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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2105034

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2105034

mercredi 27 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2105034
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantVANDENBUSSCHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 25 juin 2021 et le 2 septembre 2022, M. D E, M. B E et Mme C E, représentés par Me Grinholtz-Attal, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner solidairement le centre hospitalier de Roubaix et la société Prestige Ambulance à verser à la succession de Gisèle A la somme de 8 000 euros en réparation du préjudice qu'ils estiment qu'elle a subi en raison de sa prise en charge dans cet établissement et par cette société le 21 juin 2018, avec intérêts au taux légal à compter du " 10 août 2010 " ;

2°) de condamner solidairement le centre hospitalier de Roubaix et la société Prestige Ambulance à verser à M. D E la somme de 48 753,01 euros en réparation de ses préjudices consécutifs au décès de sa mère, avec intérêts au taux légal à compter du 10 août 2010 ;

3°) de condamner le centre hospitalier de Roubaix et la société Prestige Ambulance à verser à M. B E et à Mme C E la somme de 15 000 euros chacun au titre de leurs préjudices résultant du décès de leur grand-mère, avec intérêts au taux légal à compter du 10 août 2010 ;

4°) subsidiairement, d'ordonner une expertise médicale ;

5°) de mettre les dépens à la charge solidaire du centre hospitalier de Roubaix et de la société Prestige Ambulance ;

6°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Roubaix et de la société Prestige Ambulance une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le centre hospitalier de Roubaix a reconnu à l'occasion d'une médiation des dysfonctionnements liés à l'absence de personnel pour accueillir Gisèle A et doit voir sa responsabilité engagée à raison d'un défaut de surveillance fautif ;

- la responsabilité de la société Prestige Ambulance est engagée en raison de la faute commise par son préposé, l'ambulancier ayant reconnu au moment de la chute avoir omis de mettre le frein du fauteuil roulant ;

- le préjudice de la succession s'élève à 8 000 euros au titre des souffrances endurées par Gisèle A qu'ils évaluent à 4 sur une échelle de 7 ;

- les préjudices de M. D E s'établissent à 48 753,01 euros, se décomposant comme suit :

* 3 753,01 euros au titre des frais funéraires dont il s'est acquitté ;

* 10 000 euros au titre de son préjudice d'accompagnement ;

* 30 000 euros au titre de son préjudice d'affection ;

* 5 000 euros au titre de son préjudice moral ;

- les préjudices des enfants de M. D E comprennent pour chacun d'eux un préjudice moral, évalué à 5 000 euros, et un préjudice d'affection, estimé à 10 000 euros ;

- à titre subsidiaire, la réalisation d'une expertise médicale permettrait de dire si le comportement des professionnels de santé mis en cause a été conforme aux règles de l'art, de relever les éventuels dysfonctionnements de l'établissement hospitalier, de dire, en cas de faute, si celle-ci a fait perdre à la patiente une chance d'éviter le dommage.

Par un mémoire enregistré le 23 août 2022, la caisse primaire d'assurance maladie de Roubaix - Tourcoing, demande au tribunal :

1°) de condamner solidairement le centre hospitalier de Roubaix et la société Prestige Ambulance à lui verser la somme de 11 928 euros au titre des dépenses qu'elle a exposées pour son assurée, Gisèle A, du fait de sa prise en charge le 21 juin 2018, avec intérêts de droit à compter du jugement ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Roubaix et de la société Prestige Ambulance l'indemnité forfaitaire de gestion.

Elle soutient que :

- la responsabilité du centre hospitalier de Roubaix est engagée en raison du défaut de surveillance de la patiente, tandis que la responsabilité de la société Prestige Ambulance est engagée du fait de la faute commise par son préposé, pour avoir omis de mettre les freins sur la chaise roulante ;

- elle a exposé pour le compte de son assurée des dépenses de santé, du fait des hospitalisations de Gisèle A du 21 juin 2018 au 14 juillet 2018,à hauteur de 11 928 euros, déduction faite du coût des quatre séances de dialyse imputables à l'état antérieur.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 juillet 2022, le centre hospitalier de Roubaix, représenté par Me Vandenbussche, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 1 000 euros soit mise à la charge des requérants au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les moyens soulevés par M. D E et ses enfants ne sont pas fondés.

Par des mémoires, enregistrés le 30 juin 2022 et le 2 septembre 2022, la société Prestige Ambulance, représentée par Me Dutat, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'incompétence de la juridiction administrative pour connaître des conclusions dirigées contre la société Prestige Ambulance.

Par ordonnance du 5 septembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 26 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Fougères,

- les conclusions de Mme Bruneau, rapporteure publique,

- et les observations de Me Lalieu, substituant Me Vandenbussche représentant le centre hospitalier de Roubaix.

Considérant ce qui suit :

1. Le 21 juin 2018, Gisèle A a été conduite par un ambulancier de la société Prestige Ambulance au service de néphrologie du centre hospitalier de Roubaix pour y bénéficier d'une dialyse. L'ambulancier l'a amenée dans la salle de dialyse, alors inoccupée, et l'a installée sur un fauteuil roulant de pesée du service se trouvant dans cette salle. En voulant quitter ce fauteuil pour se rendre sur le lit, Gisèle A a chuté et s'est fracturée le col du fémur. Elle a été opérée le 22 juin 2018. Elle est décédée le 18 août 2018.

2. Par courrier du 22 avril 2021, reçu le 26 avril 2021, le conseil des ayants droit de Gisèle A a adressé une demande indemnitaire au centre hospitalier de Roubaix, imputant le décès à un défaut de surveillance de l'établissement hospitalier. Par courrier du 1er juin 2021, le centre hospitalier de Roubaix a répondu que la complexité du dossier justifiait selon lui une saisine de la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (CCI), ou du juge des référés. Aucune de ces deux procédures n'a été engagée. Par la présente requête, M. D E et ses deux enfants sollicitent la condamnation solidaire du centre hospitalier de Roubaix et de la société Prestige Ambulance à les indemniser de leurs préjudices consécutifs au décès de leur mère et grand-mère.

