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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2106167

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2106167

jeudi 18 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2106167
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formationjuge unique (3)
Avocat requérantDESFARGES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 août 2021, Mme D E, représentée par Me Desfarges, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle le président du conseil départemental du Nord a implicitement rejeté son recours administratif contre la décision du 2 novembre 2020 par laquelle ce même président a mis à sa charge un indu de revenu de solidarité active (" INK/005 ") d'un montant de 22 747,59 euros pour la période de novembre 2017 à juillet 2020 ;

2°) de la décharger de cette somme ;

3°) de lui accorder une remise totale de dette ;

4°) de mettre à la charge du département du Nord la somme de 1 500 euros, à verser à son avocat, sous réserve de sa renonciation au bénéfice de l'aide juridictionnelle, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle a été prise sur le fondement d'un traitement algorithmique mais ne comporte aucune des informations prévues par les dispositions des articles L. 311-3-1 et R. 311-3-1-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

- la décision du 2 novembre 2020 est dépourvue de motivation ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L.262-47 et R.262-90 du code de l'action sociale et des familles dès lors que l'avis de la commission de recours amiable n'a pas été sollicité ;

- elle méconnaît les droits de la défense et l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation dès lors qu'elle a déclaré l'ensemble de ses revenus et n'a perçu aucune somme indue ;

- elle méconnait son droit à l'erreur ;

- des retenues ont été effectuées dès la notification de l'indu en méconnaissance de l'article L.262-46 du code de l'action sociale et des familles.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 février 2024, le département du Nord conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme E a été admise au bénéficie de l'aide juridictionnelle totale par décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Lille du 28 juin 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Horn pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Le magistrat désigné a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, à l'issue de laquelle l'instruction a été close, en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative :

- Le rapport de M. Horn, magistrat désigné ;

- et les observations de Mme C, représentant le département du Nord.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 2 novembre 2020, la caisse d'allocations familiales du Nord a notifié à Mme E un indu de revenu de solidarité active (" INK/005 ") d'un montant de 22 747,59 euros correspondant à la période de novembre 2017 à juillet 2020. Par un courrier du 12 janvier 2021, reçu le 14 janvier suivant, Mme E a formé un recours administratif préalable auprès du conseil départemental du Nord contre cet indu. Par sa requête, Mme E demande, à titre principal, d'annuler la décision par laquelle le président du conseil départemental du Nord a rejeté son recours administratif contre la décision du 2 novembre 2020 de la caisse d'allocations familiales du Nord et d'être déchargée du paiement de cette somme.

Sur les conclusions à fin d'annulation et de décharge :

2. D'une part, lorsqu'il statue sur un recours dirigé contre une décision qui, remettant en cause des paiements déjà effectués, ordonne la récupération d'un indu d'une prestation ou d'une allocation versée au titre de l'aide ou de l'action sociale, il entre dans l'office du juge d'apprécier, au regard de l'argumentation du requérant, le cas échéant, de celle développée par le défendeur et, enfin, des moyens d'ordre public, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction, la régularité comme le bien-fondé de la décision de récupération d'indu. Il lui appartient, s'il y a lieu, d'annuler ou de réformer la décision ainsi attaquée, pour le motif qui lui paraît, compte tenu des éléments qui lui sont soumis, le mieux à même, dans l'exercice de son office, de régler le litige.

3. D'autre part, l'annulation d'une décision qui, remettant en cause des paiements déjà effectués, ordonne la récupération d'un indu d'une prestation ou d'une allocation versée au titre de l'aide ou de l'action sociale, pour un vice de régularité n'implique pas nécessairement, compte tenu de la possibilité d'une régularisation par l'administration, l'extinction de la créance litigieuse, à la différence d'une annulation prononcée pour un motif mettant en cause le bien-fondé de cette décision. Il en résulte que, lorsque le requérant choisit de présenter, outre des conclusions tendant à l'annulation d'une telle décision, des conclusions à fin de décharge de la somme correspondant à la créance de l'organisme, il incombe au juge administratif d'examiner prioritairement les moyens mettant en cause le bien-fondé de la créance qui seraient de nature, étant fondés, à justifier le prononcé de la décharge.

