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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2200726

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2200726

mercredi 12 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2200726
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantVANDENBUSSCHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 2 février 2022, le 8 février 2022 et le 16 août 2022, Mme B C épouse A demande au tribunal de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Lille à lui verser la somme de 20 000 euros en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi en raison de sa prise en charge dans cet établissement en octobre 2016.

Elle soutient que :

- elle estime être victime d'un accident médical ayant constaté une perte très importante de l'audition au niveau de l'oreille gauche par rapport à l'audition qu'elle présentait avant l'opération du 27 octobre 2016 ;

- la greffe qui lui a été implantée s'est révélée trop épaisse et l'ossiculoplastie a basculé, faits susceptibles d'être en lien avec des fautes commises lors de l'intervention du 27 octobre 2016 ;

- elle n'a pas été informée avant l'intervention des risques de surdité ou de port de prothèse en post-opératoire ;

- elle n'a pas été opérée par le praticien qu'elle avait consulté, lequel ne l'a pas informée de son indisponibilité de procéder à l'intervention chirurgicale ;

- son préjudice peut être évalué à la somme de 20 000 euros compte tenu de la diminution de ses capacités physiques depuis l'intervention du 27 octobre 2016 et de leur retentissement dans la vie quotidienne.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juillet 2022, le centre hospitalier régional universitaire (CHRU) de Lille, représenté par Me Vandenbussche, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la tympanoplastie avec ossiculoplastie était une intervention justifiée au regard de l'état de santé de la requérante et des données acquises de la science ;

- le geste opératoire a été effectué conformément aux règles de l'art, sans difficulté particulière ;

- la preuve d'une faute n'est pas rapportée par la requérante, ni même d'un lien de causalité avec le dommage ;

- la requérante a été informée des chances de réussite de l'intervention, qui étaient de 9 sur 10, ce qu'elle a accepté, de sorte qu'elle n'est pas fondée à se prévaloir de l'échec liée à cette intervention.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de Roubaix-Tourcoing, qui exerce l'activité de recours contre tiers pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie de Lille-Douai, et qui n'a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Fougères,

- les conclusions de Mme Bruneau, rapporteure publique,

- les observations de Mme A,

- et les observations de Me Mollon, substituant Me Vandenbussche, représentant le CHRU de Lille.

Considérant ce qui suit :

1. En raison d'otites chroniques avec notion de perforation tympanique, entraînant une baisse de l'audition à gauche, Mme A, née le 25 avril 1978, a consulté un praticien du centre hospitalier régional universitaire de Lille le 22 août 2016 qui a constaté une perforation antérieure avec tympanosclérose associée et une surdité de transmission gauche. Une tympanoplastie avec ossiculoplastie par transposition de tête de marteau a été réalisée le 27 octobre 2016 en ambulatoire et Mme A a pu regagner son domicile à l'issue. Un mois après, lors de la consultation de premier contrôle otoscopique et audiométrique, la patiente s'est plainte de gênes auditives. Une imagerie scanographique réalisée au cours de l'été 2017 a montré une petite bascule de l'ossiculoplastie. Le 30 avril 2018, Mme A a réalisé un bilan audiométrique, lequel a mis en évidence une surdité mixte avec des seuils aux alentours de 40 décibels à gauche. La patiente est désormais appareillée.

2. Mme A a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (CCI) le 3 juin 2021, dans le cadre de la procédure d'indemnisation amiable, mais cette commission s'est déclarée incompétente, au motif que les dommages subis ne présentent manifestement pas le caractère de gravité prévu au II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique. Par courrier du 15 septembre 2021, reçu le lendemain, Mme A a saisi la CCI d'une demande de conciliation, laquelle a cependant été refusée par l'assureur du CHRU de Lille. Par courrier du 29 septembre 2021, cette commission a informé Mme A de l'échec de la procédure de conciliation. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Lille à lui verser la somme de 20 000 euros en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi.

