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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2101235

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2101235

mercredi 26 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2101235
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantKONE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 18 février 2021, Mme E C, agissant tant en son nom qu'en qualité de représentante légale de son fils mineur A I, représentée par Me Koné, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Calais à lui verser une somme de 17 425,64 euros en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi en raison de la prise en charge de Gilles C, son père, dans cet établissement entre le 7 septembre 2018 et le 18 octobre 2018, avec intérêts au taux légal à compter du 22 décembre 2020, capitalisation des intérêts ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Calais les dépens, à hauteur de la somme de 919,68 euros ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Calais la somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le centre hospitalier de Calais a commis une faute de nature à engager sa responsabilité du fait de la fugue, pourtant prévisible, de son père ;

- cette faute a entraîné une perte de chance d'éviter le décès de 95 % ;

- ses préjudices s'élèvent à un montant global de 18 345,32 euros se décomposant comme suit :

* 3 371 euros, somme actualisée, au titre des frais d'obsèques, après application du taux de perte de chance ;

* 42,14 euros au titre des frais de correspondance et de copie du dossier médical, après application du taux de perte de chance ;

* 9 500 euros au titre de son préjudice d'affection, après application du taux de perte de chance ;

* 4 512 euros au titre du préjudice d'affection de son fils mineur A, après application du taux de perte de chance ;

* 712 euros, somme actualisée, au titre des frais d'expertise, outre 207,68 euros au titre des frais de péage et de transport pour se rendre à l'expertise ;

- il convient d'appliquer, dans le calcul du préjudice allégué, l'impact de l'érosion monétaire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 juin 2021, le centre hospitalier de Calais conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de Mme C une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient qu'il n'a commis aucune faute dans la prise en charge de Gilles C.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Artois, qui prend en charge l'activité de recours contre tiers de la caisse primaire d'assurance maladie de la Côte d'Opale en vertu des décisions du directeur général de la caisse nationale d'assurance maladie des 31 janvier 2019 et 1er janvier 2020 et qui n'a pas produit de mémoire.

Par ordonnance du 23 mars 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 25 avril 2022.

Vu :

- l'ordonnance n°1906261 du 27 septembre 2019, par laquelle le juge des référés a ordonné une expertise à la demande de Mme C ;

- le rapport d'expertise établi par le Dr H et déposé au greffe du tribunal le 29 avril 2020 ;

- l'ordonnance n°1906261 du 15 juin 2020 par laquelle les frais et honoraires de l'expertise ont été liquidés et taxés à la somme de 700 euros, comprenant la somme de 700 euros accordée à titre d'allocation provisionnelle par ordonnance du 15 octobre 2019 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. G,

- les conclusions de Mme Michel, rapporteure publique,

- et les observations de Me Chochois, substituant Me Segard, représentant le centre hospitalier de Calais.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite d'une chute survenue à son domicile, Gilles C, né le 10 octobre 1964, est hospitalisé au centre hospitalier de Calais à compter du 7 septembre 2018 en unité d'hospitalisation de courte durée. Souffrant de troubles du comportement et d'une désorientation avec incurie dans un contexte d'éthylisme chronique, il est rapidement transféré en neurologie. Le 17 septembre 2018, il a intégré le service de soins de suite et de réadaptation du centre hospitalier de Calais, afin de soigner des troubles de l'équilibre à la marche. Dès le lendemain, il est retrouvé avec sa valise au rez-de-chaussée de l'établissement, s'apprêtant à quitter celui-ci. Il a quitté l'établissement à trois reprises, les 25 septembre 2018, 6 octobre 2018 et 10 octobre 2018, mais il a été à chaque fois raccompagné au centre hospitalier de Calais par des membres de sa famille. Il a également tenté en vain, à plusieurs reprises, de sortir de l'établissement hospitalier. Le 11 octobre 2018, il est parvenu à quitter le service de soins de suite et de réadaptation. Identifié par une cadre sur le parking de l'établissement, il refuse de regagner celui-ci et prend la fuite. Il est retrouvé décédé le 18 octobre 2018 vers 11h30 au niveau d'un fossé de la commune de Calais. Une autopsie est réalisée et conclut à une mort naturelle consécutive à un syndrome asphyxique lié à une infection pulmonaire, une participation toxique au décès n'étant pas exclue. Par courrier du 16 octobre 2020, reçu le 22 octobre 2020, Mme E C, sa fille, a demandé au centre hospitalier de Calais l'indemnisation de ses préjudices, ainsi que du préjudice d'affection de son fils mineur. Par la présente requête, elle sollicite la condamnation du centre hospitalier de Calais à lui verser la somme globale de 18 345,32 euros en réparation des préjudices subis.