En ce qui concerne le bien-fondé de l'indu litigieux :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 262-3 du code de l'action sociale et des familles dispose que : " () L'ensemble des ressources du foyer () est pris en compte pour le calcul du revenu de la solidarité active, dans des conditions fixées par un décret en Conseil d'État qui détermine notamment : 1° Les ressources ayant le caractère de revenus professionnels ou qui en tiennent lieu () ". Aux termes de l'article L. 262-47 du même code : " Toute réclamation dirigée contre une décision relative au revenu de solidarité active fait l'objet, préalablement à l'exercice d'un recours contentieux, d'un recours administratif auprès du président du conseil départemental. Ce recours est, dans les conditions et limites prévues par la convention mentionnée à l'article L. 262-25, soumis pour avis à la commission de recours amiable qui connaît des réclamations relevant de l'article L. 142-1 du code de la sécurité sociale. () ". Aux termes de l'article R. 262-6 du même code : " Les ressources prises en compte pour la détermination du montant du revenu de solidarité active comprennent, sous les réserves et selon les modalités figurant au présent chapitre, l'ensemble des ressources, de quelque nature qu'elles soient, de toutes les personnes composant le foyer, et notamment les avantages en nature () ". Et il résulte des dispositions de l'article R. 262-37 du code de l'action sociale et des familles que : " Le bénéficiaire de l'allocation de revenu de solidarité active est tenu de faire connaître à l'organisme chargé du service de la prestation toutes informations relatives à sa résidence, à sa situation de famille, aux activités, aux ressources et aux biens des membres du foyer ; il doit faire connaître à cet organisme tout changement intervenu dans l'un ou l'autre de ces éléments ".

5. Il résulte de l'instruction que l'indu de revenu de solidarité active (" INK/005 ") est fondé sur l'absence de déclaration de l'activité de son conjoint ou compagnon et de la totalité de ses revenus depuis le mois d'août 2017. Si Mme E soutient avoir déclaré l'ensemble de ses ressources, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'enquête de l'agent assermenté de la CAF du 16 juillet 2020, dont les mentions font foi jusqu'à preuve du contraire, que M. A, dont il est constant qu'il a vécu en couple avec la requérante pendant la période considérée, a reconnu avoir perçu des revenus d'activité non déclarée, notamment issue de ventes de véhicules, ainsi qu'une somme issue de la vente d'un bien immobilier dont il résulte du rapport qu'elle a fait l'objet d'un versement en novembre 2017 d'un montant de 138 374 euros sur le compte bancaire de M. B résulte également du rapport précité que les ressources trimestrielles déclarées par M. A entre août 2017 et avril 2020 étaient très inférieures aux ressources issues de son activité non déclarée. La requérante ne conteste pas ces constatations. Dans ces conditions, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que la caisse d'allocations familiales du Nord a demandé à Mme E de rembourser l'indu (" INK/005 ") versé au titre du revenu de solidarité active.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 123-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Une personne ayant méconnu pour la première fois une règle applicable à sa situation ou ayant commis une erreur matérielle lors du renseignement de sa situation ne peut faire l'objet, de la part de l'administration, d'une sanction, pécuniaire ou consistant en la privation de tout ou partie d'une prestation due, si elle a régularisé sa situation de sa propre initiative ou après avoir été invitée à le faire par l'administration dans le délai que celle-ci lui a indiqué. / () ".

7. La décision par laquelle un trop-perçu de prestation est notifié à l'allocataire sans que soit mise à sa charge, en supplément du montant de la prestation reçue à tort, une amende destinée à réprimer les manquements aux obligations déclaratives ne constitue pas une sanction pécuniaire. Dès lors que la prestation versée initialement n'était pas due, la récupération de l'indu ne constitue pas davantage la privation de tout ou partie d'une prestation due. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté comme inopérant.

8. En troisième lieu, si la requérante soutient que l'indu de revenu de solidarité active ne peut être recouvré par retenues sur d'autres prestations, cette circonstance, à la supposer avérée, est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée.

9. En quatrième et dernier lieu, si Mme E soulève le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 262-46 du code de l'action sociale et des familles concernant le caractère suspensif de la procédure sur les retenues et compensations pouvant être opérées sur les prestations servies, la circonstance que trois retenues de 509,03 euros chacune ait été effectuée de juillet à septembre 2021 est sans incidence sur le bien-fondé ou la régularité de l'indu en litige.

10. Il résulte de ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à contester le bien-fondé de l'indu en litige.

S'agissant de la régularité de l'indu :

11. En premier lieu, la décision litigieuse, qui est une décision implicite de rejet, est réputée avoir été prise par l'autorité compétente en la matière. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision querellée, en ce que ce dernier ne justifie pas d'une délégation de compétence ou de signature régulièrement publiée, doit être écarté.

12. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () / 8° Rejettent un recours administratif dont la présentation est obligatoire préalablement à tout recours contentieux en application d'une disposition législative ou réglementaire ". Aux termes de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans des cas où une décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais de recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. ". Il résulte de ces dispositions qu'en l'absence de communication des motifs dans le délai d'un mois, la décision implicite se trouve entachée d'illégalité.

