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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2104397

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2104397

mardi 10 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2104397
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS TEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 juin 2021, Mme C B, ayant-droit de M. A B, représentée par Me Labrunie, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) de condamner le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires à lui verser, au titre de l'action successorale, la somme de 242 752 euros en réparation des préjudices subis par M. B en lien avec son exposition à des radiations ionisantes dues aux essais nucléaires en Polynésie française, assortie des intérêts au taux légal à compter du 28 septembre 2020, date de réception de sa demande, et de la capitalisation des intérêts ;

2°) en cas d'expertise médicale sur l'évaluation du dommage corporel consécutif à la pathologie imputable à l'exposition aux rayonnements ionisants, de dire que les frais d'expertise seront à la charge du comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires et qu'il soit condamné à verser une indemnité provisionnelle d'un montant de 40 000 euros, au titre de l'action successorale ;

3°) de mettre à la charge du comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- M. B remplit les conditions définies par la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires ;

- le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires ne renverse pas la présomption de causalité dont M. B bénéficie ; l'utilisation d'un seuil d'exposition va à l'encontre de l'intention du législateur ; M. B n'a bénéficié d'aucune surveillance spécifique s'agissant du risque de contamination interne alors qu'il a pratiqué régulièrement les loisirs dans les eaux contaminées du lagon ; les tirs souterrains ne garantissent pas l'absence de fuites et de contamination de l'environnement ; les tirs nucléaires atmosphériques réalisés jusqu'en 1974, les retombées radioactives qu'ils ont durablement engendrées dans le lagon et leur dissimulation, associés à des mesures de sécurité aléatoires et insuffisantes, ont permis la contamination de M. B ;

- l'état de santé de M. B n'a pas été consolidé avant son décès ; les préjudices qu'il a subis doivent être réparés à hauteur de la somme globale de 242 752 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 juillet 2021, le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, dans l'hypothèse où le lien de causalité entre la pathologie et l'exposition aux rayonnements due aux essais nucléaires en Polynésie française serait reconnu, à ce qu'une expertise sur l'évaluation des dommages soit diligentée.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 ;

- la loi n° 2017-256 du 28 février 2017 ;

- la loi n° 2018-1317 du 28 décembre 2018 ;

- le décret n° 2014-1049 du 15 septembre 2014 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourgau, rapporteur,

- et les conclusions de Mme Michel, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, né le 21 octobre 1955, a été affecté au centre d'expérimentation du Pacifique à Mururoa entre mai 1989 et mai 1990. Il a servi au 5ème régiment étranger, au sein du service des essences des armées, en qualité de sous-officier de la légion étrangère. Un cancer de la vessie lui a été diagnostiqué en 2015, dont il est décédé le 31 décembre 2018. Mme C B, sa veuve, estimant que son défunt mari a été exposé à des rayonnements ionisants durant sa présence en Polynésie française, a déposé, en sa qualité d'ayant-droit au titre de l'action successorale, une demande d'indemnisation le 28 septembre 2020 sur le fondement de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes d'essais nucléaires. Par une décision du 7 avril 2021, le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) a rejeté sa demande. Par sa requête, Mme B demande au tribunal de condamner le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires à lui verser, au titre de l'action successorale, la somme de 242 752 euros en réparation des préjudices subis par M. B en lien avec son exposition à des radiations ionisantes lors de son séjour en Polynésie française de mai 1989 à mai 1990. Si la requérante demande la condamnation du CIVEN, qui a le statut d'autorité administrative indépendante depuis la loi du 18 décembre 2013, ses conclusions doivent être regardées comme étant en réalité dirigées contre l'Etat, supportant seul la charge d'une indemnisation due au titre de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne le droit à indemnisation :

