Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 27 avril 2022, 17 juin 2022 et 13 février 2024, M. A... B..., représenté par Me Fillieux, demande au tribunal :
1°) de condamner la commune de Calais à lui payer la somme totale de 51 353 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 28 décembre 2021 et de la capitalisation des intérêts, en réparation des préjudices subis durant la saison estivale 2019 ;
2°) de mettre à la charge de la commune de Calais la somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la commune de Calais a violé le principe constitutionnel d’égalité garanti par l’article 1er de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen en rejetant sa demande de poursuivre l’exploitation de son commerce sur le front de mer alors qu’une telle autorisation a été accordée à d’autres commerçants ;
- le refus de la commune de Calais de renouveler l’autorisation d’occuper l’emplacement sur la digue dont il bénéficiait au motif que des travaux de réaménagement du front de mer devaient avoir lieu est illégal, dès lors que les travaux n’avaient toujours pas débuté à l’été 2019 ;
- le refus fautif de la commune de Calais de renouveler son autorisation d’occuper le domaine public l’a privé de la possibilité d’exercer son activité pour la saison estivale 2019 et lui a causé une perte à hauteur de 46 353 euros ainsi qu’un préjudice moral.
Par un mémoire en défense, enregistré le 20 novembre 2023, la commune de Calais, représentée par Me Bala , conclut au rejet de la requête et demande à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de M. B..., au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Constitution, notamment son préambule ;
- le code général de la propriété des personnes publiques ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme C...,
- les conclusions de M. Borget, rapporteur public,
- les observations de Me Dantec, substituant Me Fillieux, avocat de M. B... ;
- et les observations de Me Hermary, substituant Me Bala , avocat de la commune de Calais.
Considérant ce qui suit :
1. M. B... exerce une activité de commerce de vente de spécialités tunisiennes sous l’enseigne « Le Tunisien ». Par un arrêté en date du 14 mars 2018, la maire de la commune de Calais lui a accordé un permis de stationnement sur la digue Gaston Berthe à Calais, afin d’y installer son commerce de vente de beignet, cette autorisation lui étant accordée du 1er janvier 2018 au 30 juin 2018. Dans le cadre des travaux de réaménagement du front de mer, la commune de Calais a fait édifier des locaux visant à accueillir un village gourmand. Par une convention d’occupation temporaire du 12 juillet 2018, la commune a accepté de mettre à disposition de M. B... l’un de ces locaux pour y installer son activité de vente de spécialités tunisiennes, cette convention prenant effet au 27 juin 2018 et étant établie jusqu’au 31 décembre 2024. Par un courrier du 30 septembre 2018, M. B... a fait savoir à la commune qu’il n’entendait plus prendre possession de la cellule commerciale et a sollicité l’autorisation de se maintenir sur son précédent emplacement. Par un courrier en réponse, la maire de Calais a accepté la résiliation de la convention d’occupation mais a refusé le maintien de M. B... sur les lieux de son emplacement, lui demandant en outre de démonter son installation. En l’absence de démontage de la structure, la commune de Calais a assigné M. B... devant le juge des référés du tribunal judiciaire de Boulogne qui, par une ordonnance du 9 janvier 2019 a ordonné l’expulsion de l’intéressé. Par un arrêt du 26 septembre 2019, la Cour d’appel de Douai a confirmé cette ordonnance du juge des référés.
2. Par un courrier du 11 juin 2019, M. B... a, aux motifs du retard pris dans les travaux de réaménagement du front de mer et des autorisations qui auraient été accordées à d’autres commerçants de se réinstaller sur l’ancien site, demandé à la maire de Calais à pouvoir bénéficier d’une autorisation d’occuper son ancien emplacement afin d’y réinstaller son commerce. Par un courrier en date du 9 août 2019, la maire de Calais a rejeté cette demande. Estimant que ce refus était fautif et lui avait causé un préjudice à la fois commercial et moral, M. B... a, par courrier en date du 28 décembre 2021, sollicité auprès de la commune de Calais le versement de la somme de 51 353 euros en réparation de ses préjudices. Par un courrier en date du 22 février 2022, la maire de Calais a rejeté la demande indemnitaire présentée par M. B.... Par la présente requête, M. B... demande au tribunal la condamnation de la commune de Calais à lui verser la somme totale de 51 353 euros, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts, en réparation des préjudices qu’il estime avoir subis.
Sur les conclusions indemnitaires :
3. En premier lieu, aux termes de l’article 1er de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. (…) ». Aux termes de l’article 6 de la même Déclaration, la loi « doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse ». Aux termes du premier alinéa de l'article 1er de la Constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion (…) ». Le principe d'égalité ne s'oppose ni à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes, ni à ce qu’il déroge à l’égalité pour des raisons d’intérêt général, pourvu que, dans l’un et l’autre cas, la différence de traitement qui en résulte soit en rapport direct avec l’objet de la loi qui l’établit.