Sur la responsabilité du centre hospitalier de Calais :

2. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 de ce code : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. "

3. Pour établir l'existence d'une faute dans l'organisation du service hospitalier au titre du défaut de surveillance d'un patient atteint d'une pathologie psychiatrique, le juge doit notamment tenir compte, lorsque l'état de santé de ce patient fait courir le risque qu'il commette un acte agressif à son égard ou à l'égard d'autrui, non seulement de la pathologie en cause et du caractère effectivement prévisible d'un tel passage à l'acte, mais également du régime d'hospitalisation, libre ou sous contrainte, ainsi que des mesures que devait prendre le service, compte tenu de ses caractéristiques et des moyens dont il disposait.

4. En premier lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que Gilles C a été hospitalisé au centre hospitalier de Calais à compter du 7 septembre 2018 pour des troubles du comportement avec incurie révélant une détérioration cognitive symptomatique d'un syndrome de Korsakoff. Il ne résulte pas de l'instruction, et n'est pas allégué, que l'établissement hospitalier aurait commis une faute en ne transférant pas Gilles C dans un service psychiatrique fermé, l'expert rappelant, d'une part, que le syndrome de Korsakoff se stabilise après l'arrêt de la consommation d'alcool et la résolution des troubles carentiels et, d'autre part, que ce syndrome entraîne notamment des troubles de la marche, de la station debout et de la coordination, ce qui a conduit le service de neurologie du centre hospitalier de Calais à transférer Gilles C en service de soins de suite et de réadaptation à compter du 17 septembre 2018 pour une prise en charge rééducative des troubles de la marche. Il résulte par ailleurs du rapport d'expertise que, dès le 25 septembre 2018, date de la première sortie sans avis médical de Gilles C, le centre hospitalier de Calais a fait preuve de diligences en sollicitant une orientation en établissement pour moins de 60 ans, avec une recherche de place en maison d'accueil spécialisé qui s'est avérée infructueuse.

5. En deuxième lieu, s'il est constant que Gilles C a tenté à plusieurs reprises de s'échapper du centre hospitalier de Calais et qu'il y est parvenu à trois reprises avant son départ du 11 octobre 2018 comme il a été rappelé plus haut, de sorte que le risque de fugue était parfaitement prévisible, le patient était néanmoins sous un régime d'hospitalisation libre, bien qu'une mesure de tutelle ait été sollicitée, et il ne résulte pas de l'instruction qu'il existait un risque auto-agressif ou un risque d'autolyse. Le centre hospitalier de Calais a pris différentes mesures pour prévenir ce risque de fugue. Ainsi, dès le 25 septembre 2018, une contention de nuit a été mise en place. Après la sortie sans avis médical du 6 octobre 2018, une contention nuit et jour a été prescrite. Toutefois, comme l'indique l'expert, cette contention, dont Gilles C parvenait à se défaire, comportait " en elle-même des risques d'étouffement, de strangulation, de chutes () " (page 14 du rapport d'expertise), " n'était pas compatible avec la déontologie médicale sur le long terme " du fait de l'atteinte à la dignité et au bien-être du patient, et ne permettait pas de répondre à l'objectif de l'hospitalisation de l'intéressé, à savoir " lui faire retrouver une autonomie et récupérer de son manque d'équilibre et de troubles de la marche. " (page 13 du rapport d'expertise). Après une troisième sortie sans avis médical de Gilles C, intervenue le 10 octobre 2018, le centre hospitalier de Calais l'a transféré le 11 octobre 2018 en début d'après-midi dans un autre service de soins de suite et de réadaptation du centre hospitalier de Calais, dont la porte de service était laissée fermée. En dépit de cette nouvelle mesure de sécurité, l'intéressé est parvenu à quitter le centre hospitalier quelques heures après. Il ne résulte toutefois pas de l'instruction, et n'est pas allégué, que le centre hospitalier de Calais, dont les locaux ne sont pas adaptés à l'enfermement de personnes comme le rappelle l'expert, aurait pu mettre en place d'autres mesures à même de prévenir le risque de départ de Gilles C et n'en aurait pas fait usage. Par suite, aucune faute ne peut être retenue à l'encontre du centre hospitalier de Calais au titre de la prévention du risque de départ inopiné de Gilles C, majeur non placé sous un régime de protection à la date des faits litigieux.

