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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2106285

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2106285

lundi 7 avril 2025

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2106285
TypeDécision
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantSCP SIMAR-LENOIR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2104670 le 14 juin 2021, et des mémoires, enregistrés les 9 février et 22 mai 2023, Mme D C épouse Mionnet, représentée par Me Guy Lenoir, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 mai 2021 par lequel le président du conseil départemental du Pas-de-Calais a prononcé le retrait de son agrément en qualité d'assistante familiale ;

2°) de mettre à la charge du département du Pas-de-Calais la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il méconnaît les dispositions des articles L. 421-1 et suivants et R. 421-1 et suivants du code de l'action sociale et des familles ;

- les faits reprochés justifiant le retrait de son agrément d'assistante familiale ne sont pas fondés.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 16 décembre 2021 et le 7 juin 2023, le département du Pas-de-Calais, représenté par Me Henri-Pierre Vergnon, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 1 500 euros soit mise à la charge de E épouse Mionnet au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir :

- à titre principal, aucun des moyens soulevés n'est fondé ;

- à titre subsidiaire, il est demandé au tribunal de procéder à une substitution de motifs dès lors que la décision attaquée aurait pu être fondée sur d'autres faits de suspicion de maltraitance à l'encontre d'enfants accueillis par la requérante et sur son comportement professionnel inadapté à l'accueil d'enfants.

Par une ordonnance du 10 mai 2023, la clôture de l'instruction de l'affaire a été fixée au 12 juin 2023 à 14 heures.

II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2106285 le 5 août 2021, et des mémoires, enregistrés les 9 février et 22 mai 2023, Mme D C épouse Mionnet, représentée par Me Guy Lenoir, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 11 juin 2021 par laquelle le président du conseil départemental du Pas-de-Calais a prononcé son licenciement ;

2°) de condamner le département du Pas-de-Calais à lui verser la somme de 3 079,04 euros au titre de l'indemnité compensatrice de préavis, la somme de 338,69 euros au titre des congés payés afférents et la somme de 55 422,72 euros au titre de la perte de revenus, en réparation des préjudices résultant de l'illégalité de la décision du 11 juin 2021 ;

3°) de mettre à la charge du département du Pas-de-Calais la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision de licenciement est illégale en raison de l'illégalité de la décision de retrait de son agrément d'assistante familiale ;

- l'illégalité de ces décisions constitue une faute de nature à engager la responsabilité du département du Pas-de-Calais ;

- cette illégalité lui a causé des préjudices résultant de son éviction illégale, dont elle demande réparation par la condamnation du département du Pas-de-Calais à lui verser la somme totale de 58 840,45 euros dont 3 079,04 euros au titre de l'indemnité compensatrice de préavis, 338,69 euros au titre des congés payés afférents, et 55 422,72 euros au titre de la perte de revenus.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 8 novembre 2022 et 6 avril 2023, le département du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir :

- à titre principal, les conclusions indemnitaires sont irrecevables en l'absence de liaison préalable du contentieux ;

- à titre subsidiaire, aucun des moyens soulevés n'est fondé ;

- le président du département du Pas-de-Calais était en situation de compétence liée pour prononcer le licenciement de Mme Mionnet ;

- à titre infiniment subsidiaire, l'indemnité compensatrice de préavis et des congés payés afférents doit être évaluée à hauteur de 2 884,29 euros.

Par une ordonnance du 23 mai 2023, la clôture de l'instruction de l'affaire a été fixée au 24 juillet 2023 à 14 heures.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sanier,

- les conclusions de M. Babski, rapporteur public,

- et les observations de Me Laurent, représentant le département du Pas-de-Calais.