2. Aux termes de l'article 1er de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français, dans sa rédaction applicable au présent litige : " I. Toute personne souffrant d'une maladie radio-induite résultant d'une exposition à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et inscrite sur une liste fixée par décret en Conseil d'Etat conformément aux travaux reconnus par la communauté scientifique internationale peut obtenir réparation intégrale de son préjudice dans les conditions prévues par la présente loi. / II. Si la personne est décédée, la demande de réparation peut être présentée par ses ayants droit. Si elle est décédée avant la promulgation de la loi n° 2018-1317 du 28 décembre 2018 de finances pour 2019, la demande doit être présentée par l'ayant droit avant le 31 décembre 2021. () ". Aux termes de l'article 2 de cette même loi : " La personne souffrant d'une pathologie radio-induite doit avoir résidé ou séjourné : / () 2° Soit entre le 2 juillet 1966 et le 31 décembre 1998 en Polynésie française. / () ".

3. Aux termes de l'article 4 de cette même loi, dans sa rédaction issue de l'article 232 de la loi du 28 décembre 2018 de finances pour 2019 : " I. - Les demandes individuelles d'indemnisation sont soumises au comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires ()./ V.-Ce comité examine si les conditions sont réunies. Lorsqu'elles le sont, l'intéressé bénéficie d'une présomption de causalité, à moins qu'il ne soit établi que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par l'intéressé a été inférieure à la limite de dose efficace pour l'exposition de la population à des rayonnements ionisants fixée dans les conditions prévues au 3° de l'article L. 1333-2 du code de la santé publique./ () ". Aux termes de l'article L. 1333-2 du code de la santé publique : " Les activités nucléaires satisfont aux principes suivants :/ () 3° Le principe de limitation, selon lequel l'exposition d'une personne aux rayonnements ionisants résultant d'une de ces activités ne peut porter la somme des doses reçues au-delà des limites fixées par voie réglementaire, sauf lorsque cette personne est l'objet d'une exposition à des fins médicales ou dans le cadre d'une recherche mentionnée au 1° de l'article L. 1121-1. ". Aux termes du I de l'article R. 1333-11 du même code : " Pour l'application du principe de limitation défini au 3° de l'article L. 1333-2, la limite de dose efficace pour l'exposition de la population à des rayonnements ionisants résultant de l'ensemble des activités nucléaires est fixée à 1 mSv par an, à l'exception des cas particuliers mentionnés à l'article R. 1333-12. ".

4. Enfin, aux termes de l'article 1er du décret du 15 septembre 2014 relatif à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français : " La liste des maladies mentionnée à l'article 1er de la loi du 5 janvier 2010 susvisée est annexée au présent décret. / Les maladies figurant sur cette liste mais ayant pour origine des métastases secondaires à une maladie n'y figurant pas ne sont pas retenues pour l'application de ces dispositions ". Cette annexe mentionne notamment le cancer de la vessie.

5. Il résulte de ces dispositions que le législateur a entendu, dès lors qu'un demandeur satisfait aux conditions de temps, de lieu et de pathologie prévues par l'article 2 de la loi du 5 janvier 2010 modifiée, qu'il bénéficie de la présomption de causalité entre l'exposition aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et la survenance de sa maladie. Cette présomption ne peut être renversée que si l'administration établit que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par l'intéressé a été inférieure à la limite de 1 millisievert (mSv). Si, pour le calcul de cette dose, l'administration peut utiliser les résultats des mesures de surveillance de la contamination tant interne qu'externe des personnes exposées, qu'il s'agisse de mesures individuelles ou collectives en ce qui concerne la contamination externe, il lui appartient de vérifier, avant d'utiliser ces résultats, que les mesures de surveillance de la contamination interne et externe ont, chacune, été suffisantes au regard des conditions concrètes d'exposition de l'intéressé. En l'absence de mesures de surveillance de la contamination interne ou externe et en l'absence de données relatives au cas des personnes se trouvant dans une situation comparable à celle du demandeur du point de vue du lieu et de la date de séjour, il appartient à l'administration de vérifier si, au regard des conditions concrètes d'exposition de l'intéressé précisées ci-dessus, de telles mesures auraient été nécessaires. Si tel est le cas, l'administration ne peut être regardée comme rapportant la preuve de ce que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par l'intéressé a été inférieure à la limite de 1 mSv.

