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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2106660

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2106660

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2106660
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantGUEY-BALGAIRIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 28 août 2021, le 14 avril 2022 et le 4 juillet 2022, M. et Mme B, représentés par Me Guey-Balgairies, demandent au tribunal :

1°) de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu auxquelles ils ont été assujettis au titre des années 2014 et 2015, ainsi que des prélèvements sociaux et des pénalités correspondantes ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le rejet de la comptabilité de la SARL JCBA au titre de l'exercice 2014 n'était pas justifié dès lors, d'une part, que l'absence de justification du détail des recettes pour la période du 1er janvier 2014 au 13 avril 2014 s'explique par un changement de caisse le 14 avril 2014, d'autre part, que l'absence d'inventaire des stocks à l'ouverture de l'exercice 2014 est dû à un changement de cabinet comptable à partir de l'exercice 2014 et que les données de cet inventaire peuvent, en toute hypothèse, être reconstituées en partant du stock 2013 et des ventes de l'exercice 2013 ;

- le rejet de la comptabilité de la SARL JCBA au titre de l'exercice 2015 n'était pas justifié dès lors que la discordance les ventes effectives de boissons et les volumes disponibles à la vente s'explique par le fait que les quantités restantes dans les flûtes et les bouteilles entamées n'ont pas été prises en compte, de même que les boissons incluses dans les menus Fêtes des mères, et que, s'agissant des pétillants blancs, que ceux-ci ont été remplacés par du champagne ; par ailleurs, le taux de 20 % aurait du être retenu pour la valorisation des pertes et offerts ;

- la méthode de reconstitution du chiffre d'affaires de la SARL JCBA est radicalement viciée dans son principe dès lors que le service, qui a employé la méthode dite des liquides, d'une part, n'a pas tenu compte de l'existence de menus boissons incluses, d'autre part, n'a pas tenu compte de l'existence d'un service " limonade " au cours duquel seules sont servies des boissons ;

- la méthode de reconstitution du chiffre d'affaires de la SARL JCBA aboutit à des bases d'imposition exagérées dès lors que l'administration aurait du retenir un ratio " chiffre d'affaires liquides " /" chiffres d'affaire total " de 26,72 % au titre de l'exercice 2014 et 27,52 % au titre de l'exercice 2015 au lieu, respectivement de 25,61 % au titre de l'exercice 2014 et 26,32 % au titre de l'exercice 2015 ;

- M. B ne pouvait être qualifié de maître de l'affaire au titre de l'exercice 2014 dès lors qu'il ne détenait, avant le 7 avril 2014, que 33 % du capital de la société JCBA ;

- M. B ne pouvait être qualifié de maître de l'affaire au titre de l'exercice 2014 dès lors qu'il n'était pas seul habilité à percevoir les espèces, ce dernier ayant recours à des salariés ;

- ils doivent être déchargés des pénalités par voie de conséquence de la décharge des impositions en droit.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 novembre 2021, le directeur régional des finances publiques des Hauts-de-France et du département du Nord conclut au non-lieu à concurrence des dégrèvements prononcés et au rejet du surplus des conclusions la requête.

Il soutient que :

- il n'y a plus de lieu de statuer sur les conclusions à fin de décharge à concurrence du montant ayant fait l'objet d'un dégrèvement le 23 novembre 2021 ;

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Barre,

- les conclusions de Mme Dang, rapporteure publique,

- et les observations de Me Guey-Balgairies.

Considérant ce qui suit :

1. La société à responsabilité limitée (SARL) JCBA, dont M. B est le gérant, exploite un restaurant à l'enseigne " Le Cheval Blanc ", sis 37, rue de la Gare à Bailleul. Cette société a fait l'objet d'une vérification de comptabilité du 28 mars 2017 au 30 août 2017 portant sur la période du 1er janvier 2014 au 31 décembre 2015. Par une proposition de rectification du 7 septembre 2017, la société a été informée que l'administration envisageait de mettre à sa charge des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés et de taxe sur la valeur ajoutée (TVA) au titre des exercices clos le 31 décembre 2014 et le 31 décembre 2015. Une proposition de rectification du même jour a été notifiée à M. et Mme B les informant qu'était envisagé de mettre à leur charge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu au titre des années 2014 et 2015 correspondant aux revenus réputés distribués résultant des rehaussements notifiés à la SARL JCBA. M. et Mme B ont présenté des observations le 7 novembre 2017, auxquelles l'administration a répondu le 27 novembre 2017. Des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu, ainsi que les prélèvements sociaux y afférent, ont été mises en recouvrement le 30 septembre 2018 pour un montant de 158 463 euros au titre de l'année 2014 et 101 142 euros au titre de l'année 2015. M. et Mme B ont présenté une réclamation le 28 décembre 2020, restée sans réponse, par laquelle ils sollicitaient le dégrèvement total des impositions supplémentaires mises à leur charge. Ils demandent au tribunal de prononcer la décharge de l'ensemble des impositions mises à leur charge, ainsi que des pénalités correspondantes.

