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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2105269

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2105269

mercredi 15 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2105269
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantLACHAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 1er juillet 2021, le 14 août 2023 et le 25 septembre 2023, la société en nom collectif (S.N.C.) Five, représentée par Me Lachal et Me Tack, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la Métropole européenne de Lille (MEL) à lui verser la somme de 234 069 euros hors taxe, avec intérêts au taux légal à compter du 1er mars 2021 et capitalisation des intérêts, en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi en raison des travaux réalisés par la Métropole européenne de Lille au niveau de la rue Sadi Carnot, à Ronchin au second semestre de l'année 2018 ;

2°) de mettre à la charge de la Métropole européenne de Lille une somme de 3 600 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les travaux réalisés par la MEL ont entraîné l'interruption complète de la circulation entre le giratoire Sadi Carnot et le giratoire ADEO dans les deux sens du 30 juillet 2018 au 3 septembre 2018, puis une circulation à sens unique de Lezennes vers Ronchin, impliquant de grandes difficultés d'accès à son restaurant et une chute de sa fréquentation ;

- il n'est pas justifié d'un motif d'intérêt général empêchant la reprise d'une circulation dans les deux sens après le 31 août 2018, date de fin de la phase 1, alors que ces travaux se sont terminés le 18 septembre 2018 selon les comptes rendus de travaux ;

- elle n'a été informée de la date des travaux que dix jours avant leur engagement, de sorte qu'elle n'a pu prendre de mesures préventives, telle que la réduction de son personnel pour le mois d'août 2018 ;

- il en est résulté une perte de marge brute commerciale de 234 069 euros hors taxe, qui l'a conduite à conclure un crédit trésorerie en décembre 2018 ;

- sa clientèle de passage ne se rend pas en bicyclette dans son établissement, mais par la route et l'autoroute compte tenu de l'éloignement du restaurant, situé dans une zone d'activité économique frontalière d'une zone agricole et d'une zone naturelle, par rapport au centre-ville, avec très peu d'habitations à proximité immédiate, de sorte qu'elle ne bénéficie pas de la création d'une piste cyclable.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 11 mars 2022 et le 22 septembre 2023, la Métropole européenne de Lille, représentée par Me Noël, conclut, dans le dernier état de ses écritures, au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la société Five au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les travaux n'ont pas été interrompus à compter du 10 septembre 2018 comme le soutient la société requérante, ainsi qu'en témoignent les comptes rendus de chantier ;

- il n'est pas démontré que la clientèle de la société Five se rendrait à son établissement en voiture, la rue demeurant ouverte à la circulation piétonne pendant toute la durée des travaux ;

- la durée de l'interruption totale de circulation s'est limitée à 35 jours, avant d'être ouverte à compter du 4 septembre 2018 dans un sens de circulation, de sorte que l'accès au restaurant exploité par la société requérante demeurait possible ;

- le préjudice de la société requérante ne revêt pas un caractère spécial, tous les établissements implantés sur l'axe de circulation concerné par les travaux ayant été impactés de la même manière ;

- le préjudice allégué par la société requérante n'est pas probant, en l'absence d'une période de référence suffisante, tandis que le taux de progression, calculé de juillet à juin plutôt que sur l'année fiscale de référence, ne présente pas le caractère d'un préjudice certain ;

- il n'est pas démontré que la perte de chiffre d'affaires soit la conséquence directe des travaux, étant souligné qu'à compter du 7 octobre 2018, l'établissement de restauration rapide n'était plus ouvert le dimanche ;

- à titre subsidiaire, il doit être tenu compte de la mise à disposition des salariés dans d'autres restaurants ;

- il doit être tenu compte de l'attractivité liée à la rénovation du secteur engendré par les travaux en litige et à la création d'une piste cyclable sécurisée.

Par ordonnance du 25 septembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 16 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Fougères,

- les conclusions de Mme Bruneau, rapporteure publique,

- et les observations de Me Lachal, représentant la société Five.