Considérant ce qui suit :

1. E épouse Mionnet, titulaire, depuis le 18 février 2002, d'un agrément d'assistante familiale pour l'accueil de trois enfants âgés de 0 à 21 ans, est employée par le département du Pas-de-Calais. Par une décision du 5 janvier 2021, l'agrément de E épouse Mionnet a été suspendu. Après avoir recueilli, le 21 avril 2021, l'avis de la commission consultative paritaire départementale, le président du conseil départemental du Pas-de-Calais a, par un arrêté du 11 mai 2021, procédé au retrait de l'agrément de l'intéressée. Par une décision du 11 juin 2021, il a prononcé son licenciement. Par les présentes requêtes, E épouse Mionnet demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 11 mai 2021 portant retrait de son agrément et la décision du 11 juin 2021 prononçant son licenciement et de condamner le département du Pas-de-Calais à lui verser la somme de 58 840,45 euros en réparation des préjudices résultant de l'illégalité de son licenciement.

2. Les requêtes n° 2104670 et n° 2106285, présentées pour E épouse Mionnet, concernent la situation d'un même agent et présentent à juger des questions semblables. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 11 mai 2021 :

3. En premier lieu, la décision en litige vise le code de l'action sociale et des familles et notamment ses articles L. 421-1 à 18 et comprend les motifs fondant le retrait d'agrément, à savoir une suspicion de faits de maltraitance commis par un membre de la famille de la requérante à l'encontre d'un enfant accueilli, ayant fait l'objet d'un signalement judiciaire auprès du tribunal de grande instance de Béthune le 31 décembre 2020. Dans ces conditions, l'arrêté attaqué comporte l'énoncé des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivé.

4. En second lieu, aux termes de l'article L. 421-3 du code de l'action sociale et des familles : " L'agrément nécessaire pour exercer la profession d'assistant maternel ou d'assistant familial est délivré par le président du conseil départemental du département où le demandeur réside. / () / L'agrément est accordé à ces deux professions si les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des mineurs et majeurs de moins de vingt et un ans accueillis, en tenant compte des aptitudes éducatives de la personne () ". Aux termes de l'article L. 421-6 du même code : " () / Si les conditions de l'agrément cessent d'être remplies, le président du conseil départemental peut, après avis d'une commission consultative paritaire départementale, modifier le contenu de l'agrément ou procéder à son retrait () ".

5. Il résulte de ces dispositions qu'il incombe au président du conseil départemental de s'assurer que les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des enfants accueillis et de procéder au retrait de l'agrément si ces conditions ne sont plus remplies. A cette fin, dans l'hypothèse où il est informé de suspicions de comportements susceptibles de compromettre la santé, la sécurité ou l'épanouissement d'un enfant de la part du bénéficiaire de l'agrément ou de son entourage, il lui appartient de tenir compte de tous les éléments portés à la connaissance des services compétents du département ou recueillis par eux et de déterminer si ces éléments sont suffisamment établis pour lui permettre raisonnablement de penser que l'enfant est victime des comportements en cause ou risque de l'être.

6. Par ailleurs, l'autorité de la chose jugée appartenant aux décisions des juges répressifs devenues définitives qui s'impose aux juridictions administratives s'attache à la constatation matérielle des faits mentionnés dans le jugement et qui sont le support nécessaire du dispositif. La même autorité ne saurait, en revanche, s'attacher aux motifs d'un jugement de relaxe tirés de ce que les faits reprochés ne sont pas établis ou de ce qu'un doute subsiste sur leur réalité.

7. Pour retirer l'agrément d'assistante familiale de E épouse Mionnet, le président du conseil départemental du Pas-de-Calais s'est fondé sur la circonstance que l'intéressée ne présentait plus les garanties nécessaires pour accueillir des mineurs et des jeunes majeurs de moins de vingt-et-un ans dans des conditions propres à leur assurer la sécurité, la santé et l'épanouissement conformément à l'article L. 421-3 du code de l'action sociale et des familles en raison d'une suspicion de faits de maltraitance commis à l'encontre d'un enfant confié, laquelle avait fait l'objet d'un signalement judiciaire le 31 décembre 2020 auprès du tribunal judiciaire de Béthune.

8. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de la note circonstanciée adressée au responsable du secteur aide sociale à l'enfance du département, établie le 31 décembre 2020, que le jeune B A, accueilli régulièrement chez E épouse Mionnet pour les vacances scolaires dans le cadre des séjours " vacances à la ferme ", a révélé, devant sa mère et une technicienne de l'intervention sociale et familiale, avoir été victime, le 28 décembre 2020, de coups de poing portés à l'épaule par M. Mionnet, époux de la requérante, en présence de témoins, et que ce dernier aurait indiqué " de toute façon il ne dira rien ". La note fait également état des propos de l'enfant relatifs à une punition qu'il aurait subi chez les époux Mionnet consistant à rester dehors sur une chaise sous la pluie. Il ressort de cette même note que l'enfant avait un rendez-vous avec le médecin de la protection maternelle et infantile le 31 décembre 2020 pour faire constater la présence d'hématome. Ces propos sont corroborés par une note d'information à l'attention du responsable du secteur aide sociale à l'enfance, du 10 février 2021, laquelle relate les propos tenus par B à l'occasion d'un entretien avec le service de l'aide sociale à l'enfance de la maison du département solidarité de Lillers organisé le 9 février 2021, lequel réaffirme avoir été victime de deux coups de poing portés à l'épaule par M. Mionnet qui lui ont fait mal et l'ont fait pleurer. Si la requérante fait valoir qu'elle a toujours donné satisfaction dans son travail et que son époux a été relaxé des faits de violence sans incapacité sur mineur de 15 ans par ascendant ou personne ayant autorité sur la victime par un jugement correctionnel du 9 novembre 2022 du tribunal judiciaire de Béthune, celui-ci n'est pas revêtu de l'autorité de la chose jugée. En outre, E épouse Mionnet a reconnu dans ses observations écrites du 6 avril 2021, transmises à la commission consultative paritaire départementale, que le jeune B ne voulait pas venir chez elle et que " forcément à un moment donné tout bascule ". Enfin, elle ne conteste pas avoir été reçue le 17 septembre 2020 par le chef de service de l'accueil familial pour lui rappeler ses obligations professionnelles et pour échanger sur son refus d'accueillir des enfants entre les mois de juin et septembre 2020 et sur ses difficultés à se rendre joignable pour les services de l'aide sociale à l'enfance. Compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, le président du conseil départemental du Pas-de-Calais n'a commis aucune erreur de droit, ni a entaché sa décision d'inexactitude matérielle en considérant que les conditions d'accueil des enfants auprès de épouse Mionnet n'étaient plus de nature à garantir leur sécurité, leur santé et leur épanouissement. Par suite, il était fondé à procéder au retrait de son agrément.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de E épouse Mionnet tendant à l'annulation de l'arrêté du 11 mai 2021 doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de licenciement du 11 juin 2021 :

10. Aux termes de l'article L. 423-8 du code de l'action sociale et des familles : " () / En cas de retrait d'agrément, l'employeur est tenu de procéder au licenciement par lettre recommandée avec demande d'avis de réception () ".

11. Il résulte de ce qui précède que le retrait d'agrément d'assistante familiale était fondé. Par suite, le président du conseil départemental était tenu, en application des dispositions précitées de l'article L. 423-8 du code de l'action sociale et des familles, de prendre la décision du 11 juin 2021 prononçant le licenciement de E épouse Mionnet.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de E épouse Mionnet tendant à l'annulation de la décision du 11 juin 2021 doivent être rejetées.

Sur conclusions indemnitaires :

13. Il résulte de ce qui précède qu'en l'absence d'illégalité fautive de la décision du 11 juin 2021 prononçant son licenciement, les conclusions indemnitaires de E épouse Mionnet présentées sur ce fondement ne peuvent qu'être rejetées, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du département du Pas-de-Calais, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par E épouse Mionnet au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de E épouse Mionnet la somme demandée par le département du Pas-de-Calais au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de E épouse Mionnet sont rejetées.

Article 2 : Les conclusions du département du Pas-de-Calais présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D C épouse Mionnet et au département du Pas-de-Calais.

Délibéré après l'audience du 14 mars 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Stefanczyk, présidente,

M. Caustier, premier conseiller,

Mme Sanier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 avril 2025.

La rapporteure,

Signé

L. Sanier

La présidente,

Signé

S. Stefanczyk

La greffière,

Signé

N. Paulet

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Nos 2104670, 2106285

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