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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2106510

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2106510

mercredi 29 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2106510
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation6ème chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS LILLE METROPOLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 août 2021, la société à responsabilité limitée unipersonnelle (SARL) Sushi Lille Bettignies, représentée par Me Watel, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 18 mai 2021 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis à sa charge la somme de 54 750 euros au titre de la contribution spéciale et celle de 2 124 euros au titre de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine, ainsi que la décision du 28 juillet 2021 rejetant son recours gracieux ;

2°) de mettre à la charge de l'OFII les dépens ainsi que la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle a agi de bonne foi et l'intention d'employer irrégulièrement un ressortissant étranger n'est pas établie ; elle a procédé à la déclaration d'embauche et aux déclarations sociales du salarié, lequel disposait d'un titre de séjour au moment de son embauche, et les périodes de confinement ont rendu difficile la vérification des titres de séjour ;

- le réacheminement du salarié ne lui est pas imputable ;

- pour l'application des contributions mises à sa charge, il doit être tenu compte des difficultés économiques qu'elle rencontre.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 octobre 2021, le directeur général de l'OFII conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 20 juillet 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 23 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- la loi n° 2010-1658 du 29 décembre 2010 ;

- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lançon,

- les conclusions de Mme Bruneau, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La société Sushi Lille Bettignies exploite un restaurant à l'enseigne Planète Sushi à Lille (59). Les services de police du Nord ont relevé, selon procès-verbal du 14 janvier 2020, qu'elle employait un ressortissant marocain dépourvu d'un titre l'autorisant à travailler et à séjourner en France. Par un courrier reçu le 1er avril 2021, le directeur général de l'OFII a informé la société de son intention de lui appliquer la contribution spéciale prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail et la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement prévue par l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors applicable, pour l'emploi irrégulier de ce salarié. Le directeur général de l'OFII lui a appliqué, par une décision du 18 mai 2021, la contribution spéciale à hauteur de 54 750 euros et la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement pour un montant de 2 124 euros. La société Sushi Lille Bettignies a formé un recours gracieux le 10 juin 2021 contre cette décision, lequel a été rejeté par une décision du directeur général de l'OFII du 27 juillet 2021. Le 7 juin 2021, ont été émis deux titres exécutoires pour le recouvrement des contributions mises à la charge de la société requérante. Par la présente requête, la société Sushi Lille Bettignies demande au tribunal d'annuler la décision du directeur général de l'OFII du 18 mai 2021, et celle du 27 juillet 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le cadre juridique du litige :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. / () ". Aux termes de l'article L. 8253-1 du même code : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12 () ". Ce montant est fixé de manière forfaitaire, par l'article R. 8253-2 du même code, à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12, à la date de la constatation de l'infraction. Il est réduit à 2 000 fois le taux horaire du minimum garanti lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne pas d'autre infraction commise à l'occasion de l'emploi du salarié étranger en cause que la méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 ou lorsque l'employeur s'est acquitté des salaires et indemnités dans les conditions prévues par les articles R. 8252-6 et R. 8252-7 du même code. Il est, dans ce dernier cas, réduit à 1 000 fois le taux horaire du minimum garanti lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne l'emploi que d'un seul étranger sans titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. Enfin, il est porté à 15 000 fois le taux horaire du minimum garanti lorsqu'une méconnaissance du premier alinéa de l'article L. 8251-1 a donné lieu à l'application de la contribution spéciale à l'encontre de l'employeur au cours de la période de cinq années précédant la constatation de l'infraction. Aux termes de l'article R. 8253-1 du code du travail : " La contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 est due pour chaque étranger employé en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1. / Cette contribution est à la charge de l'employeur qui a embauché ou employé un travailleur étranger non muni d'une autorisation de travail ". L'article R. 8253-4 du même code précise que le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) décide de l'application de la contribution spéciale au vu des observations éventuelles de l'employeur, à l'expiration du délai qui a été fixé à ce dernier pour les faire valoir.

3. Aux termes de l'article R. 8253-3 du même code : " Au vu des procès-verbaux qui lui sont transmis en application de l'article L. 8271-17, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration indique à l'employeur, par lettre recommandée avec avis de réception ou par tout autre moyen permettant de faire la preuve de sa date de réception par le destinataire, que les dispositions de l'article L. 8253-1 sont susceptibles de lui être appliquées et qu'il peut présenter ses observations dans un délai de quinze jours ". Aux termes de l'article R. 8253-4 de ce code : " A l'expiration du délai fixé, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration décide, au vu des observations éventuelles de l'employeur, de l'application de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 () ".

4. D'autre part, Aux termes de l'article L. 5221-8 du code du travail : " L'employeur s'assure auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée en France, sauf si cet étranger est inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi tenue par l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1 ".