Sur l'étendue du litige :

2. Par une décision du 23 novembre 2021, le directeur régional des finances publiques des Hauts-de-France et du département du Nord a dégrevé les requérants de la somme de 11 132 euros, correspondant au montant de la cotisation supplémentaire d'impôt sur le revenu, ainsi que des prélèvements sociaux et pénalités correspondantes, mise à la charge de M. et Mme B au titre de l'année 2015 sur le fondement du 2° du 1 de l'article 109 du CGI. Par suite, il n'y a plus de lieu de statuer sur les conclusions de la requête à fin de décharge à concurrence de ce montant.

Sur le surplus des conclusions à fin de décharge :

En ce qui concerne le bien-fondé des impositions :

S'agissant de la charge de la preuve :

3. Aux termes de l'article L. 192 du livre des procédures fiscales : " () la charge de la preuve incombe au contribuable lorsque la comptabilité comporte de graves irrégularités et que l'imposition a été établie conformément à l'avis de la commission ou du comité. La charge de la preuve des graves irrégularités invoquées par l'administration incombe, en tout état de cause, à cette dernière lorsque le litige ou la rectification est soumis au juge. () ".

S'agissant du rejet de la comptabilité de la société JCBA :

4. En premier lieu, il résulte de l'instruction que la SARL JCBA n'a pas été en mesure de justifier du détail de ses recettes journalières pour la période allant du 1er janvier au 13 avril 2014, soit sur une période représentant plus d'un quart de la durée de l'exercice. Si les requérants soutiennent que cette irrégularité est due à un changement de caisse le 14 avril 2014, ils ne produisent aucune pièce au soutien de cette allégation. Il résulte également de l'instruction que la société n'a pas été en mesure de présenter l'inventaire des stocks à l'ouverture de l'exercice 2014. Si M. et Mme B font valoir que l'absence de ce document est dû à un changement de cabinet comptable à partir de l'exercice 2014, ils ne l'établissent pas. Dans ces conditions, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que l'administration ne pouvait regarder la comptabilité de la société JCBA au titre de l'exercice clos le 31 décembre 2014 comme irrégulière et par conséquence non probante.

5. En second lieu, il résulte de l'instruction que pour rejeter la comptabilité de la société JCBA au titre de l'exercice clos le 31 décembre 2015, l'administration a constaté des écarts importants et anormaux entre les quantités de boissons disponibles à la vente, et le chiffre d'affaires qui pouvait en être attendu, et les quantités correspondantes en recettes inscrites en comptabilité pour l'exercice 2015. Si les requérants soutiennent que cette discordance s'explique par le fait que les quantités restantes dans les flûtes et les bouteilles entamés n'ont pas été prises en compte, de même que les boissons incluses dans les menus Fêtes des mères, et que, s'agissant des pétillants blancs, que ceux-ci ont été remplacés par du champagne, M. et Mme B, qui n'ont pas été en mesure de produire de copie des menus " boissons incluses " dont ils se prévalent, n'établissent pas la réalité de leurs allégations, alors qu'il est constant que l'administration a retenu un taux pour la valorisation des pertes, tenant ainsi compte des quantités restantes dans les flûtes et les bouteilles entamés. Par ailleurs, si M. et Mme B soutiennent que l'administration a retenu à tort un taux de perte et d'offerts variant entre 5% et 12.5% en fonction des boissons, ils ne contestent pas que ces taux sont conformes aux normes habituelles dans la profession et ne donnent aucune explication pour justifier le taux de 20 % qu'ils énoncent devoir être appliqué. Dans ces conditions, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que l'administration ne pouvait regarder la comptabilité de la société JCBA au titre de l'exercice clos le 31 décembre 2015 comme non sincère et par conséquence non probante.

S'agissant de la méthode de reconstitution du chiffre d'affaires de la société JCBA :

6. Il résulte de l'instruction que l'administration a reconstitué les recettes générées par le restaurant " Le Cheval Blanc ", en utilisant la méthode dite " des liquides ", qui consiste à valoriser l'ensemble des achats de marchandises liquides revendues, en appliquant, aux quantités regardées comme vendues, les prix de vente pratiqués et en procédant à une ou plusieurs décotes, afin de tenir compte notamment des pertes et de l'inclusion de boissons dans les menus enfants. Cette méthode consiste ensuite à extrapoler à l'ensemble des produits vendus le chiffre d'affaires reconstitué en ce qui concerne les liquides, en y appliquant la proportion observée entre les solides et les liquides dans les chiffres d'affaires déclarés au titre de la période considérée et en tenant compte des pratiques commerciales de l'établissement telles que constatées au cours du contrôle ou exposées par l'exploitant dans le cadre du débat oral et contradictoire avec le vérificateur. Contrairement à ce que soutiennent M. et Mme B, il résulte de l'instruction que le service a tenu compte des ventes de boissons seules dans son évaluation des recettes réalisées, dès lors que, pour évaluer le rapport entre le chiffre d'affaires des boissons et le chiffre d'affaires total, il s'est fondé sur un échantillon fourni par la société, dont il n'est pas soutenu qu'il ne traduirait pas fidèlement la composition des commandes effectuées par les clients, ni établi que les employés de la société auraient omis de recenser les boissons acquises isolément. Par ailleurs, si les requérants soutiennent que le service n'a pas tenu compte des menus adultes " boissons incluses ", elle ne produit aucune pièce permettant de démontrer l'existence de ces menus, qui ne figurent pas sur la carte du restaurant. En outre, si les requérants énoncent que l'administration aurait dû retenir un ratio " chiffre d'affaires liquides "/" chiffres d'affaire total " de 26,72 % au titre de l'exercice 2014 et 27,52 % au titre de l'exercice 2015 au lieu, respectivement de 25,61 % au titre de l'exercice 2014 et 26,32 % au titre de l'exercice 2015, d'une part, la différence de taux dont ils se prévalent est marginale, d'autre part, ils n'établissent pas, par la seule production d'un tableau, que les pourcentages qu'ils invoquent devraient être préférés à ceux retenus par l'administration alors que la preuve du caractère exagéré des impositions leur incombe. Ainsi, la méthode de reconstitution mise en œuvre par l'administration ne peut être regardée comme radicalement viciée ni dans son principe, ni dans ses modalités de mise en œuvre, lesquelles tiennent compte des données concrètes de l'exploitation de son établissement de restauration par la SARL JCBA. Dans ces conditions, le moyen doit être écarté.