Sur la responsabilité de la société Prestige Ambulance :

3. Le juge administratif n'est compétent pour connaître de conclusions tendant à mettre en jeu la responsabilité pour faute d'une personne morale de droit privé que si le dommage se rattache à l'exercice par cette personne morale de droit privé de prérogatives de puissance publique qui lui ont été conférées pour l'exécution de la mission de service public dont elle a été investie. En l'espèce, s'il est reproché à l'ambulancier d'avoir omis de bloquer le fauteuil roulant en actionnant son frein, ce grief n'est pas relatif à l'exercice, par la société d'ambulances mise en cause, de prérogatives de puissance publique. Par suite, les conclusions présentées par M. D E et ses enfants, ainsi que celles présentées par la caisse primaire d'assurance maladie de Roubaix-Tourcoing, en tant qu'elles sont dirigées contre la société Prestige Ambulance ne peuvent qu'être rejetées comme étant portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaitre.

Sur la responsabilité du centre hospitalier de Roubaix :

4. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. "

5. En premier lieu, il résulte de l'instruction que Gisèle A a été emmenée dans la salle de dialyse du centre hospitalier de Roubaix par un ambulancier de la société Prestige Ambulance, avant que ce service n'ouvre, de sorte qu'aucun soignant n'était encore présent, et installée sur un fauteuil de ce service, dont le caractère défectueux n'est pas allégué, la chute de la patiente étant due, selon les requérants, au fait que les freins de ce fauteuil n'avaient pas été enclenchés par l'ambulancier. A l'appui de leur requête, M. D E et ses enfants ne produisent aucun élément de nature à établir un début de prise en charge de leur mère et grand-mère avant la chute de cette dernière, étant souligné que cette chute a eu lieu en présence de l'ambulancier de la société Prestige Ambulance. Si le compte-rendu de médiation réalisé avec le centre hospitalier de Roubaix mentionne des dysfonctionnements, il apparaît que les dysfonctionnements relevés, à savoir l'arrivée prématurée dans le service et l'omission des freins, sont en réalité imputés à la société Prestige Ambulance, non représentée lors de la médiation, de sorte qu'elle n'emporte aucune reconnaissance d'une faute pour le centre hospitalier de Roubaix. Ainsi, aucun acte de prévention, de diagnostic ou de soins n'avait débuté au moment de la chute de Gisèle A le 21 juin 2018, survenue avant l'heure d'ouverture du service de dialyse dans lequel elle avait été emmenée par l'ambulancier. Dans ces conditions, la chute dont l'intéressée a été victime ne peut être imputée à un défaut de surveillance du service hospitalier, la patiente étant encore au moment des faits sous la surveillance de l'ambulancier de la société Prestige Ambulance.

6. En second lieu, il ne résulte pas de l'instruction que l'arrivée prématurée de Mme A, peu avant l'ouverture du service de dialyse, avant 7 heures du matin, soit liée à un impératif médical. Le centre hospitalier n'était donc pas pu tenu d'assurer un accueil ou une prise en charge de cette patiente avant l'ouverture du service. Il n'a donc pas commis de faute de nature à engager sa responsabilité en s'abstenant d'accueillir, avant l'ouverture du service, une patiente en attente de dialysee.

7. Il s'ensuit, sans qu'il soit besoin d'ordonner une expertise, que la chute de Gisèle A le 21 juin 2018 ne résulte pas d'une faute du centre hospitalier de Roubaix.

8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires des consorts E et de la caisse primaire d'assurance maladie de Roubaix-Tourcoing dirigées à l'encontre du centre hospitalier de Roubaix doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

En ce qui concerne l'indemnité forfaitaire de gestion :

9. Il résulte des dispositions du neuvième alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale que le montant de l'indemnité forfaitaire qu'elles instituent est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un plafond dont le montant est révisé chaque année par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget.

10. En application des dispositions précitées, compte tenu du rejet des conclusions indemnitaires de la caisse primaire d'assurance maladie de Roubaix-Tourcoing, les conclusions tendant au versement d'une indemnité forfaitaire de gestion doivent également être rejetées.

En ce qui concerne les dépens :

11. Aucun dépens n'a été engagé dans la présente instance ; les conclusions présentées à ce titre ne peuvent qu'être rejetées.

En ce qui concerne les frais exposés et non compris dans les dépens :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du centre hospitalier de Roubaix et de la société Prestige Ambulance, qui ne sont pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par M. D E et ses enfants au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. D E et ses enfants la somme demandée par le centre hospitalier de Roubaix au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions, présentées par les consorts E et la caisse primaire d'assurance maladie de Roubaix-Tourcoing, dirigées contre la société Prestige Ambulance, sont rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaître.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête des consorts E est rejeté.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la caisse primaire d'assurance maladie de Roubaix-Tourcoing sont rejetées.

Article 4 : Les conclusions du centre hospitalier de Roubaix présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D E, à M. B E, à Mme C E, à la caisse primaire d'assurance maladie de Roubaix-Tourcoing, au centre hospitalier de Roubaix et à la société Prestige Ambulance.

Délibéré après l'audience du 6 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Riou, président,

M. Fougères, premier conseiller,

Mme Lançon, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2023.

Le rapporteur,

signé

V. FOUGERES

Le président,

signé

J.-M. RIOU La greffière,

signé

J. VANDEWYNGAERDE

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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