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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2006969

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2006969

jeudi 29 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2006969
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantDEWAELE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces, enregistrées les 1er octobre 2020 et 12 janvier 2021, M. A B, représenté par Me Dewaele, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 20 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de la réception de sa réclamation préalable et de la capitalisation des intérêts, en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité de l'arrêté du 2 août 2018 pris à son encontre par le préfet du Nord ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- le préfet du Nord, en édictant l'arrêté du 2 août 2018 portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français dont l'illégalité a été définitivement reconnue par jugement du 4 décembre 2018 du tribunal administratif de Lille, a commis une faute de nature à engager sa responsabilité ;

- du fait de cette faute, il a subi tant un préjudice moral que des troubles dans ses conditions d'existence, chacun de ces deux chefs de préjudice pouvant être évalué à la somme de 10 000 euros.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

La clôture de l'instruction a été fixée au 26 septembre 2022 à 23 h 59 par une ordonnance du 12 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Fabre, président-rapporteur ;

- et les observations de Me Dewaele représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

Sur la responsabilité :

1. Il résulte de l'instruction que M. B, ressortissant guinéen né le 7 septembre 1997 en Guinée, déclarant être entré en France le 15 avril 2015, a été placé auprès des services de l'aide sociale à l'enfance du 24 avril 2015 jusqu'à sa majorité. Il a obtenu une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant ", valable du 29 décembre 2015 au 28 décembre 2016 qui a été renouvelée jusqu'au 28 décembre 2017. Le 4 septembre 2017, il a sollicité la délivrance d'une carte de séjour temporaire sur le fondement de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou sur le fondement de l'article L. 313-10 de ce code puis, le 1er juin 2018, sur le fondement de l'article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 2 août 2018 le préfet du Nord a refusé l'admission au séjour de M. B et assorti sa décision d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par un jugement n°1807976 du 4 décembre 2018, devenu définitif, le tribunal administratif de Lille a annulé cet arrêté au motif de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision de refus de séjour sur la situation personnelle de l'intéressé et a enjoint au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Cette illégalité est fautive et de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

Sur les préjudices :

2. En premier lieu, le requérant fait valoir, sans être contesté que, pendant la période courant de la notification de l'arrêté du 2 août 2018 à la notification de la décision du tribunal administratif de Lille, il a connu une période d'anxiété et de stress du fait de la situation administrative dans laquelle il se trouvait et de la mesure d'éloignement dont il faisait l'objet. M. B a ainsi subi un préjudice moral qui peut être justement évalué à la somme de 1 000 euros.

3. En second lieu, il résulte de l'instruction que, par lettre du 12 novembre 2018, la société Quarta désamiantage a licencié M. B du fait de l'absence de chantiers sur lesquels l'intéressé pourrait être affecté et donc pour un motif sans lien avec sa situation administrative. Il résulte par ailleurs de cette lettre du 12 novembre 2018 que M. B a disposé d'une période de préavis d'un mois débutant à compter de la date de présentation de cette lettre de sorte que la période de préavis s'est terminée alors que la décision du tribunal administratif avait déjà été rendue. Par ailleurs, si le requérant fait valoir qu'il n'a pu accéder au marché de l'emploi lorsqu'il a été licencié par l'entreprise qui l'employait jusque-là et que, n'ayant pas de titre de séjour, il n'a pu bénéficier de l'allocation chômage de Pôle Emploi, il ne justifie ni de la date de délivrance par le préfet du Nord du titre de séjour " vie privée et familiale " suite au jugement du 4 décembre 2018 ni du refus de Pôle Emploi d'enregistrer sa situation de demandeur d'emploi ni, à supposer même qu'il ait rempli les conditions pour en bénéficier, du refus de Pôle Emploi de lui verser l'allocation de retour à l'emploi. Enfin, par les seules pièces produites il ne justifie pas plus de ce qu'il n'aurait plus été en mesure de payer son loyer ou de subvenir à ses besoins alors que, ainsi qu'il a été dit, son licenciement était sans lien avec sa situation administrative. Par suite, la demande portant sur ce second chef de préjudice doit être écartée.

4. Il résulte de ce qui vient d'être dit que l'Etat doit être condamné à verser à M. B la somme de 1 000 euros.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

5. Aux termes de l'article 1231-6 du code civil : " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte () ". Aux termes de l'article 1343-2 du même code : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". Il résulte de ces dispositions que, d'une part, lorsqu'ils sont demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts des sommes allouées par le juge sont dus à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue à la partie débitrice ou, à défaut, à compter de la date d'enregistrement au greffe du tribunal administratif des conclusions tendant au versement de cette somme, et, d'autre part, que la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière.

6. M. B a adressé au préfet du Nord une réclamation préalable indemnitaire qui a été reçue le 24 juin 2020, ainsi qu'en atteste le tampon de la préfecture figurant sur l'avis de réception de cette lettre, joint au dossier. M. B a ainsi droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 1 000 euros à compter du 24 juin 2020. Par ailleurs, la requête de M. B, sollicitant la capitalisation des intérêts, a été enregistrée au greffe du tribunal le 1er octobre 2020. A cette date, il n'était pas dû une année d'intérêts. Toutefois, en vertu des dispositions citées au point précédent, il y a lieu de faire droit à la demande de capitalisation de M. B à compter du 24 juin 2021, à minuit, date à laquelle il était due une année entière d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de celle-ci.

Sur les frais d'instance :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à Me Dewaele au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B la somme de 1 000 euros en réparation du préjudice moral subi, assortie des intérêts au taux légal à compter du 24 juin 2020. Les intérêts échus à la date du 24 juin 2021, à minuit, puis à chaque échéance annuelle ultérieure à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates afin de produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera à Me Dewaele la somme de 1 200 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet du Nord et à Me Dewaele.

Délibéré après l'audience du 29 novembre 2022 à laquelle siégeaient :

- M. Fabre, président,

- Mme Monteil, première conseillère,

- Mme Piou, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 décembre 2022.

Le président-rapporteur,

Signé

X. FABREL'assesseur le plus ancien,

Signé

A.-L. MONTEIL

La greffière,

Signé

M. C

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

5

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