4. M. B... soutient que le refus de la maire de Calais de lui accorder un permis de stationnement sur son ancien emplacement situé sur la digue Gaston Berthe méconnait le principe d’égalité dès lors que d’autres commerçants ont été autorisés à s’installer sur le siège de son ancien emplacement, en l’attente de la réalisation des travaux. Toutefois, le constat d’huissier du 19 août 2019 produit aux débats ne permet pas de démontrer que d’autres commerçants, exerçant une activité identique à celle du requérant, auraient été autorisés à s’installer sur les lieux qu’occupait antérieurement M. B..., alors qu’il ressort au contraire de ce constat qu’au siège exact de l’ancien emplacement du requérant se trouvait au cours de l’été 2019 un « village d’été » composé, sur un côté, d’une médiathèque avec une aire de jeux, et sur l’autre côté de huit cabanons en bois accueillant des commerçants divers vendant des jeux de plage, des bijoux, des boissons. La circonstance que certains cabanons présents sur le « village d’été » proposent à la vente des boissons est en effet insuffisante pour regarder ces commerces comme des commerces de restauration, à l’image de celui exploité par le requérant. Par ailleurs, si M. B... soutient que des commerces de vente de glaces et de « fast food » ont été autorisés à s’installer à proximité du « village d’été », il s’agit en réalité de commerces ambulants qui ne sont pas identiques à celui qu’exploitait le requérant et qui, de surcroît, ne se trouvent pas à l’emplacement exact revendiqué par M. B.... En outre, il résulte de l’instruction, ainsi qu’il a été dit au point 1, que le requérant, du fait des nouveaux aménagements de la plage, s’était vu accorder une convention temporaire d’occupation du domaine public afin d’y installer son commerce de restauration au sein du « village gourmand » nouvellement créé pour accueillir les commerces de restauration, mais qu’il a, de par sa seule volonté, décidé de résilier cette convention. Par suite, aucune violation du principe d’égalité n’est établie et ce moyen doit être écarté.
5. En second lieu, aux termes de l’article L. 2122-1 du code général de la propriété des personnes publiques : « Nul ne peut, sans disposer d'un titre l'y habilitant, occuper une dépendance du domaine public d'une personne publique mentionnée à l'article L. 1 ou l'utiliser dans des limites dépassant le droit d'usage qui appartient à tous ». S'il résulte des principes généraux de la domanialité publique que les titulaires d'autorisations ou de conventions d'occupation temporaire du domaine public n'ont pas de droit acquis au renouvellement de leur titre, il appartient au gestionnaire du domaine d'examiner chaque demande de renouvellement en appréciant les garanties qu'elle présente pour la meilleure utilisation possible du domaine public. Il peut décider, sous le contrôle du juge, de rejeter une telle demande pour un motif d'intérêt général suffisant. Pour déterminer si un tel motif existe, il y a lieu, de tenir compte, le cas échéant, parmi l'ensemble des éléments d'appréciation, des contraintes particulières qui pèsent sur l'activité de l'occupant, notamment de celles qui peuvent résulter du principe de continuité du service public.
6. Il résulte de l’instruction, ainsi qu’il a été dit au point 4, que la digue Gaston Berthe sur laquelle se trouvait l’emplacement occupé par M. B... lors de la saison 2018 devait faire l’objet de travaux de réaménagement afin d’accueillir un « village d’été » et que, précédemment à cette seconde phase de travaux, un « village gourmand » avait été créé sur le site de l’ancien parking de la plage avec pour finalité d’accueillir des commerces de restauration. Si le requérant soutient que les travaux du front de mer n’avaient toujours pas débuté à l’été 2019, le refus que lui a opposé la maire de Calais le 4 octobre 2018, réitéré le 9 août 2019, est en adéquation avec les choix opérés par la commune quant à l’utilisation de son domaine public. Dans ces conditions, la décision attaquée répond à un motif d’intérêt général suffisant sans qu’y fasse obstacle la circonstance, à la supposer avérée, que les travaux auraient débuté tardivement.
7. Il résulte de ce qui précède que la maire de Calais n’a pas, en refusant à M. B... de lui accorder une autorisation d’occuper le domaine public au lieu exact de son ancien emplacement, commis de faute de nature à engager la responsabilité de la commune. Il s’ensuit que les conclusions indemnitaires présentées par M. B... doivent être rejetées.
Sur les conclusions présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative :
8. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Calais, qui n’est pas la partie perdante dans le cadre de la présente instance, la somme que sollicite M. B... au titre des frais qu’il a exposés. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge du requérant le versement à la commune de Calais de la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
DÉCIDE :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : M. B... versera à la commune de Calais la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et à la commune de Calais.
Délibéré après l’audience du 25 septembre 2025, à laquelle siégeaient :
- Mme Jeannette Féménia, présidente,
- Mme Fabienne Bonhomme, première conseillère,
- Mme Pauline Beaucourt, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 octobre 2025.
La rapporteure,
Signé
F. C...La présidente,
Signé
J. Féménia
La greffière,
Signé
M. D...
La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,