Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2206490

mardi 11 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2206490
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 août 2022 et 27 juillet 2023, M. A B, représenté par Me Blanco, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 26 juillet 2022 par lequel le préfet du Nord a refusé de renouveler son certificat de résidence algérien ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de procéder à un nouvel examen de sa situation dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans cette attente ;

3°) de supprimer les passages à caractère diffamatoire figurant dans les écritures du préfet du Nord ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il méconnaît les stipulations du 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et celles de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'erreurs de fait ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 décembre 2022, le préfet du Nord, représenté par Me Cano, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

L'aide juridictionnelle totale a été accordée à M. B par une décision du 10 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lemée,

- les observations de Me Blanco représentant M. B et celles de Me Kerrich représentant le préfet du Nord.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, né le 27 mai 1972 en Algérie, de nationalité algérienne, est entré en France au mois d'août 1974, selon ses déclarations, par la procédure du regroupement familial. Il a bénéficié d'un certificat de résidence algérien d'une durée de dix ans à compter du 27 mai 1988, renouvelé les 26 mai 1998 et 26 mai 2008. Le 6 octobre 2019, il a bénéficié d'un certificat de résidence algérien d'une durée d'un an, renouvelé le 6 octobre 2020. Le 7 septembre 2021, M. B a sollicité du préfet du Nord le renouvellement de son certificat de résidence algérien. Par un arrêté du 26 juillet 2022, dont il demande l'annulation, le préfet du Nord a refusé de renouveler son certificat de résidence algérien.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. En l'espèce, pour refuser de renouveler le certificat de résidence algérien de M. B, le préfet du Nord a considéré qu'il représente une menace grave et actuelle pour l'ordre public. Si l'autorité administrative s'est notamment fondée sur une note des forces de sécurité intérieure faisant état de trente-six infractions dont trente figurant au fichier du traitement des antécédents judiciaires notamment pour associations de malfaiteurs, infractions à la législation sur les stupéfiants, refus d'obtempérer, conduite sans permis, outrage à magistrat, vol par escalade, violation de domicile, agression sexuelle sur personne vulnérable, violences par conjoint et menaces sur victime, force est de constater que le préfet du Nord n'a pas produit cette note dans le cadre de la présente instance. Par ailleurs, ces infractions alléguées ne figurant ni au bulletin numéro 2, ni au fichier du traitement des antécédents judiciaires et n'étant pas établies par les pièces du dossier ou une condamnation pénale devenue définitive, le préfet du Nord ne pouvait se fonder sur ces prétendues infractions pour caractériser la menace à l'ordre public que représenterait M. B. Il est en revanche établi que le requérant a été condamné à plusieurs reprises, à savoir à un an d'emprisonnement dont huit mois avec sursis pour des faits de cession ou offre de stupéfiants à une personne en vue sa consommation personnelle en 1994, à six mois d'emprisonnement avec sursis pour des faits de vol à l'aide d'une effraction en 1995, à huit mois d'emprisonnement pour des faits de vol avec destruction ou dégradation en 1995, à quatre mois d'emprisonnement pour des faits de vol à l'aide d'une effraction en 1996, à quatre mois d'emprisonnement pour des faits de vol en réunion en 1997, à sept ans d'emprisonnement pour des faits de violence commise en réunion ayant entraîné la mort sans intention de la donner en 2006, à un mois d'emprisonnement pour des faits d'usage illicite de stupéfiants en 2012, à deux cents euros d'amende pour des faits de circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance en 2015 et à deux cent cinquante euros d'amende pour des faits d'usage illicite de stupéfiants en 2020. Ces faits sont cependant majoritairement anciens et, si certains sont graves, ils n'ont pas fait obstacle à ce que le préfet du Nord, qui n'a alors pas opposé la menace à l'ordre public, renouvelle le titre de séjour dont disposait l'intéressé.