Sur la responsabilité du centre hospitalier régional universitaire de Lille :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 1110-5 du code de la santé publique : " Toute personne a, compte tenu de son état de santé et de l'urgence des interventions que celui-ci requiert, le droit de recevoir, sur l'ensemble du territoire, les traitements et les soins les plus appropriés et de bénéficier des thérapeutiques dont l'efficacité est reconnue et qui garantissent la meilleure sécurité sanitaire et le meilleur apaisement possible de la souffrance au regard des connaissances médicales avérées. Les actes de prévention, d'investigation ou de traitements et de soins ne doivent pas, en l'état des connaissances médicales, lui faire courir de risques disproportionnés par rapport au bénéfice escompté. () ". En outre, aux termes du I de l'article L. 1142-1 de ce code : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / () ".

4. D'autre part, l'article R. 621-1 du code de justice administrative dispose que : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. L'expert peut se voir confier une mission de médiation. Il peut également prendre l'initiative, avec l'accord des parties, d'une telle médiation. Si une médiation est engagée, il en informe la juridiction. Sous réserve des exceptions prévues par l'article L. 213-2, l'expert remet son rapport d'expertise sans pouvoir faire état, sauf accord des parties, des constatations et déclarations ayant eu lieu durant la médiation. ".

5. A l'appui de sa requête, Mme A se prévaut de faits susceptibles de constituer une faute dans le geste opératoire. Si le compte-rendu opératoire du 27 octobre 2016 ne fait mention d'aucune difficulté particulière, il résulte de l'instruction, et notamment du compte-rendu de la consultation du 28 novembre 2016, qu'est évoquée une greffe " encore un peu épaisse " à cette date, puis, dans les comptes rendus des consultations des 29 août 2017 et du 2 mai 2018, une petite bascule de l'ossiculoplastie, sans que ne soit précisée l'origine de cette bascule. Par ailleurs, Mme A, qui affirme que son audition à gauche s'est dégradée depuis l'intervention du 27 octobre 2016, soutient ne pas avoir été informée des risques de surdité ou de port de prothèse consécutifs à cette opération. Il résulte de l'instruction, et notamment du compte-rendu de la consultation du 22 août 2016, que la requérante a été informée du risque d'échec thérapeutique, évalué à 1/10, mais qu'aucun autre risque n'était mentionné. Or, il résulte du compte-rendu de la consultation du 2 mai 2018 que Mme A, qui présentait avant l'opération uniquement une surdité de transmission, présente désormais une surdité mixte, " avec des seuils aux alentours de 40 décibels à gauche ", alors que ce seuil était aux alentours de 30 décibels à la date du 21 février 2017. Dans ces circonstances, en l'état de l'instruction, le tribunal n'est pas en mesure de se prononcer sur la responsabilité du CHRU de Lille lors de la prise en charge de Mme A, à défaut de savoir en particulier si la bascule de l'ossiculoplastie et l'épaisseur de la greffe sont ou non en lien avec une faute dans le geste opératoire, tandis qu'il y a lieu également de déterminer si la dégradation de l'audition de la requérante est ou non en lien avec l'opération du 27 octobre 2016. Il y a lieu également de solliciter une évaluation médicale des préjudices subis par Mme A. Il résulte de ce qui précède qu'une mesure d'expertise est utile et ne présente aucun caractère frustratoire ni dilatoire. Par suite, avant qu'il soit statué sur les conclusions indemnitaires formées par Mme A à l'encontre du CHRU de Lille, il convient d'ordonner une mission d'expertise aux fins précisées dans le dispositif du présent jugement.

6. Il appartiendra à Mme A, dont il résulte de l'instruction qu'elle travaille à temps plein pour le rectorat de Lille, si elle s'y croit fondée au regard de sa situation financière, de solliciter le bénéfice de l'aide juridictionnelle, laquelle est de nature à lui permettre d'être dispensée de faire l'avance des honoraires d'expertise.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête de Mme A, procédé à une expertise médicale, en présence de cette dernière, du centre hospitalier régional universitaire de Lille, de la caisse primaire d'assurance maladie de Roubaix-Tourcoing, exerçant l'activité de recours contre les tiers pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie de Lille-Douai et du recteur de l'académie de Lille.

Article 2 : L'expert, ou le collège d'experts, sera désigné par le président du tribunal. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il prêtera serment par écrit devant la greffière en chef du tribunal.