6. En l'espèce, M. B remplit les conditions de temps, de lieu et de pathologie prévues par les dispositions précitées, de sorte que sa veuve peut se prévaloir de la présomption de lien de causalité pour prétendre à la réparation des préjudices subis par son défunt époux, ce que le CIVEN ne conteste pas.

7. Pour renverser cette présomption, le CIVEN fait valoir que M. B, affecté au services des essences des armées sur un poste non radiologiquement exposé, n'était pas à proximité immédiate du site d'essais, n'avait pas accès aux zones dites " contrôlées " et que l'intégralité des essais réalisés durant la présence de M. B en Polynésie étaient réalisés en souterrain avec un système de confinement réduisant significativement, en principe, sauf aléas météorologiques ou accidents, les retombées des rayonnements ionisants et ainsi la contamination externe, de sorte qu'il n'a été exposé à aucun risque de contamination externe. Le CIVEN se prévaut également des examens anthroporadiamétriques réalisés à l'arrivée et au départ de M. B dont les résultats présentent des indices de tri inférieures à 2, considérés comme normaux, pour exclure une contamination interne supérieure ou égale à la dose d'un millisievert. Il fait valoir que compte tenu du poste occupé par M. B, des conditions de réalisation des essais durant sa présence en Polynésie et de l'absence d'accident ainsi que d'aléas météorologiques durant leur réalisation, ces mesures de surveillance étaient suffisantes. La requérante conteste le caractère suffisant de ces mesures dès lors que M. B a pratiqué des activités de loisirs dans l'eau contaminée du lagon et qu'il a été exposé à une contamination par inhalation en raison des retombées radioactives sur une grande part du territoire polynésien, dont l'atoll de Mururoa, engendrées par les tirs aériens réalisés jusqu'en 1974 alors que les examens anthroporadiamétriques, qui ne mesurent que les rayonnements gamma et non les rayonnements alpha et bêta, ne permettent d'obtenir des résultats pertinents qu'à la condition d'être réalisés moins de vingt-quatre heures après l'exposition aux rayonnements ionisants. Toutefois, d'une part, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B aurait subi, compte tenu des conditions de son séjour et de réalisation des essais nucléaires en souterrain durant cette période, une exposition particulière aux rayonnements alpha et bêta pour lesquels l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, dans son rapport annuel de 2012 sur la radioprotection des travailleurs, publié sur un site public, indique qu'ils peuvent être barrés par une simple feuille de papier ou une couche de plomb. D'autre part, il résulte des affirmations de la requérante que la contamination interne qu'aurait pu subir M. B à raison des baignades dans les eaux du lagon et de l'inhalation ou l'ingestion d'éléments contaminés à la suite des essais atmosphériques réalisés jusqu'en 1974 aurait, par définition, été continue du début à la fin de son séjour en Polynésie, de sorte que les examens anthroporadiamétriques ont nécessairement été réalisés moins de vingt-quatre heures après une éventuelle exposition aux rayonnements. Ainsi, compte tenu des conditions concrètes d'exposition de M. B, les examens anthroporadiamétriques réalisés à son arrivée et à son départ constituent des mesures de surveillance suffisantes.

8. Il résulte de ces éléments que le CIVEN, qui démontre que M. B a été exposé à une dose de rayonnements ionisants inférieure à 1 mSv durant sa présence en Polynésie, renverse la présomption de lien de causalité.

9. Par suite, les conclusions indemnitaires doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles relatives aux intérêts et à leur capitalisation et celles relatives aux frais de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, au ministre des armées et au comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires.

Délibéré après l'audience du 13 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Féménia, présidente,

- M. Bourgau, premier conseiller,

- M. Horn, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2023.

Le rapporteur,

Signé

T. BOURGAULa présidente,

Signé

J. FÉMÉNIA

La greffière,

Signé

S. DEREUMAUX

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2104397

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