4. Par ailleurs, M. B, né le 27 mai 1972 à Abbotabad (Algérie), de nationalité algérienne, est entré en France au mois d'août 1974, selon ses déclarations, par la procédure du regroupement familial. Il a bénéficié d'un certificat de résidence algérien d'une durée de dix ans à compter du 27 mai 1988, renouvelé les 26 mai 1998 et 26 mai 2008. Le 6 octobre 2019, il a bénéficié d'un certificat de résidence algérien d'une durée d'un an, renouvelé le 6 octobre 2020. Il vit ainsi en France, de façon continue, depuis près de 48 ans à la date de la décision contestée, étant entré en France à l'âge de deux ans et n'ayant, depuis, jamais habité en Algérie. S'il est célibataire, ses sœurs et ses frères de nationalité française, ses deux filles de nationalité française et sa mère sont présents régulièrement en France. Enfin, M. B justifie d'une certaine insertion professionnelle. Il est soudeur de formation et a travaillé chez Toyota, Eiffage et Renault, ce qu'il a indiqué lors de son audition par la commission du titre de séjour le 27 juin 2019 et ce que ne conteste pas le préfet du Nord. Son curriculum vitae indique plus précisément qu'il a travaillé comme agent de production de 2000 à 2003 puis comme agent de fabrication tôlerie en 2005, comme agent de production de 2006 à 2008, comme coffreur de 2008 à 2009, comme ouvrier spécialisé et manœuvre de 2013 à 2014, comme ouvrier travaux publics en voiries et réseaux de 2013 à 2014, comme ouvrier spécialisé et manœuvre d'août 2014 à septembre 2014, comme agent de production de 2015 à 2016 et enfin, comme agent de production de 2016 à 2017. Dans ces conditions, eu égard notamment à ses conditions de séjour en France et à la présence de l'ensemble de sa famille en France, la décision en litige, nonobstant ses condamnations passées, a porté une atteinte disproportionnée au droit du requérant de mener une vie privée et familiale normale. Par suite, en refusant de renouveler le certificat de résidence algérien de M. B, le préfet du Nord a méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 26 juillet 2022 portant refus de renouvellement du certificat de résidence algérien de M. B doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Le présent jugement implique nécessairement, comme demandé par le requérant, que le préfet du Nord statue à nouveau sur la demande de renouvellement de certificat de résidence algérien présentée par M. B et, dans l'attente, lui délivre une autorisation provisoire de séjour. Il y a lieu de fixer audit préfet, pour statuer à nouveau sur la demande de titre de séjour présentée par M. B, un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 741-2 du code de justice administrative :

7. Aux termes de l'article L. 741-2 du code de justice administrative : " Sont également applicables les dispositions des alinéas 3 à 5 de l'article 41 de la loi du 29 juillet 1881 ci-après reproduites : " Art. 41, alinéas 3 à 5.-Ne donneront lieu à aucune action en diffamation, injure ou outrage, ni le compte rendu fidèle fait de bonne foi des débats judiciaires, ni les discours prononcés ou les écrits produits devant les tribunaux. / Pourront néanmoins les juges, saisis de la cause et statuant sur le fond, prononcer la suppression des discours injurieux, outrageants ou diffamatoires, et condamner qui il appartiendra à des dommages-intérêts. / Pourront toutefois les faits diffamatoires étrangers à la cause donner ouverture, soit à l'action publique, soit à l'action civile des parties, lorsque ces actions leur auront été réservées par les tribunaux et, dans tous les cas, à l'action civile des tiers. " ".

8. En vertu des dispositions de l'article 41 de la loi du 29 juillet 1881 reproduites à l'article L. 741-2 du code de justice administrative, les tribunaux administratifs peuvent, dans les causes dont ils sont saisis, prononcer, même d'office, la suppression des écrits injurieux, outrageants ou diffamatoires.

9. Le passage dont la suppression est demandée par M. B n'excède pas le droit à la libre discussion et ne présente pas un caractère injurieux, outrageant ou diffamatoire, dès lors qu'il se borne à reprendre les termes de l'arrêté contesté par le requérant. Les conclusions tendant à sa suppression doivent par suite être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. En conséquence, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Blanco, conseil de M. B, d'une somme de 900 euros, sous réserve de sa renonciation au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 26 juillet 2022 par lequel le préfet du Nord a refusé de renouveler le certificat de résidence algérien de M. B est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la demande de renouvellement de certificat de résidence algérien présentée par M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Blanco, conseil de M. B, une somme de 900 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet du Nord et à Me Blanco.

Copie en sera transmise pour information au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Fabre, président,

Mme Monteil, première conseillère,

M. Lemée, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juin 2024.

Le rapporteur,

Signé

M. LEMÉE

Le président,

Signé

X. FABRE

Le greffier,

Signé

A. DEWIÈRE

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,