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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2007520

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2007520

vendredi 29 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2007520
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantCHALOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 20 octobre 2020 et 6 janvier 2023, M. A B, représenté par Me Chloé Chalot, demande au tribunal :

1°) de condamner le garde des sceaux, ministre de la justice, à lui verser la somme de 10 400 euros en réparation du préjudice subi du fait des treize fouilles intégrales dont il a fait l'objet au centre de détention de Bapaume entre le 6 octobre 2019 et le 9 février 2020 ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens et de lui donner acte de son intention de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, dans l'hypothèse où le tribunal ferait droit à sa demande au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- en le soumettant à des fouilles intégrales, systématiques par des décisions prises de façon hebdomadaire, intitulées " décisions de fouille non individualisées ", l'administration pénitentiaire a méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les dispositions de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 ainsi que celles de l'articles R. 57-7-81 du code de procédure pénale ;

- la seule recrudescence de découvertes d'objets prohibés au sein de l'établissement pénitentiaire ne justifiait pas les mesures ainsi prises à son encontre sans aucune considération personnelle ;

- la motivation de ces décisions est insuffisante à démontrer la nécessité de mettre en œuvre de telles fouilles et leur caractère proportionné ;

- l'adoption de telles mesures de fouille intégrale injustifiées constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- il a subi un préjudice indemnisable à hauteur de 10 400 euros ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 décembre 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les fouilles intégrales dont a fait l'objet le requérant ne sont pas entachées d'illégalité, de sorte qu'aucune faute ne saurait être reprochée à l'administration pénitentiaire ;

- le préjudice invoqué n'est pas établi ;

- le quantum du préjudice doit être réévalué à de plus justes proportions.

Par une ordonnance en date du 9 juin 2023, la clôture de l''instruction a été fixée au 10 février 2023 à 14 heures.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 25 janvier 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Babski,

- et les conclusions de M. Christian, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B a été incarcéré au centre de détention de Bapaume du 1er octobre 2019 au 29 janvier 2021. Par courrier du 9 mars 2020, il a saisi le garde des sceaux, ministre de la justice d'une demande d'indemnisation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de treize fouilles intégrales auxquelles il a été soumis entre octobre 2019 et février 2020 à l'issue de parloirs. Cette demande est restée sans réponse. Par la présente requête, M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 10 400 euros en réparation du préjudice subi.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

3. Aux termes de l'article 57 de la loi du 24 novembre 2009, alors en vigueur : " Les fouilles doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que le comportement des personnes détenues fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. / Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de leur personnalité. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. () / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. () ". Aux termes de l'article R. 57-7-80 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement. ". Selon l'article R. 57-7-81 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " Les personnes détenues ne peuvent être fouillées que par des agents de leur sexe et dans des conditions qui, tout en garantissant l'efficacité du contrôle, préservent le respect de la dignité inhérente à la personne humaine. ".

4. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

5. Il résulte de l'instruction que M. B a fait l'objet les 2 novembre 2019, 23 novembre 2019, 2 février 2020, 9 février 2020 et du 8 décembre 2019, de fouilles intégrales non individualisées, à l'issue de parloirs, réalisées sur le fondement des dispositions précitées du 2ème alinéa de l'article 57 de la loi du 24 novembre 2009, en raison de " la recrudescence d'objets prohibés en détention ", les décisions correspondantes du chef d'établissement des 31 octobre 2019, 22 novembre 2019, 31 janvier 2020, 7 février 2020 et 6 décembre 2019 étant justifiées notamment par plusieurs incidents récents fournissant des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes et des biens. Contrairement à ce que soutient le requérant, la recrudescence d'objets interdits, tels que des téléphones portables, des produits stupéfiants et des armes artisanales qui ont été saisis au sein du centre de détention de Bapaume entre décembre 2018 et février 2020, justifiait l'organisation de fouilles intégrales non individualisées dès lors que celles-ci restaient limitées dans un lieu précis et sur une période de temps déterminée. Il en résulte que le recours à ces fouilles intégrales non individualisées apparaît, dans les circonstances de l'espèce, eu égard au caractère subsidiaire des fouilles intégrales, nécessaire et proportionné, dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'une autre mesure moins intrusive aurait permis d'atteindre le même but dans des conditions équivalentes. Dans ces conditions, le recours à des mesures de fouille intégrale n'a pas méconnu les dispositions précitées de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que les agents de l'administration pénitentiaire auraient procédé aux fouilles litigieuses dans des conditions qui, par elles-mêmes, seraient attentatoires à la dignité humaine, en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article R. 57-7-81 du code de procédure pénale. Ainsi, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'en le soumettant à ces cinq fouilles, l'administration pénitentiaire aurait commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