Article 3 : L'expert, ou le collège d'experts, aura pour mission de :

1°) se faire communiquer et prendre connaissance de l'entier dossier médical de Mme A ainsi que tous documents relatifs à son état de santé détenus par le centre hospitalier régional universitaire de Lille, et notamment tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués au cours et dans le décours de sa prise en charge par cet établissement hospitalier à compter du mois d'août 2016, notamment l'audiogramme pré-opératoire auquel fait référence le courrier du 22 août 2016 ;

2°) donner son avis sur le point de savoir si les traitements et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents, conformes aux règles de l'art et aux données acquises de la science à l'époque des faits en litige, et s'ils étaient adaptés à l'état de Mme A ;

3°) réunir tous les éléments devant permettre de déterminer si des fautes médicales (prévention, diagnostic, choix de la thérapie) ou de soins ou des fautes dans l'organisation ou le fonctionnement des services ont été commises lors de la prise en charge hospitalière de Mme A par le centre hospitalier régional universitaire de Lille ; déterminer si les complications dont souffre Mme A résultent d'un manquement commis ou d'un aléa thérapeutique ; décrire précisément les éventuelles fautes commises ;

4°) décrire les séquelles dont Mme A est atteinte et en les distinguant, le cas échéant, de son état antérieur, et des conséquences prévisibles de sa prise en charge médicale si celle-ci s'était déroulée normalement ; le cas échéant, déterminer la part du préjudice présentant un lien de causalité direct, certain et exclusif avec le manquement reproché à l'établissement ; plus précisément, indiquer si les manquements éventuellement constatés sont à l'origine de l'intégralité des dommages subis, s'ils ont seulement concouru à les aggraver ou si les dommages seraient survenus même en l'absence de faute ; de préciser, dans le cas où le manquement éventuellement commis n'a entraîné pour Mme A qu'une perte de chance d'échapper aux dommages constatés, si cette perte de chance résulte d'un retard de prise en charge ou d'une faute médicale, en appréciant, le cas échéant, la part respective prise par les différents facteurs qui y auraient concouru ; d'indiquer l'ampleur (en pourcentage) de la chance perdue par Mme A d'échapper au dommage ou de se soustraire à l'aggravation de son état de santé ; l'expert précisera les références des données médicales sur lesquelles il se fonde, en retranscrivant au besoin les passages de la littérature scientifique qui lui paraîtraient pertinents ;

5°) dire si l'état de Mme A est consolidé, et depuis quelle date, au regard des différentes séquelles dont elle est atteinte, ou s'il est susceptible d'amélioration ou de dégradation ; dans le cas où cet état ne serait pas encore consolidé, fournir toutes précisions utiles sur l'évolution prévisible des séquelles concernées et dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai ;

6°) évaluer la nature et l'étendue des préjudices patrimoniaux en utilisant la nomenclature Dintilhac ;

7°) évaluer la nature et l'étendue des préjudices extra patrimoniaux en utilisant la nomenclature Dintilhac ;

8°) préciser clairement, pour chacun de ces postes de préjudice, les parts éventuelles qui résulteraient le cas échéant :

a) du manquement ou de l'accident médical en cause ;

b) de l'état de santé antérieur ;

c) de l'intervention des différents responsables.

9°) d'une manière générale, fournir au tribunal tous les éléments de nature à permettre de se prononcer sur les responsabilités éventuellement encourues et les préjudices subis ;

10°) de déposer un pré-rapport afin de permettre aux parties de faire valoir contradictoirement leurs observations préalablement au dépôt du rapport définitif.

Article 4 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.

Article 5 : L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.

Article 6 : L'expert déposera son rapport au greffe en deux exemplaires dans un délai de quatre mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.

Article 7 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 8 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 9 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C épouse A, à la caisse primaire d'assurance maladie de Roubaix - Tourcoing, au recteur de l'académie de Lille et au centre hospitalier régional universitaire de Lille.

Délibéré après l'audience du 22 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Riou, président,

M. Fougères, premier conseiller,

Mme Lançon, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juin 2024.

Le rapporteur,

signé

V. Fougères

Le président,

signé

J.-M. Riou La greffière,

signé

J. Vandewyngaerde

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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