Considérant ce qui suit :

1. La société Five exploite un lieu de restauration rapide, sous l'enseigne Mc Donald's au 155 rue Sadi Carnot à Ronchin. Du 30 juillet 2018 au 14 novembre 2018, des travaux de réfection de la voirie et de création de pistes cyclables ont été réalisés par la Métropole européenne de Lille (MEL) au niveau de la rue Sadi Carnot, à Ronchin. Par courrier du 26 février 2021, reçu le 1er mars 2021, la société Five a vainement sollicité de la MEL l'indemnisation du préjudice qu'elle estime subir du fait de ces travaux à hauteur de 234 069 euros. Par la présente requête, la société Five demande au tribunal de condamner la MEL à lui verser la somme de 234 069 euros en réparation de ce préjudice.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Les riverains des voies publiques ont la qualité de tiers par rapport aux travaux publics d'aménagement ou de réfection de ces voies. S'ils subissent un préjudice à cette occasion, il incombe à la collectivité maître d'ouvrage, même en l'absence de toute faute de sa part, d'en assurer l'indemnisation à la double condition pour le demandeur d'établir, d'une part, le lien de causalité présenté avec les travaux publics litigieux et, d'autre part, le caractère grave et spécial du préjudice qu'il invoque. En outre, ne sont pas susceptibles d'ouvrir droit à indemnité les préjudices qui n'excèdent pas les sujétions susceptibles d'être normalement imposées, dans l'intérêt général, aux riverains des ouvrages publics et, en particulier, à ceux des voies publiques. Dans le cas où des travaux publics ont pour effet de rendre excessivement difficile l'accès des riverains, il appartient au juge d'apprécier si le préjudice allégué revêt un caractère grave et spécial.

3. En premier lieu, si la société Five soutient que la circulation a été totalement interrompue du 30 juillet 2018 au 3 septembre 2018 inclus, par les pièces qu'elle produit, elle ne justifie pas d'une impossibilité d'accès en véhicule à son restaurant dès le 30 juillet 2018, alors que, de son côté, la MEL mentionne une interruption de la circulation pendant 35 jours à compter du 31 juillet 2018 et que les comptes rendus de chantier ne mentionnent l'installation de panneaux de chantier qu'en date du 31 juillet 2018. Il résulte de l'instruction qu'à compter du 4 septembre 2018, jusqu'au 14 novembre 2018, un sens de circulation unique a été mis en place au niveau de la rue Sadi Carnot à Ronchin, de sorte qu'il n'était pas possible d'emprunter cette voie en venant directement de Ronchin ou de l'autoroute A1. Néanmoins, l'accès au restaurant exploité par la société Five demeurait possible à compter du 4 septembre 2018 dans le sens Lezennes-Ronchin. Dès lors, sans qu'importe la circonstance qu'aucune signalétique de déviation pour le restaurant Mc Donald's exploité par la société Five n'ait été mise en place, il ne résulte pas de l'instruction que la restriction temporaire d'accès à ce restaurant, du 4 septembre 2018 au 14 novembre 2018, excédait les sujétions normales que les riverains des voies publiques sont normalement tenus de supporter dans l'intérêt de la voirie.

4. S'agissant de la période du 31 juillet 2018 au 3 septembre 2018, la société Five justifie avoir réalisé un chiffre d'affaires hors taxes de 31 261 euros, alors que le chiffres d'affaires réalisé en août 2016 s'élevait à 90 825 euros et celui réalisé en août 2017 s'élevait à 92 044 euros. Compte tenu de la durée de l'interruption de l'accès au restaurant exploité par la société requérante, qui soutient sans être contestée avoir été informée tardivement de la date de début des travaux, de sorte qu'elle n'a pu prendre des dispositions pour limiter en particulier ses charges de personnel, et de l'importance de la chute de chiffre d'affaires précitée dont atteste le cabinet d'expertise comptable Dufour et Associés, la société Five doit être regardée comme ayant subi pour la période du 31 juillet 2018 au 3 septembre 2018 un préjudice grave, excédant les sujétions normales que les riverains des voies publiques sont normalement tenus de supporter dans l'intérêt de la voirie.

5. En deuxième lieu, compte tenu du lieu d'implantation du restaurant Mc Donald's exploité par la société Five, situé à proximité d'une concession automobile et de terres agricoles, au sein d'une zone d'activité économique séparée de la zone d'habitation de Ronchin par l'autoroute A1, dont l'échangeur dessert le sud de la rue Sadi Carnot, il y a lieu de considérer que la clientèle de la société Five est très majoritairement composée de personnes utilisant un véhicule à moteur. Il en résulte que la fermeture de l'accès aux véhicules de la rue Sadi Carnot à Ronchin du 31 juillet 2018 au 3 septembre 2018 a entraîné un préjudice spécial pour la société Five.