5. Enfin, aux termes de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors applicable : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui pourront être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui aura occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquittera une contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine. / (). / L'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de constater et de fixer le montant de cette contribution. () ". Selon l'article R. 626- du même code : " I. - La contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine prévue à l'article L. 626-1 est due pour chaque employé en situation irrégulière au regard du droit au séjour. / Cette contribution est à la charge de l'employeur qui, en violation de l'article L. 8251-1 du code du travail, a embauché ou employé un travailleur étranger dépourvu de titre de séjour. / () ". Aux termes de l'article R. 626-2 de ce code : " I. - Au vu des procès-verbaux qui lui sont transmis en application de l'article L. 8271-17 du code du travail, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration indique à l'employeur, par lettre recommandée avec avis de réception ou par tout autre moyen permettant de faire la preuve de sa date de réception par le destinataire, que les dispositions de l'article L. 626-1 sont susceptibles de lui être appliquées et qu'il peut présenter ses observations dans un délai de quinze jours. / II. - A l'expiration du délai fixé, le directeur général décide, au vu des observations éventuelles de l'employeur, de l'application de la contribution forfaitaire prévue à l'article L. 626-1 () ".

6. Il résulte de l'article L. 8253-1 du code du travail et de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les contributions qu'ils prévoient ont pour objet de sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger séjournant irrégulièrement sur le territoire français ou démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement. Toutefois, un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement de ces articles, qui assurent la transposition des articles 3, 4 et 5 de la directive 2009/52/CE du Parlement européen et du Conseil du 18 juin 2009 prévoyant des normes minimales concernant les sanctions et les mesures à l'encontre des employeurs de ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, lorsque tout à la fois, d'une part, et sauf à ce que le salarié ait justifié avoir la nationalité française, il s'est acquitté des obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail et que, d'autre part, il n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux ou procédaient d'une usurpation d'identité.

En ce qui concerne le bien-fondé des contributions :

7. En premier lieu, il résulte de l'instruction que pour mettre à la charge de la société requérante les contributions en litige, le directeur général de l'OFII s'est fondé sur le procès-verbal établi par les services de police, le 14 janvier 2020, révélant que M. B A, ressortissant marocain, a déclaré être embauché par la société Sushi Lille Bettignies, depuis plusieurs années. Si la société requérante a procédé, le 29 janvier 2017, à la déclaration préalable à l'embauche de ce dernier, qui disposait alors d'une autorisation provisoire de séjour valable du 14 octobre 2016 au 13 octobre 2017, il ressort des investigations des services de police que ce salarié faisait l'objet d'une mesure d'éloignement du territoire français par arrêté du 4 octobre 2019. Il ne résulte pas de l'instruction et il n'est d'ailleurs pas allégué par la société requérante, qu'elle se serait assurée auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence d'un titre autorisant l'intéressé à exercer une activité salariée sur le territoire français, méconnaissant ainsi les obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail en procédant à la vérification, tout au long de la relation de travail, de la régularité de la situation du salarié au regard de son droit au travail et au séjour sur le territoire français. Dès lors, la société requérante a méconnu les dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail et celles de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en procédant à l'emploi irrégulier d'un ressortissant étranger démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée sur le territoire français. En conséquence, la société requérante ne peut utilement invoquer ni l'absence d'élément intentionnel du manquement qui lui est reproché, ni, dès lors qu'elle ne soutient pas avoir respecté les obligations découlant de l'article L. 5221-8 du code du travail, sa bonne foi.

8. En deuxième lieu, il ressort des termes mêmes de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile cité au point 5, que la contribution qu'il prévoit est mise à la charge de l'employeur qui occupe un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier. Ainsi qu'il a été dit au point précédent, la société requérante a méconnu les dispositions de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, la société requérante ne peut utilement soutenir que le réacheminement du salarié qu'elle a irrégulièrement employé ne lui est pas imputable.

9. En dernier lieu, il résulte de l'instruction que par une décision du 14 juin 2018, le directeur de l'OFII avait mis à la charge de la société requérante la somme de 14 160 euros au titre de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail et la somme de 2 309 euros au titre de la contribution forfaitaire aux frais de réacheminement pour l'emploi de deux ressortissants étrangers démunis de titre les autorisant à exercer une activité salariée sur le territoire français. La société requérante se borne à faire valoir ses difficultés financières sans produire aucun élément au dossier. Aussi, eu égard au caractère répété des manquements, à la nature et à la gravité des agissements sanctionnés et de l'exigence de répression effective des infractions, en décidant de mettre à sa charge les sommes de 54 750 euros au titre de la contribution prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail, et de 2 124 euros au titre de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le directeur général de l'OFII n'a pas prononcé une sanction disproportionnée.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la société requérante n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 18 mai 2021 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis à sa charge la somme de 54 750 euros au titre de la contribution spéciale et celle de 2 124 euros au titre de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine, et de la décision du 27 juillet 2021 rejetant son recours gracieux.

Sur les frais liés au litige :

11. En premier lieu, en l'absence de dépens, les conclusions de la société requérante sur ce point doivent être rejetées.

12. En second lieu, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'OFII, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par la société Sushi Lille Bettignies au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société à responsabilité limitée Sushi Lille Bettignies est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société à responsabilité limitée Sushi Lille Bettignies et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 8 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Riou, président,

M. Fougères, premier conseiller,

Mme Lançon, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 novembre 2023.

La rapporteure,

signé

L.-J. Lançon

Le président,

signé

J.-M. Riou

La greffière,

signé

I. Baudry

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

No 2106510

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