6. En dernier lieu, il n'est pas contesté que le centre hospitalier de Calais a fait preuve de diligences en avisant les services de police dès qu'il a eu connaissance du départ sans avis médical de Gilles C, le 11 octobre 2018 à 17 heures. S'il résulte de l'instruction que les agents de sécurité, avisés par une cadre de l'établissement, que ce patient quittait l'établissement sans autorisation préalable, l'ont suivi jusqu'à un chemin de terre, interrompant leur poursuite au niveau de ce chemin dont il n'est pas contesté qu'il se situe hors de l'établissement hospitalier, ceux-ci ne disposaient en tout état de cause juridiquement d'aucun pouvoir de contrainte, en l'absence d'infraction commise et compte tenu du régime d'hospitalisation libre, et ne pouvaient tout au plus que tenter de convaincre le patient, qui ne souffrait pas de troubles de désorientation spatiale, de regagner l'établissement, démarche tentée par la cadre du centre hospitalier de Calais quelques minutes plus tôt sans succès. Dès lors, aucune faute ne peut être reprochée à cet établissement dans le cadre du départ sans avis médical préalable de Gilles C le 11 octobre 2018.

7. Il résulte de tout ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à rechercher la responsabilité du centre hospitalier de Calais à raison du décès de Gilles C, au demeurant survenu plusieurs jours après les faits du 11 octobre 2018, d'une cause naturelle. Sa requête ne peut par suite qu'être rejetée.

Sur les frais liés au litige :

En ce qui concerne les dépens :

8. En premier lieu, aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. / L'Etat peut être condamné aux dépens ". En vertu de ces dispositions, il appartient au juge saisi au fond du litige de statuer, au besoin d'office, sur la charge des frais de l'expertise ordonnée par la juridiction administrative.

9. Dans les circonstances particulières de l'espèce, il y a lieu de mettre les frais de l'expertise liquidés et taxés à la somme de 700 euros par une ordonnance du 15 juin 2020 du magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Lille, à la charge définitive du centre hospitalier de Calais. S'il entre dans l'office du juge de prendre en compte l'érosion monétaire, Mme C ne justifie pas de la date à laquelle elle a versé l'allocation provisionnelle de 700 euros ordonnée par une ordonnance du 15 octobre 2019 du juge des référés du tribunal. Par suite, elle n'est pas fondée à demander l'actualisation de cette somme.

10. En second lieu, les frais de déplacement des parties pour se rendre auprès de l'expert font partie des dépens. Il résulte de l'instruction, c'est-à-dire du rapport d'expertise, que Mme C s'est rendue au centre hospitalier universitaire d'Amiens (Somme) le 11 décembre 2019, à partir de son domicile, situé rue Van Dyck à Calais (Pas-de-Calais). Le certificat d'immatriculation produit par la requérante, au nom de Mme B F, se rapportant à un véhicule mis en circulation pour la première fois le 21 novembre 2020, soit postérieurement à la réunion d'expertise, il y a lieu de se référer au barème kilométrique correspondant à un véhicule de quatre chevaux fiscaux. La distance la plus courte entre la commune d'Amiens et le domicile de la requérante étant de 160 kilomètres et le barème kilométrique pour l'année 2019 étant de 0,518 pour un véhicule de quatre chevaux fiscaux, il y a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier de Calais la somme de 165,76 euros (160 x 2 x 0,518), soit 167 euros après actualisation. En revanche, dans la mesure où la requérante ne justifie pas avoir effectivement exposé des frais de péage autoroutier, les conclusions présentées à ce titre doivent être rejetées.

En ce qui concerne les frais exposés et non compris dans les dépens :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du centre hospitalier de Calais, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par Mme C au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du Mme C la somme demandée par le centre hospitalier de Calais au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier de Calais supportera, au titre des dépens, les frais d'expertise exposés devant le tribunal, liquidés à la somme de 700 euros et versera une somme de 167 euros à Mme C au titre des frais de déplacement pour se rendre à l'expertise.

Article 2 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E C, à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Artois et au centre hospitalier de Calais.

Copie en sera adressée au docteur D H, expert.

Délibéré après l'audience du 5 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Riou, président,

M. Fougères, premier conseiller,

Mme Bruneau, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 avril 2023.

Le rapporteur,

signé

V. FOUGERES

Le président,

signé

J-M. RIOULa greffière,

signé

I. BAUDRY

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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