6. En revanche, il résulte également de l'instruction que M. B a fait l'objet les 6 octobre 2019, 13 octobre 2019 à deux reprises, 27 octobre 2019, 17 novembre 2019, 15 décembre 2019, 22 décembre 2019 et 12 janvier 2020 de fouilles intégrales réalisées à l'issue de parloirs. Si le requérant produit lui-même les décisions de fouilles non-individualisées correspondantes, adoptées respectivement les 4 octobre 2019, 11 octobre 2019, 25 octobre 2019, 15 novembre 2019, 13 décembre 2019, 20 décembre 2019 et 10 janvier 2019 par le chef d'établissement sur le fondement du 2ème alinéa précité de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, il est constant que ces décisions limitent l'organisation de telles fouilles à l'issue des seuls parloirs organisés à des jours et/ou à des créneaux horaires qui ne correspondent pas à ceux au cours desquels ont été effectuées les fouilles du requérant, de sorte que les mesures de fouille en litige ne sauraient avoir été valablement réalisées en exécution de ces décisions. Par ailleurs, si le garde des sceaux, ministre de la justice justifie, en défense, de la réalisation des fouilles précitées de M. B par son profil pénal et pénitentiaire, l'intéressé ayant été sanctionné disciplinairement le 25 mars 2019 à la suite de la découverte dans sa cellule d'un téléphone portable et d'un chargeur et ayant fait l'objet d'observations négatives de la part des agents pénitentiaires en raison de son comportement provocateur en détention, ces éléments ne sont cependant pas, à eux seuls, de nature à établir que les fouilles intégrales réalisées à un rythme très régulier sur une période de quatre mois, étaient justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que le comportement de M. B faisait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement alors que, d'une part, la sanction disciplinaire dont l'intéressé a fait l'objet a été prononcée lors de son incarcération dans un autre établissement pénitentiaire et, d'autre part, le comportement provocateur allégué n'est pas établi en défense. Dans ces circonstances, et alors même qu'il n'est pas démontré que les huit fouilles litigieuses se seraient déroulées dans des conditions inhumaines et dégradantes au sens des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, M. B est fondé à soutenir que l'administration pénitentiaire, en y ayant procédé sans justification, a commis à son égard des fautes de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

En ce qui concerne la réparation du préjudice :

7. Il ressort de ce qui précède que l'administration pénitentiaire a soumis M. B à huit fouilles intégrales injustifiées les 6 octobre 2019, 13 octobre 2019 à deux reprises, 27 octobre 2019, 17 novembre 2019, 15 décembre 2019, 22 décembre 2019 et 12 janvier 2020. Ces fouilles ont causé nécessairement un préjudice moral à l'intéressé dont il sera fait une juste appréciation en fixant une indemnité à hauteur de 800 euros.

Sur les dépens :

8. La présente instance n'ayant donné lieu a généré aucun dépens, les conclusions présentées à ce titre par M. B doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

9. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Chalot, avocat du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Chalot de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B la somme de 800 euros.

Article 2 : L'Etat versera à Me Chalot une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Chalot renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au garde des sceaux, ministre de la justice, et à Me Chloé Chalot.

Délibéré après l'audience du 8 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Stefanczyk, présidente,

M. Babski, premier conseiller,

M. Caustier, premier conseiller

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 septembre 2023.

Le rapporteur,

Signé

D. BABSKI

La présidente,

Signé

S. STEFANCZYK

La greffière,

Signé

D. WISNIEWSKI

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2007520

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