6. En dernier lieu, il ne résulte ni de l'instruction que la société Five profiterait de manière suffisamment significative des travaux réalisés, notamment d'aménagement d'une piste cyclable. Par ailleurs, la circonstance, invoquée en défense, que la société requérante aurait pu affecter son personnel dans un autre établissement, alors que l'extrait produit du registre du commerce et des sociétés et l'acte de cession de parts sociales de cette société du 29 juin 2017 ne mentionne pas d'autre établissement que celui situé au 155 de la rue Sadi Carnot à Ronchin, est sans incidence sur l'appréciation du préjudice en cause, qu'elle n'avait pas l'obligation de chercher à diminuer. Si la société Five sollicite qu'il soit tenu compte, pour la détermination de son préjudice, d'un taux de progression de son chiffre d'affaires, soulignant que son chiffre d'affaires annuel est passé de 1 258 194 euros en 2015 à 1 283 773 euros en 2016 et 1 322 989 euros en 2017, il ne résulte pas de l'instruction qu'en l'absence de travaux réalisés par la MEL, le chiffre d'affaires réalisé sur la période du 31 juillet 2018 au 3 septembre 2018 aurait de façon certaine augmenté. Néanmoins, compte tenu de la progression constante précitée et dans la mesure où le chiffre d'affaires réalisé en août 2017 constitue également une évolution positive par rapport au mois d'août de l'année précédente, ce qui peut s'expliquer par des choix consécutifs au changement de gouvernance de la société Five intervenu à la suite d'une cession de parts sociales le 29 juin 2017, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par la société requérante en le déterminant par rapport aux données de l'année 2017. Le chiffre d'affaires réalisé en août 2018 s'élevant à 31 261 euros, le chiffre d'affaires réalisé le 31 juillet 2018 et du 1er au 3 septembre 2018 peut être estimé à 4 033,68 euros (4/31 x 31 261), soit un chiffre d'affaires total de 35 294,68 euros pour la période de 35 jours en litige. Le taux de marge brute réalisé en 2017 s'élevant à 75,53 % du montant du chiffre d'affaires de l'année 2017 et à 76,55 % du chiffre d'affaires réalisé au mois d'août 2017, il sera fait une juste appréciation de la perte de marge brute subie par la société Five du 31 juillet 2018 au 3 septembre 2018 inclus en condamnant la MEL à lui verser la somme de 27 000 euros.

7. Il résulte de ce qui précède que la société Five est seulement fondée à solliciter la condamnation de la MEL à lui verser la somme de 27 000 euros au titre du préjudice grave et spécial subi du 31 juillet 2018 au 3 septembre 2018.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

8. Aux termes de l'article 1231-6 du code civil : " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte () ". Aux termes de l'article 1343-2 du même code : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". Il résulte de ces dispositions que, d'une part, lorsqu'ils sont demandés, et quelle que soit la date de la demande, les intérêts des indemnités allouées sont dus à compter du jour où la demande de réclamation de la somme principale est parvenue à la partie débitrice ou, à défaut, à compter de la date d'enregistrement au greffe du tribunal administratif des conclusions tendant au versement de cette indemnité, et, d'autre part, que la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière.

9. La somme allouée à la société Five sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 1er mars 2021, date de réception de sa demande préalable. La capitalisation des intérêts a été demandée le 1er juillet 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 1er mars 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société Five, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la Métropole européenne de Lille demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la Métropole européenne de Lille une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Five et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La Métropole européenne de Lille est condamnée à verser à la société Five la somme de 27 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 1er mars 2021. Les intérêts échus à la date du 1er mars 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : La Métropole européenne de Lille versera à la société Five la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions de la Métropole européenne de Lille présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société en nom collectif (S.N.C.) Five et à la Métropole européenne de Lille.

Délibéré après l'audience du 24 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Riou, président,

M. Fougères, premier conseiller,

Mme Lançon, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 mai 2024.

Le rapporteur,

signé

V. FOUGERES

Le président,

signé

J-M. RIOU La greffière,

signé

J. VANDEWYNGAERDE

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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