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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2200554

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2200554

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2200554
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantKARILA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 janvier et 14 juin 2022, Mme B D, représentée par Me Karila, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 6 juillet 2021 par lesquelles le préfet du Nord lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français ;

2°) d'enjoindre à ce préfet de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 440 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour Me Karila de renoncer à la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- il n'est pas établi qu'elle ait été prise par une autorité habilitée ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale compte tenu de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mai 2021, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est tardive ;

- les moyens invoqués par la requérante ne sont pas fondés.

Mme D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 30 août 2021.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 220-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Après avoir entendu le rapport de Mme A au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B D, ressortissante tunisienne née le 16 août 1981 à Oued Ellil (Tunisie), déclare avoir quitté la Tunisie en 2011 pour rejoindre la Suède, après avoir transité par la France. Le 1er août 2020, elle est entrée irrégulièrement en France afin d'y rejoindre son compagnon. Le 24 décembre 2020, elle a présenté une demande de titre de séjour mention " vie privée et familiale ". Par un arrêté du 6 juillet 2021, le préfet du Nord lui en a refusé la délivrance, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Par la présente requête, Mme D demande au tribunal d'annuler les décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français précitées.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 776-2 du code de justice administrative : " I. - Conformément aux dispositions de l'article L. 614-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la notification d'une obligation de quitter le territoire français avec délai de départ volontaire, prise en application () des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1 du même code, fait courir un délai de trente jours pour contester cette obligation ainsi que les décisions relatives au séjour, au délai de départ volontaire, au pays de renvoi et à l'interdiction de retour ou à l'interdiction de circulation notifiées simultanément. / ()". Aux termes de l'article 43 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " (), lorsqu'une action en justice ou un recours doit être intenté avant l'expiration d'un délai devant les juridictions de première instance ou d'appel, l'action ou le recours est réputé avoir été intenté dans le délai si la demande d'aide juridictionnelle s'y rapportant est adressée ou déposée au bureau d'aide juridictionnelle avant l'expiration dudit délai et si la demande en justice ou le recours est introduit dans un nouveau délai de même durée à compter : / () / 3° De la date à laquelle le demandeur de l'aide juridictionnelle ne peut plus contester la décision d'admission ou de rejet de sa demande en application du premier alinéa de l'article 69 et de l'article 70 ou, en cas de recours de ce demandeur, de la date à laquelle la décision relative à ce recours lui a été notifiée ;/4° Ou, en cas d'admission, de la date, si elle est plus tardive, à laquelle un auxiliaire de justice a été désigné. / ()".

3. Il incombe à l'administration, lorsqu'elle oppose une fin de non-recevoir tirée de la tardiveté d'une action introduite devant une juridiction administrative, d'établir la date à laquelle la décision attaquée a été régulièrement notifiée à l'intéressé.

4. A supposer même que le suivi du pli recommandé produit en défense concerne effectivement l'arrêté contesté dans le cadre de la présente instance, lequel aurait été réceptionné le 9 juillet 2021, la demande d'aide juridictionnelle formée le 20 juillet suivant auprès du bureau d'aide juridictionnelle, soit avant l'expiration du délai de trente jours fixé par les dispositions précitées de l'article R. 776-2 du code de justice administrative, a été de nature à interrompre le délai de recours contentieux. Par ailleurs, les pièces du dossier ne permettant pas d'établir la date à laquelle a été notifiée la décision du bureau d'aide juridictionnelle du 30 août 2021 accordant le bénéfice de cette aide juridictionnelle totale à Mme D, sa requête ne saurait être regardée comme tardive. La fin de non-recevoir opposée par le préfet du Nord ne peut, dès lors, qu'être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine ". Par ailleurs, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme D est en couple avec M. C, ressortissant tunisien titulaire d'une carte de résident valable du 9 octobre 2015 au 8 octobre 2025, avec qui elle a eu deux enfants, nés les 16 juin 2013 et 30 juillet 2015, et que son compagnon est également le père d'un enfant de nationalité française, né le 14 décembre 2009 de sa relation avec une ressortissante française, sur lequel il exerce l'autorité parentale. Par ailleurs, il n'est pas contesté qu'il entretient avec lui des liens réguliers, qui ont notamment motivé son retour en France. Par suite, en dépit de son entrée récente sur le territoire français, compte tenu de l'intensité des liens de son concubin sur le territoire français, de la régularité de son séjour et de la stabilité de la cellule familiale, Mme D est fondée à soutenir que la décision en litige porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et, par suite, méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D est fondée à demander l'annulation de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour qu'elle conteste, ainsi que, par voie de conséquence, la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. L'exécution du présent jugement implique nécessairement que le préfet du Nord délivre à Mme D un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de lui enjoindre d'y procéder dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Mme D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. En conséquence, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Karila, conseil de Mme D, d'une somme de 1 200 euros, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 6 juillet 2021 portant refus de délivrance d'un titre de séjour à Mme D et l'obligeant à quitter le territoire français sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à Mme D un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Karila, conseil de Mme D, une somme de

1 200 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du

10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D, à Me Karila et au préfet du Nord.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 5 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

M. Bauzerand, président,

M. Even, premier conseiller,

Mme Piou, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juillet 2022.

La rapporteure,

signé

C. A

Le président,

signé

Ch. BAUZERAND

La greffière,

signé

M. NICODEME

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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