S'agissant de la qualité de maître de l'affaire :

7. Aux termes du 1 de l'article 109 du code général des impôts : " Sont considérés comme revenus distribués : / 1° Tous les bénéfices ou produits qui ne sont pas mis en réserve ou incorporés au capital ; / 2° Toutes les sommes ou valeurs mises à la disposition des associés, actionnaires ou porteurs de parts et non prélevées sur les bénéfices ". En cas de refus des propositions de rectifications par le contribuable qu'elle entend imposer comme bénéficiaire de sommes regardées comme distribuées, il incombe à l'administration d'apporter la preuve que celui-ci en a effectivement disposé. Toutefois, le contribuable qui, disposant seul des pouvoirs les plus étendus au sein de la société, est en mesure d'user sans contrôle de ses biens comme de biens qui lui sont propres et doit ainsi être regardé comme le seul maître de l'affaire, est présumé avoir appréhendé les distributions effectuées par la société qu'il contrôle.

8. Pour l'application des dispositions du 1 de l'article 109 du code général des impôts les sommes mises à disposition des associés, actionnaires ou porteurs de part, sont présumées distribuées à la date de clôture de l'exercice au terme duquel leur existence a été constatée, sauf si la société, l'associé, l'actionnaire ou le porteur de parts, ou l'administration apportent des éléments de nature à établir que la distribution a été, en fait, opérée à une autre date.

9. Il est constant que depuis le 7 avril 2014, M. B, gérant de la SARL JCBA, détient un tiers des parts sociales de cette société directement et que les deux autres tiers des parts de cette même société sont détenus par la SARL JCC4 Success dont il possède, avec son épouse, 100 % des parts. Si les requérants se prévalent de la circonstance qu'avant le 7 avril 2014, deux tiers des parts de la SARL JCBA étaient détenus par M. et Mme A, il résulte de ce qui a été dit au point 7 que les bénéfices d'une société sont présumés distribués à la date de clôture de l'exercice, soit, en l'espèce, s'agissant de l'exercice 2014, le 31 décembre 2014, sans que M. et Mme B n'apportent la preuve que les sommes correspondantes aux bénéfices rehaussés auraient fait l'objet d'une distribution antérieure au 7 avril 2014.

10. Par ailleurs, si les requérants soutiennent qu'au cours de l'exercice 2015, M. B n'était pas seul habilité à percevoir des espèces, ce dernier ayant recours à des salariés, il résulte de l'instruction que M. B, gérant et détenteur, directement ou indirectement, de l'intégralité des parts de la SARL JCBA, disposait seul des pouvoirs les plus étendus au sein de de cette société et était en mesure d'user sans contrôle des biens de cette société comme de biens qui lui sont propres.

11. Dans ces conditions, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que l'administration ne pouvait présumer qu'ils avaient appréhendés les revenus réputés distribués par la SARL JCBA.

12. Il résulte de ce qui précède que les requérants ne sont pas fondés à demander au tribunal de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu mises à leur charge au titre des années 2014 et 2015.

En ce qui concerne les pénalités :

13. Il résulte de ce qui a été dit au point 12 que les requérants ne sont pas fondés à soutenir qu'ils doivent être déchargés des pénalités qui leur ont été infligées par voie de conséquence de la décharge des cotisations afférentes d'impôt sur le revenu.

Sur les frais liés au litige :

14. Il résulte de ce qui été dit au point 12 et 13 les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent, par voie de conséquence, être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. et Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. et Mme B et au directeur régional des finances publiques des Hauts-de-France et du département du Nord.

Délibéré après l'audience du 7 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Paganel, président,

Mme Célino, première conseillère,

Mme Barre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.

La rapporteure,

Signé

C. BARRE

Le président,

Signé

M. PAGANEL La greffière,

Signé

S. RANWEZ

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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