13. Mme E n'allègue pas avoir sollicité la communication des motifs de la décision implicite par laquelle la commission de recours amiable a rejeté son recours préalable formé contre la décision mettant à sa charge un indu de revenu de solidarité active. Par suite, et alors au demeurant que l'autorité administrative n'est pas tenue d'indiquer dans cette décision les éléments servant au calcul du montant de l'indu, le moyen tiré du défaut de motivation ne peut qu'être écarté.

14. En troisième lieu, il résulte de l'instruction que la décision attaquée a été prise au vu des résultats du contrôle réalisé par un agent assermenté et agréé et non sur le seul fondement d'un traitement algorithmique. Par suite, le moyen tiré de ce que cette décision ne comporterait aucune des mentions exigées par les articles L. 311-3-1 et R. 311-3-1-2 du code des relations entre le public et l'administration, qui prévoient seulement, au demeurant, leur communication à tout intéressé qui en ferait la demande, ne peut qu'être écarté comme inopérant.

15. En quatrième et dernier lieu, en vertu du 1° du I de l'article L. 262-25 du code de l'action sociale et des familles, une convention, conclue entre le département et chacun des organismes payeurs mentionnés à l'article L. 262-16, précise en particulier les conditions dans lesquelles le revenu de solidarité active est servi et contrôlé. Le premier alinéa de l'article L. 262-47 du même code prévoit que : " Toute réclamation dirigée contre une décision relative au revenu de solidarité active fait l'objet, préalablement à l'exercice d'un recours contentieux, d'un recours administratif auprès du président du conseil départemental. Ce recours est, dans les conditions et limites prévues par la convention mentionnée à l'article L. 262-25, soumis pour avis à la commission de recours amiable qui connaît des réclamations relevant de l'article L. 142-1 du code de la sécurité sociale. () ". Enfin, aux termes du premier alinéa de l'article R. 262-89 du même code : " Sauf lorsque la convention mentionnée à l'article L. 262-25 en dispose autrement, ce recours est adressé par le président du conseil départemental pour avis à la commission de recours amiable mentionnée à l'article R. 142-1 du code de la sécurité sociale ".

16. En l'espèce, aux termes de l'article 8-2 de la convention de gestion du revenu de solidarité active conclue le 30 août 2010 entre le département du Nord et l'association départementale des caisses d'allocations familiales du Nord en application du I de l'article L. 262-25 du code de l'action sociale et des familles : " Les recours administratifs préalables aux recours contentieux ne sont pas transmis pour avis à la commission de recours amiable des CAF par le président du conseil général. ". Il résulte des dispositions précitées de la convention de gestion que, contrairement à ce que soutient la requérante, l'absence d'avis de la commission de recours amiable, qui ne peut être saisie que dans les conditions et limites prévues par la convention, n'entache pas d'irrégularité la procédure suivie par le département du Nord, dès lors que la convention en dispose autrement. Le moyen tiré du défaut de consultation de la commission de recours amiable doit, dès lors, être écarté comme inopérant.

17. En quatrième et dernier lieu, Mme E indique qu'elle n'a pu utilement faire valoir ses observations et qu'elle n'a pas reçu communication du rapport établi par l'agent contrôleur et que le recours administratif préalable obligatoire n'aurait pas permis de remédier à l'absence d'une procédure contradictoire préalable. Toutefois, Mme E a eu l'occasion de s'expliquer lors du contrôle et a également pu faire valoir toutes ses observations utiles dans le cadre du recours administratif qu'elle a formé. En outre, aucune disposition législative ou réglementaire n'impose la communication du rapport de contrôle de l'agent assermenté de la CAF à l'allocataire. Au surplus, le rapport d'enquête lui a été communiqué dans le cadre de la présente instance. Ainsi, Mme E ne peut donc sérieusement soutenir que les droits de la défense, ni en tout état de cause l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits l'homme et des libertés fondamentales, auraient été méconnus. Les moyens tirés de la méconnaissance des droits de la défense et de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent ainsi être écartés.

18. Il résulte de ce qui précède, que Mme E n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision par laquelle le président du conseil départemental du Nord a implicitement rejeté son recours administratif contre la décision du 2 novembre 2020 par laquelle ce même président a mis à sa charge un indu de revenu de solidarité active (" INK/005 ") d'un montant de 22 747,59 euros. Il y a lieu de rejeter, par voie de conséquence, les conclusions tendant à la décharge de cette dette, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D E et au département du Nord.

Copie sera adressée, pour information, à la caisse d'allocations familiales du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 avril 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

J. HORNLa greffière,

Signé

S. DEREUMAUX

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2106167

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