Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2209622

mardi 11 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2209622
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 12 décembre 2022, 21 septembre 2023, 24 novembre 2023 et 29 janvier 2024, Mme A D, représentée par Me Lekeufack, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 2 juin 2023 par lequel le préfet du Nord a rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de cinquante euros par jour de retard ;

3°) à défaut, d'enjoindre au préfet du Nord de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de cinquante euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :

- il n'est pas établi que la décision contestée ait été signée par une personne qui était compétente pour ce faire ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle excipe, à l'encontre de cette décision, de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour ;

- il n'est pas établi que la décision contestée ait été signée par une personne qui était compétente pour ce faire ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Le préfet du Nord a produit des pièces, enregistrées le 24 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Lemée a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A D, née le 23 février 2001 à Rome (Italie), de nationalité camerounaise, est entrée en France le 31 août 2019 sous couvert d'un visa de type D valable du 30 août 2019 au 30 août 2020. Elle a bénéficié d'un titre de séjour portant la mention " étudiant " valable du 31 août 2020 au 30 octobre 2021. Le 16 novembre 2021, elle a sollicité le renouvellement de son titre de séjour. En raison du silence gardé par le préfet du Nord pendant une période de quatre mois, une décision implicite est née le 16 mars 2022. Par une décision du 26 février 2022, le préfet a expressément rejeté la demande de Mme D de délivrance d'un titre de séjour. Par une ordonnance n° 2302623 du 20 avril 2023, le juge des référés du tribunal administratif de Lille a suspendu l'exécution de cette décision et a enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la situation de l'intéressée. Par un arrêté du 2 juin 2023, dont Mme D demande l'annulation, le préfet du Nord a rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à plusieurs décisions attaquées :

2. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 14 avril 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de l'Etat dans le département n° 092 du même jour, le préfet du Nord a donné délégation à M. B C, adjoint à la cheffe du bureau du contentieux et du droit des étrangers, à l'effet de signer, notamment, les décisions relatives au refus de délivrance d'un titre de séjour et celles portant obligation de quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions portant refus de délivrance d'un titre de séjour et portant obligation de quitter le territoire français manque en fait et doit être écarté.

3. En second lieu, l'arrêté contesté vise les dispositions dont il fait application, en particulier les articles L. 422-1 et L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, rappelle les conditions d'entrée et de séjour de Mme D et sa situation familiale, mentionne qu'elle ne justifie ni disposer de ressources suffisantes pour subvenir à ses besoins, ni d'une progression effective et significative dans ses études, ni de leur caractère réel et sérieux et indique qu'elle ne justifie pas se trouver dans l'un des cas dans lesquels un étranger ne peut faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire. Cet arrêté, qui comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde, est ainsi suffisamment motivé. Par suite, le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui établit qu'il suit un enseignement en France ou qu'il y fait des études et qui justifie disposer de moyens d'existence suffisants se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " d'une durée inférieure ou égale à un an. () ".

5. Pour l'application de ces dispositions, il appartient à l'administration, saisie d'une demande de renouvellement d'une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant ", d'apprécier, sous le contrôle du juge administratif de l'excès de pouvoir, la réalité et le sérieux des études poursuivies. A cet égard, le caractère réel et sérieux de ces études est subordonné à une progression régulière de l'étudiant et à la cohérence de son parcours.

6. Le préfet du Nord a refusé de délivrer un titre de séjour portant la mention " étudiant " à Mme D en considérant, d'une part, qu'elle ne justifie pas d'une progression effective et significative dans ses études, ni de leur caractère réel et sérieux et, d'autre part, qu'elle ne justifie pas disposer de ressources suffisantes pour subvenir à ses besoins.

7. Toutefois, pour contester le motif tiré de la circonstance qu'elle ne justifie pas des ressources suffisantes requises pour la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " étudiant ", Mme D se borne à produire deux relevés de compte des mois d'octobre 2021 et de novembre 2021 qui, s'ils font apparaître un solde créditeur d'un montant de 6 856,31 euros au 29 octobre 2021 et 4 263,25 euros au 30 novembre 2021 ainsi que des virements réguliers de son père, ne permettent pas d'établir qu'elle dispose de moyens d'existence suffisants à la date de la décision attaquée. Dès lors que ce seul motif est de nature à justifier la décision contestée, le préfet n'a pas méconnu les dispositions précitées de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en lui refusant la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " étudiant ". Par suite, le moyen doit être écarté.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. En l'espèce, Mme D, née le 23 février 2001 à Rome (Italie), de nationalité camerounaise, est entrée régulièrement en France le 31 août 2019. Elle a bénéficié d'un titre de séjour portant la mention " étudiant " valable du 31 août 2020 au 30 octobre 2021. Elle est célibataire et sans enfant. Elle ne justifie d'aucune insertion sociale ou professionnelle particulière en dehors de ses études. Enfin, elle n'est pas dénuée de tout lien au Cameroun, où résident notamment ses parents et son frère et où elle a vécu jusqu'à l'âge de 18 ans. Ainsi, la décision en litige n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de la requérante de mener une vie privée et familiale normale au regard des buts en vue desquels cette décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. En troisième et dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point précédent, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle doit être écarté.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour doit être écarté.

13. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 9, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle doit être écarté.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ".

16. Il ressort des pièces du dossier que le préfet du Nord a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français à l'encontre de Mme D sur le fondement des dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non en application des dispositions précitées de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-6 doit être écarté comme inopérant.

17. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que Mme D est entrée en France le 31 août 2019 et qu'elle n'a pas de liens particuliers sur le territoire français. Par suite, quand bien même elle n'a pas déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et sa présence ne représente pas une menace pour l'ordre public, le préfet du Nord a pu lui interdire le retour sur le territoire national pendant une durée d'un an.

18. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français doivent être rejetées.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme D doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent l'être également.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D et au préfet du Nord.

Copie en sera transmise pour information au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Fabre, président,

Mme Monteil, première conseillère,

M. Lemée, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juin 2024.

Le rapporteur,

Signé

M. LEMÉE

Le président,

Signé

X. FABRE

Le greffier,

Signé

A. DEWIÈRE

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,