préalable, qui a été réceptionnée le lendemain par le CHRU de Lille. Par un courrier du 22 mai 2020, l'établissement de santé a rejeté la demande. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal de condamner le CHRU de Lille à lui verser 6 000 euros en réparation du préjudice moral qu'elle a subi en raison de la prise de photographie de son père et de la diffusion de celle-ci sur internet.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le centre hospitalier régional universitaire de Lille :

2. Aux termes de l'article 9 du code civil : " Chacun a droit au respect de sa vie privée. / Les juges peuvent, sans préjudice de la réparation du dommage subi, prescrire toutes mesures, telles que séquestre, saisie et autres, propres à empêcher ou faire cesser une atteinte à l'intimité de la vie privée ; ces mesures peuvent, s'il y a urgence, être ordonnées en référé ".

3. Le droit d'agir pour le respect de la vie privée s'éteint au décès de la personne concernée, seule titulaire de ce droit, et n'est pas transmis aux héritiers. Si les proches d'une personne peuvent s'opposer à la reproduction de son image après son décès, c'est à la condition d'en éprouver un préjudice personnel, direct et certain.

4. Mme B soutient qu'il a été porté atteinte au droit à l'image de son père, lequel a été photographié allongé sur un lit d'hôpital lors de son hospitalisation au sein du CHRU de Lille. Elle fait valoir que sa petite-fille l'a identifié sur une photographie, bien qu'une partie du visage de M. B soit floutée, insérée dans un cours dispensé par un praticien de l'établissement de santé dans le cadre de la formation dispensée par l'Institut de soins infirmiers. Ainsi qu'il a été précisé au point précédent, le droit d'agir pour le respect de la vie privée s'éteint au décès de la personne concernée. Toutefois, Mme B en se bornant à demander que le tribunal " dise et juge " que la responsabilité du centre hospitalier régional universitaire de Lille serait engagée à l'égard de la succession de son père, alors qu'il n'appartient pas au juge administratif de procéder à des déclarations de droits, n'a pas présenté de conclusions en qualité d'ayant droit de son père. La fin de non-recevoir présentée en défense doit être écartée comme inopérante.

Sur la responsabilité du centre hospitalier régional universitaire de Lille :

5. D'une part, aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute ". D'autre part, aux termes de l'article R. 4127-73 de ce code : " Le médecin doit protéger contre toute indiscrétion les documents médicaux, concernant les personnes qu'il a soignées ou examinées, quels que soient le contenu et le support de ces documents. / Il en va de même des informations médicales dont il peut être le détenteur. / Le médecin doit faire en sorte, lorsqu'il utilise son expérience ou ses documents à des fins de publication scientifique ou d'enseignement, que l'identification des personnes ne soit pas possible. A défaut, leur accord doit être obtenu. ".

6. En l'espèce, Mme B soutient que la photographie de son père, laquelle a été diffusée sur internet et utilisée dans un cours dispensé par un médecin exerçant au sein du CHRU de Lille, a été prise alors même qu'il n'y avait pas consenti. Si le CHRU de Lille, en défense, fait cependant valoir que cette photographie ne permet d'identifier ni le lieu de sa prise ni l'auteur de celle-ci dès lors que le médecin-formateur l'aurait récupéré sur internet, il résulte de l'instruction, c'est-à-dire de l'identification sur la photographie du praticien de l'établissement ayant pris en charge M. B que ce dernier a bien été pris en photo allongé sur un lit de l'établissement. Ainsi, le CHRU de Lille, qui ne produit aucun document attestant de l'autorisation donnée par le patient décédé, doit être regardé, sans qu'importe l'identité de l'auteur du cliché, comme n'ayant pas préalablement recueilli l'accord du patient. Dès lors, Mme B est fondée à soutenir que le CHRU de Lille a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

7. Les proches d'une personne peuvent s'opposer à la reproduction de son image après son décès, dès lors qu'ils en éprouvent un préjudice personnel en raison d'une atteinte à la mémoire ou au respect dû au mort. Il s'ensuit qu'un centre hospitalier qui, ne recueillant pas le consentement écrit d'un patient, le prend en photographie et laisse cette photographie se diffuser après son décès, y compris sur un site internet d'enseignement d'ordre médical doit indemniser le préjudice personnel subi par les proches du patient en raison de l'atteinte à la mémoire ou au respect dû au mort que cette photographie, le cas échéant, entraîne.

8. D'une part, si la photographie en cause, illustrant une technique de lavage broncho-alvéolaire consistant en l'instillation d'une sonde équipée d'une caméra, par le nez, pour la lecture en direct sur un écran des images capturées par la sonde, montre un patient diminué, elle ne porte nullement atteinte à sa mémoire ou au respect dû au mort.

9. D'autre part, si Mme B sollicite la somme de 6 000 euros au titre du préjudice moral qu'elle a subi en raison de la diffusion de la photographie de son père sur internet, l'attestation du 10 janvier 2020 par laquelle un des médecins de l'établissement public de santé mentale de Lille métropole précise que Mme B a consulté régulièrement au sein de cet établissement depuis le 11 février 2019 " dans le cadre du deuil difficile de son père, compliqué par l'utilisation de son image " ne suffit pas à établir que la souffrance morale ressentie résulte d'une atteinte à la mémoire ou au respect du défunt.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par Mme B doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

11. L'exécution du présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Dès lors, les conclusions de la requête aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Aucun dépens n'a été engagé dans la présente instance. Les conclusions présentées à ce titre ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme E B, à Me Paternoster et au centre hospitalier régional universitaire de Lille.

Délibéré après l'audience du 7 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Riou, président,

Mme Varenne, première conseillère,

Mme Bruneau, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 septembre 2022.

La rapporteure,

signé

M. Bruneau

Le président,

signé

J.-M. Riou

La greffière,

signé

I. Baudry

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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